Point de vue de Senna Duarte
Je me souviens encore de cette journĂ©e dâĂ©tĂ©, moite et bruyante, oĂč tout a commencĂ©.
Thalia, Noam et moi, on traĂźnait sur le toit de lâĂ©cole dĂ©saffectĂ©e de Santa Cruz, nos doigts collants de jus de mangue volĂ©, nos genoux rĂąpĂ©s et nos rĂȘves plus vastes que le ciel au-dessus de nous. On avait douze ans. Rien Ă perdre. Rien Ă prouver. Juste une promesse entre nous : on restera ensemble, quoi quâil arrive.
On sâappelait les immortels. Parce que le monde ne pouvait pas nous atteindre. Parce que mĂȘme la mort, on en riait.
Thalia Ă©tait dĂ©jĂ la cheffe. Pas parce quâelle le voulait. Parce quâelle le devait. Sa voix coupait comme un rasoir, son regard Ă©tait un ordre. Noam, lui, il Ă©tait le lien. Le ciment. Le rĂȘveur un peu triste quâon suivait sans poser de questions. Et moi⊠moi, jâĂ©tais la voix de la raison. Le pont. Le rire dans les tempĂȘtes.
Puis, le monde est tombé sur nous.
Quand le pĂšre de Thalia sâest fait tuer, notre trio a explosĂ© comme un miroir. Noam a disparu. LittĂ©ralement. Plus un mot, plus une trace. Et Thalia⊠Thalia est morte aussi, ce jour-lĂ . La petite fille brillante, rageuse mais tendre, sâest Ă©teinte.
Elle est devenue Raven. Fille dâaucune tendresse. Reine de cendres.
Je lâai vue renaĂźtre dans le sang, dans la peur, dans les silences glacĂ©s. Chaque homme quâelle a brisĂ©, chaque cartel quâelle a avalĂ©, je les ai vus tomber un Ă un. JâĂ©tais lĂ , toujours. MĂȘme quand elle me suppliait de partir.
Parce que moi aussi, jâai mon secret.
Jâavais seize ans quand jâai accouchĂ© de Caio. Un petit garçon aux yeux tempĂȘte, au rire rare. Mon monde. Mon miracle.
Personne ne sait quâil existe. Personne, sauf Thalia.
Elle a tout fait pour moi. Elle a payé la clinique. Trouvé la maison loin de tout, protégée. Organisé sa garde. Elle me suppliait :
> â Senna, sâil te plaĂźt⊠Tu dois penser Ă lui. Câest fini, cette vie. Tu as quelque chose que je nâaurai jamais.
Mais comment la laisser seule� Comment la laisser se noyer pendant que moi, je respirais�
Alors je suis restĂ©e. Ă ses cĂŽtĂ©s. Lâombre de son ombre.
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Je crois que câest lâĂ©tĂ© de nos treize ans que tout a vraiment basculĂ©.
On avait dĂ©cidĂ© que le monde nous appartenait. On sâĂ©tait jurĂ© de le prendre Ă trois.
Thalia disait quâelle deviendrait mĂ©decin. Pas pour la gloire. Pas pour lâargent.
> â Je veux sauver les enfants, Senna. Ceux qui nâont rien. Ceux quâon oublie.Ceyx qui ont Mal au ventre.
Elle parlait avec ce feu tranquille, ce genre de conviction qui brûle tout sur son passage.
Noam voulait construire des orphelinats des hĂŽpitaux partout en AmĂ©rique latine. Moi ? Moi je voulais juste Ă©crire. Raconter nos vies. Dire au monde quâon existait.
Mais personne nâĂ©coute les enfants des favelas. Personne ne veut croire quâils peuvent rĂȘver.
Alors on a grandi autrement. Dans la colĂšre. Dans lâurgence.
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