Nous, les immortels

504 Mots
Point de vue de Senna Duarte Je me souviens encore de cette journĂ©e d’étĂ©, moite et bruyante, oĂč tout a commencĂ©. Thalia, Noam et moi, on traĂźnait sur le toit de l’école dĂ©saffectĂ©e de Santa Cruz, nos doigts collants de jus de mangue volĂ©, nos genoux rĂąpĂ©s et nos rĂȘves plus vastes que le ciel au-dessus de nous. On avait douze ans. Rien Ă  perdre. Rien Ă  prouver. Juste une promesse entre nous : on restera ensemble, quoi qu’il arrive. On s’appelait les immortels. Parce que le monde ne pouvait pas nous atteindre. Parce que mĂȘme la mort, on en riait. Thalia Ă©tait dĂ©jĂ  la cheffe. Pas parce qu’elle le voulait. Parce qu’elle le devait. Sa voix coupait comme un rasoir, son regard Ă©tait un ordre. Noam, lui, il Ă©tait le lien. Le ciment. Le rĂȘveur un peu triste qu’on suivait sans poser de questions. Et moi
 moi, j’étais la voix de la raison. Le pont. Le rire dans les tempĂȘtes. Puis, le monde est tombĂ© sur nous. Quand le pĂšre de Thalia s’est fait tuer, notre trio a explosĂ© comme un miroir. Noam a disparu. LittĂ©ralement. Plus un mot, plus une trace. Et Thalia
 Thalia est morte aussi, ce jour-lĂ . La petite fille brillante, rageuse mais tendre, s’est Ă©teinte. Elle est devenue Raven. Fille d’aucune tendresse. Reine de cendres. Je l’ai vue renaĂźtre dans le sang, dans la peur, dans les silences glacĂ©s. Chaque homme qu’elle a brisĂ©, chaque cartel qu’elle a avalĂ©, je les ai vus tomber un Ă  un. J’étais lĂ , toujours. MĂȘme quand elle me suppliait de partir. Parce que moi aussi, j’ai mon secret. J’avais seize ans quand j’ai accouchĂ© de Caio. Un petit garçon aux yeux tempĂȘte, au rire rare. Mon monde. Mon miracle. Personne ne sait qu’il existe. Personne, sauf Thalia. Elle a tout fait pour moi. Elle a payĂ© la clinique. TrouvĂ© la maison loin de tout, protĂ©gĂ©e. OrganisĂ© sa garde. Elle me suppliait : > — Senna, s’il te plaĂźt
 Tu dois penser Ă  lui. C’est fini, cette vie. Tu as quelque chose que je n’aurai jamais. Mais comment la laisser seule ? Comment la laisser se noyer pendant que moi, je respirais ? Alors je suis restĂ©e. À ses cĂŽtĂ©s. L’ombre de son ombre. --- Je crois que c’est l’étĂ© de nos treize ans que tout a vraiment basculĂ©. On avait dĂ©cidĂ© que le monde nous appartenait. On s’était jurĂ© de le prendre Ă  trois. Thalia disait qu’elle deviendrait mĂ©decin. Pas pour la gloire. Pas pour l’argent. > — Je veux sauver les enfants, Senna. Ceux qui n’ont rien. Ceux qu’on oublie.Ceyx qui ont Mal au ventre. Elle parlait avec ce feu tranquille, ce genre de conviction qui brĂ»le tout sur son passage. Noam voulait construire des orphelinats des hĂŽpitaux partout en AmĂ©rique latine. Moi ? Moi je voulais juste Ă©crire. Raconter nos vies. Dire au monde qu’on existait. Mais personne n’écoute les enfants des favelas. Personne ne veut croire qu’ils peuvent rĂȘver. Alors on a grandi autrement. Dans la colĂšre. Dans l’urgence. ---
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