Chapitre 2

3154 Mots
CHAPITRE 2 La médecine est un métier dangereux. Ceux qui ne meurent pas peuvent vous faire un procès. COLUCHE. Mea culpa : j’ai fait le fier tout à l’heure devant le flic, mais en rentrant à la base, les images des lieux et des victimes du crime repassent dans ma tête comme un diaporama qui tourne en boucle. On a beau avoir vingt-cinq ans de SAMU, ce n’est pas tous les jours qu’on participe à la découverte d’un meurtre, avec des mutilations en plus... Il y a un temps pour l’action, et celle-ci nous protège. Pendant qu’on tente de sauver une vie avec deux actes techniques et trois drogues, il n’y a pas de place pour l’émotion ni le questionnement. Les décisions que l’on prend peuvent être lourdes de conséquences. Les posologies sont apprises par cœur, les arbres décisionnels sont élaborés bien longtemps avant d’avoir à servir, les gestes maintes fois répétés doivent être nets et précis. On se réfugie derrière l’élaboration d’une stratégie de sauvetage, le mouvement adéquat des corps, les ordres clairs donnés. Mais il ne faut pas croire qu’on passe à côté du tragique ou du merveilleux pendant le travail. On encaisse. Et ça ressort plus tard. Je me souviens du décès d’un enfant de huit ans qui avait mené un long combat contre son cancer du rein. Aucune action médicale derrière laquelle s’abriter. Pas de mort suspecte, mais un certificat de décès comme une délivrance pour lui et sa famille. Les parents pleuraient, mais semblaient en même temps heureux que cette issue inévitable ait mis fin au calvaire des chimiothérapies, des ponctions, de la morphine... Je ne savais pas où me mettre, ni quoi dire. J’aurais facilement pu me laisser aller aux larmes avec eux, comme l’infirmière de mon équipe, mais un sentiment de pudeur m’en empêchait, l’idée que je n’avais pas à leur voler leur tristesse. Seul Daniel l’ambulancier, qui a un enfant très lourdement handicapé, savait trouver les mots justes et donner l’aide adéquate au bon moment. Pendant la semaine qui a suivi, mes yeux se sont mis à pleurer, sans prévenir, n’importe quand, mais bien sûr particulièrement en présence d’enfants. Heureusement que c’était le printemps et que j’ai pu arguer d’une allergie saisonnière. Ça ne rassure pas les patients, un médecin qui pleure. Une patiente m’a dit : — Moi c’est comme ça toute l’année. Je suis allergique à tout. On dirait que je suis allergique à la vie ! — Moi à la mort... ai-je murmuré pour moi-même. Sous la douche bienfaisante, en me savonnant les valseuses, ce n’est pas au film de Bertrand Blier que je pense, mais au chien. Je parle tout seul : — J’espère qu’on les lui a coupées après l’avoir égorgé, pauvre bête. Bizarrement, j’ai plus de pitié pour l’animal que pour le maître. Probable que j’attribue plus de valeur à des testicules qu’à un orteil ou des ongles. — Comptabilité de macho, dirait ma femme avec raison. Alors j’en parle à qui, de mes angoisses gonadiques ? Peut-être à mes collègues, lors de la séance de travail qui commence dans cinq minutes, si l’occasion se présente... Tous les matins, à neuf heures, dans une petite salle du service des urgences de l’hôpital de Mantes, qui sert aussi de cuisine et de réfectoire pour le personnel médical, se tient la réunion qui conclut la fin de la garde de nuit et marque le début d’une nouvelle journée de travail. On appelle ce rendez-vous quotidien « Le Staff ». — Parce que ça le fait mieux, en anglais... m’a dit une fois Bob, enfin Robert, le chef de service. (Que penserait mon nouveau vieux copain, Yves, l’anglophobe, de cet emprunt à nos amis britanniques ?) Les médecins harassés quittant le service de la veille rencontrent dans cette pièce et à cette heure précise chaque jour, ceux qui arrivent frais et parfumés. C’est l’occasion pour ceux de la garde descendante de raconter les histoires comiques ou sordides auxquelles ils ont été confrontés. L’occasion de ne pas ramener trop d’horreurs à la maison. Tout ce monde se restaure avec du pain, du beurre et de la confiture industriels bourrés de pesticides en sirotant un café ignoble, mais capable de faire b****r un mort. (Tiens, tiens, ça me rappelle quelque chose... Ne pas oublier de parler de mon pendu éjaculateur.) Ceux de la garde montante tentent de prendre en défaut les démarches diagnostiques et thérapeutiques échafaudées par ceux qui vont rentrer chez eux pour dormir. C’est la règle du jeu. Tout le monde sait que c’est comme ça qu’on devient meilleur. C’est fait dans un esprit paisible et bon enfant, ce qui n’est pas le cas dans tous les services où j’ai travaillé. Ici, même les internes, futurs médecins en cours d’études, traditionnellement traités comme les victimes expiatoires de leurs aînés, sont écoutés et respectés. Certes il arrive parfois, mais très rarement... pas plus d’une ou deux fois par semaine... que le ton monte. C’est aussi le lieu pour parler de nos interrogations et de nos incertitudes avec des confrères. Ils peuvent avoir déjà été confrontés aux mêmes problèmes que nous et avoir des solutions à proposer. Nous ne sommes pas dans une réunion de la police judiciaire de Versailles, alors j’évite le sujet criminel, pour rester dans le domaine médical. On parlera des couilles du chien plus tard... (Est-ce que les vétérinaires font des staffs, aussi ?) Ah non Marcel ! Reste concentré ! OK je prends la parole : — Tout à l’heure, sur une pendaison, j’ai bien failli signer le certificat de décès sans obstacle médico-légal. J’ai cru à un suicide jusqu’à ce que je réalise qu’il s’agissait probablement d’un crime. Mais il a fallu un hasard heureux, si j’ose dire dans de telles circonstances, pour que je comprenne. Moi, je n’ai jamais reçu un enseignement universitaire sur les réglementations légales concernant la mort. Je ne sais pas avec certitude quand je dois émettre un obstacle et quand je peux autoriser une inhumation. Un médecin devant un cadavre est l’auxiliaire de la justice des hommes. Sa sagacité peut parfois représenter le dernier rempart, et aussi quelquefois le seul, contre le crime parfait. Ce qui est certain, c’est que s’il rate une mort suspecte et qu’il permet la fermeture du cercueil, il y a de fortes chances pour que le meurtre reste impuni, puisque ignoré. Exemple : Une vieille dame empoisonne son mari. Elle m’explique qu’il est suivi depuis longtemps pour un cancer, ou pour son cœur malade, par des spécialistes. Ce qui est vrai. Elle me montre des ordonnances. Moi médecin du SMUR, je vérifie le décès du papi déjà froid. Il n’a pas la gorge tranchée, ni le crâne défoncé. Comment puis-je me douter que cette mamie éplorée cache une âme de tueuse ? Je signe le certificat de décès. La police n’est pas appelée. On emmène le corps. On l’enterre et la veuve part en voyage à Venise avec le fils du voisin et l’héritage. À bien y réfléchir, je suis persuadé que de nombreuses empoisonneuses se sont débarrassées de leurs conjoints avec la complicité, le plus souvent involontaire, du médecin chargé de la constatation de la mort. L’histoire se pimente un peu si le médecin est précisément le fils du voisin... Mais je suis un vieux c*n, lecteur de romans noirs et il est probable que désormais, un enseignement de médecine légale est dispensé à la fac. Pas vrai, les jeunes ? « Pas d’obstacle, docteur ? » Cette phrase, qui m’a été adressée par plus d’une centaine de policiers depuis que je suis « thèsé » – à chaque décès un tant soit peu inattendu –, c’est comme si je l’entendais pour la première fois. La répulsion face à l’examen approfondi d’un cadavre est probablement la seule raison de mon empressement à signer l’impitoyable papier bleu... Tous ces corps « déshabités » qui jalonnent mon parcours professionnel ne m’ont pas débarrassé d’un frisson d’horreur devant la mort. Parce qu’il n’y a pas de place pour un quelconque dieu dans ma philosophie personnelle, je suis allé chercher dans la médecine, la confrontation avec une interrogation universelle : l’angoisse devant l’arrêt imminent du souffle de vie. Lutter contre le vertige en contemplant le vide... Ce n’est pas gagné, après trente ans d’activité, la nausée est toujours là. Aujourd’hui je viens de comprendre qu’il me faut faire un pas de plus vers l’abîme. Regarder plus attentivement les corps inertes et blafards malgré leur aspect parfois rebutant. Les palper malgré leur froideur. Les retourner et sonder leurs orifices, malgré leur odeur. Pour participer, à mon modeste niveau, à un rôle que je ne découvre que maintenant : tenter de faire obstacle à ceux qui répandent la mort. Peut-être qu’en interpelant mes jeunes confrères, je susciterai chez eux une prise de conscience plus précoce que la mienne. En me tournant vers les internes, je m’aperçois que je viens de les tirer d’une douce somnolence. La mort, cette mise en échec de la toute-puissance médicale, n’est pas encore une de leurs préoccupations majeures, sauf à l’éviter coûte que coûte à leurs patients. Mais pour ce qui est d’en connaître les manifestations constatables, la « sémiologie » comme on dit dans notre jargon (délais d’apparition des raideurs et de la décomposition, recherche des traces de violence sur un cadavre), c’est bof... — Tu sais, Marcel, on va plus trop à la fac maintenant. Tous nos cours sont sur Internet. C’est C-H qui m’a répondu. On l’appelle comme ça parce qu’on trouve que son prénom, Charles-Hubert, est trop long à prononcer, et un peu ridicule aussi pour tout dire. — Ah bon ? Les amphis sont vides ? Les profs font cours devant les trois élèves qui n’ont pas d’ordinateur ? — Tu retardes. TOUS les étudiants ont des ordis. Les profs ne viennent plus faire leur show, c’est tout. On s’en passe très bien. — Plus de gradins turbulents ? Plus de dragues dans les couloirs ? Plus de repas aux restos U ? — Non. On va à des conférences privées que nos parents payent la peau des couilles. On y bachote comme des oufs pour avoir une bonne place à l’examen classant national. — Ah oui, ce fameux ECN qui sanctionne la fin du second cycle de vos études ! Cet Himalaya qui vous empêche de vous projeter vers votre futur métier de médecin... — Ben c’est vrai que c’est pas la peine de rêver d’être cardiologue si t’es mal classé... Alors maintenant, il n’y a plus un, mais deux concours pendant nos études : celui de la première année et l’ECN. Perso, je trouve ça relou. Difficile de s’y retrouver quand les fils de bourgeois parlent comme les jeunes des cités ouvrières... — Je me sens beaucoup plus vieux que tout à l’heure. Ce ne sont plus les mêmes études que celles que j’ai connues. — Hum hum... — Tu veux ajouter quelque chose, Amélie ? — Juste pour dire que pour la drague, y en a quand même à la fac... À la bibliothèque, ça attaque sévère. Et surtout dans les soirées open-bar organisées par le bureau des étudiants. Libertine va ! Elle est toute rouge en disant ça, mais elle a tenu à l’exprimer. Et ses yeux qui pétillent ! Je ne dois pas laisser errer mon esprit puisque je mène le débat. Mais j’adresse néanmoins une pensée furtive et nostalgique à mes copains carabins avec qui nous avons fait les quatre cents coups. Et aussi et surtout à ces étudiantes coquines, avec qui nous les avons tirés... Sacré Marcel, tu parles de mort et tu ébauches un durcissement de la verge !... Normal : Éros et Thanatos se livrent bataille dans ma tête, comme chez tout le monde... Allez, revenons à nos brebis égarées dans les facultés du vingt-et-unième siècle. — Et les pauvres, ils se payent aussi des conférences privées ? — Oh tu sais, des pauvres, en médecine, j’en connais pas beaucoup... J’ai bien quelques potes qui font des petits boulots pour gagner de la tune. Mais ce sont pas ceux-là qui obtiennent les meilleures places... Tu peux pas bosser chez MacDo et apprendre tes confs. — Ce ne sont pas des propos de dangereux révolutionnaire, ça ! Mais plutôt de résigné fataliste. Bon, et alors, le cours sur « le médecin et la mort » ? — Tellement peu de chance que ça tombe à l’ECN qu’on fait l’impasse... — OK. À mon époque, le cours n’existait pas. Maintenant il figure au programme, mais personne n’y assiste. — Voilà, t’as capté. — Donc les réponses ne viendront pas des jeunes... Il va falloir que je cesse une bonne fois pour toutes d’être idéaliste et de rêver d’un monde meilleur à venir... Marcus ? Avec sa tête de premier de la classe, le docteur Baghar a levé le doigt et attend qu’on lui donne la parole. — À la dernière réunion du SAMU des Yvelines, il y a eu une mise au point fort intéressante sur le sujet des certificats de décès. Parce que nos responsables se sont aperçus que les médecins des SMUR écrivaient n’importe quoi. — Saint Marcus, apporte nous vite la bonne parole, que nous cessions de travailler dans la n’importe-quoivitude ! — Il existe deux modèles de certificats de décès : un pour les décès jusqu’à vingt-sept jours et un pour ceux à partir du vingt-huitième jour. — Qu’est-ce qui sent le plus mauvais, un cadavre de vingt jours ou de quarante ? On ne sait pas qui a posé la question, mais tout le monde se marre, sans connaître la réponse. — Vous laissez Marcus parler, oui ? s’énerve le chef. — La partie supérieure du certificat comprend les renseignements administratifs. La partie inférieure, close et anonyme, contient les informations médicales. — C’est dans cette zone-là, à la rubrique « cause du décès » qu’on écrit « arrêt cardiaque » ? demande Lison avec son bel accent cubain. — Évidemment non puisqu’ils meurent tous d’un arrêt cardiaque. C’est la raison de cet arrêt qu’il faut indiquer. — OK mais souvent, on ne la connaît pas. — Moi quand je suis en intervention à l’extérieur de l’hosto et que je sais pas de quoi il est mort le macchab’, je me fais pas chier, je marque « rupture d’anévrysme cérébral ». Ça donne un os à ronger à la famille, dit Stan, celui qu’on appelle le cow-boy. (Et c’est pas gentil dans notre bouche, ce mot-là.) — T’es nul. En plus de dissimuler ton ignorance derrière un mensonge, tu inquiètes la famille. Je suis sûre que dans les trois mois qui suivent ton passage, ils demandent tous à faire une IRM cérébrale pour vérifier s’ils ne sont pas eux aussi porteurs d’un anévrysme. Pas contente la Sandrine. On sent bien qu’elle ne l’aime pas, notre Lucky Luke. Un jour elle va finir par lui planter son laryngoscope là où ça fait mal et où ça pue (non ce n’est pas la bouche). Allez Marcus, enchaîne en douceur. — Selon des recommandations européennes, une autopsie judiciaire devrait être pratiquée dans les cas suivants : - homicide ou suspicion d’homicide ; - mort subite inattendue (y compris nourrisson) ; - suicide ou suspicion de suicide ; - suspicion de faute médicale ; - accident de transport, de travail ou domestique ; - maladie professionnelle ; - catastrophe naturelle ou technologique ; - décès en détention ou associé à des actions de police ou militaires ; - corps non identifié ou restes squelettiques. — Il reste deux croissants, quelqu’un les veut ou je les finis ? C’est pas la liste des dix plaies d’Égypte qui va couper l’appétit de Bob... — Si je comprends bien, dis-je tout penaud, je n’aurais même pas dû me poser la question. J’étais devant une suspicion de suicide, je devais émettre un obstacle médico-légal. — Je ne suis pas certaine d’avoir souvent posé un obstacle en cas d’accident domestique, remarque Sandrine. — Sur le dernier incendie de friteuse que j’ai fait, dit alors Constantin, natif d’Athènes, ils se sont aperçu à l’autopsie que la momie carbonisée de la femme découverte dans la cuisine avait quatre côtes fracturées et le nez et toutes les dents de devant cassés. C’était le mari qui l’avait tabassée et qui, dans la bagarre, avait renversé l’huile bouillante qui s’était enflammée. Sur le moment, on ne savait rien. On l’a soigné gentiment parce qu’il était brûlé aussi. On lui a dit qu’on était désolé pour ce qui était arrivé à sa femme. Il pleurait beaucoup. — Ah le s****d ! — C’est qui qu’a le beurre ? — Bob, tu vas le manger avec quoi, le beurre ? T’as bouffé tous les croissants ! — Avec les miettes. Bon, ça y est ? On a épuisé le sujet ? On peut passer à un truc plus drôle ? Un truc plus drôle... ? Je leur raconte les ongles arrachés ? L’orteil blanc amputé ? Les cafards en goguette dans l’Algeco ? Je ne sens pas le moment bien venu après le cours de médecine légale de l’ami Marcus, qui nous reste sur l’estomac du cerveau (Ben oui, faut bien que l’esprit digère...) Alors je profite des dix minutes qui restent avant la fin de la réunion pour me renseigner sur la couleur du sperme des Noirs. Blanc, comme prévu. Heureusement qu’il y a une assistante sociale qui se sent choquée par ma question et qui proteste. Ça aurait été moins drôle sans elle. Une nouvelle. La précédente n’a tenu que trois mois. Mais, pour cette profession, c’est déjà bien de durer aussi longtemps aux urgences, avec les « clients habituels » du service (les SDF, les toxicomanes...). Les collègues africains sont morts de rire. Et comme Laurianne, la jolie blonde, est arrivée au Staff en se plaignant d’un mal de gorge depuis son réveil, Boniface, un grand Congolais, ne laisse pas passer l’occasion. Il prend la parole pour nous informer d’un ton docte que le sperme des Noirs a des propriétés curatives, notamment pour soigner les angines. Tout cela dit en regardant Laurianne droit dans les yeux comme si nous n’existions pas. Et alors ? La vie est courte, non ? Bien tenté, Boni. S’est-elle laissée tenter par la médecine traditionnelle africaine ? Je l’ignore. Il est dix heures du matin. Tout le monde s’est égaillé vers les patients à soigner ou vers la sortie de l’hôpital. Je me retrouve seul à traîner dans la salle de Staff avec toujours les mêmes images qui reviennent, du drame de l’entrepôt. Qu’avait-on contre ce pauvre type ? Pourquoi avoir mutilé son corps ? Cruauté ? Message caché ? Pourquoi ma pensée cherche-t-elle à percer le mystère ? Il y a la police pour ça. En tout cas, j’avais bien tort d’espérer m’épancher pendant la réunion de service. C’est une heure réservée à l’enseignement. Fondamental dans notre métier où toutes les notions évoluent très vite. Les informations nouvelles sont essentiellement du domaine technique, parfois administratif comme aujourd’hui, mais là encore l’impalpable, l’incommensurable dimension humaine n’occupe pas la place centrale dans nos débats. Elle est souvent perçue comme une perte de temps, comme une brouilleuse de certitudes. L’âme humaine est une vaste région bien trop étendue pour être explorée pendant le Staff ou les congrès de médecine d’urgence. Mieux vaut débattre sur l’intérêt de l’aspirine dans les infarctus du myocarde... J’écoute les messages vocaux arrivés pendant le Staff sur mon iPhone mis en mode silence. C’est Ninon, ma fille, treize ans. La plus belle fille du monde, bien sûr : « Salut papa, j’espère que ta nuit n’a pas été trop dure. Je te rappelle que tu dois me conduire au collège à quatorze heures. Bisous. » Ah bon ? mais ma chérie, pour que je me souvienne de cela, encore eut-il fallu que je le susse... Ou alors... l’aurais-je oublié ? C’est de loin le plus probable. Elle se méfie à juste titre de la mémoire à trous de son père. Second message : « Au fait, papa, j’ai un truc important à te dire. Rebisous. » Je soupire. Père hyperactif, trop rarement présent à la maison, mes enfants doivent me contacter par téléphone pour m’informer qu’ils ont besoin de me parler ! Honte à moi... Je quitte l’hôpital. Et ça me prend là, sur le parking, en montant dans ma voiture. C’est comme ça à chaque fois, après une nuit blanche, travail ou bringue : le blues de l’insomnie. Un vague à l’âme qui me fait trouver la vie belle et triste. La fatigue me rend mélancolique. Et ce que je viens de vivre n’est pas fait pour m’égayer ! L’énergie n’est plus là pour me tirer vers le haut. Les ailes de l’ange sont repliées. La cape du superhéros est toute fripée, avec des trous et des accrocs. J’aime cet état qui me fait regarder l’existence en contemplateur désabusé. Le moindre arbre en fleur me soulève de tendresse, et la petite vieille qui traverse la rue à petits pas, et les cygnes qui peuplent les bords de Seine. Les combats politiques me paraissent dérisoires, plus rien ne me révolte et je conduis lentement. L’autoradio joue un CD de musique tsigane, le groupe Bratsch. Le violon et la clarinette sont mes porte-parole. Ils semblent dire : je chante parce que je suis heureux d’être triste. Je rentre chez moi. Je vais dormir un peu. Et tant pis s’il pleut. Et tant pis si la terre tremble.
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