FLOREFFE, le 6 juin 2006
Comme tous les jours, Simon Voinet s’empara de la laisse du chien, toujours accrochée au porte-manteau du hall d’entrée, et partit pour sa promenade autour de l’abbaye. Qu’il pleuve ou qu’il vente, jamais il ne dérogeait à ce rituel datant de l’époque où il avait encore un chien. Cerise, sa dernière chienne, était morte depuis quelques années déjà, mais Simon aimait le contact du cuir dans ses mains et continuait à trimballer la laisse de son animal à chaque fois qu’il sortait faire un tour. Arrivé dans la cour de l’abbaye, il s’assit sur un des bancs qui ceinturaient la vasque et attendit que son cœur reprenne un rythme régulier. Il était 11 heures, ce mardi 6 juin. Le vieil homme de 74 ans profitait du calme relatif qui régnait aux alentours. Les élèves du Petit Séminaire avaient déjà regagné les classes après la récréation du matin. Dans quelques semaines, l’endroit grouillerait de festivaliers venus assister en masse aux concerts de musiques du monde et aux animations diverses d’Esperanzah, le festival né sur les cendres du Temps des Cerises. Après avoir retrouvé suffisamment d’énergie, il se leva et se dirigea vers l’esplanade qui surplombait la vallée de la Sambre. C’est là qu’il avait eu une discussion houleuse mais salvatrice avec Marylou, sa petite-fille. Elle l’avait poussé dans ses derniers retranchements, lui ôtant la culpabilité qui l’habitait depuis de nombreuses années1.
Il poursuivit son itinéraire et redescendit le chemin boisé jusqu’à l’entrée de Franière. Comme à son habitude, il bifurqua à droite pour longer la route qui revenait au centre du village. Son portable sonna. Il reconnut le numéro de Marylou.
— Bonjour ma chérie !
— Bonjour Grand-Père ! répondit Marylou, d’un ton enjoué.
Il était bien loin le temps où il ne l’appelait que « la petite » et ne lui adressait la parole qu’en bougonnant. Le visage radieux, il écoutait la voix douce de sa petite-fille.
— Que me vaut l’honneur d’entendre ta si jolie voix ?
— Je voulais simplement vérifier que tu utilisais bien le portable que je t’ai offert pour ton anniversaire ! Et je constate avec plaisir que…
Marylou s’arrêta soudain de parler. Elle venait d’entendre un bruit sourd à l’autre bout de l’appareil, suivi de grésillements inquiétants.
— Ça va Grand-Père ? Qu’est-ce qui se passe ?
— …
— Grand-Père ? Grand-Père ! Réponds-moi ! Qu’est-ce qui se passe ?
— …
Simon Voinet gisait sur le bas-côté de la route, le visage tourné vers le ciel qu’il rejoindrait dans quelques minutes. Il ne souffrait pas. Juste une pression diffuse qui l’envahissait progressivement et un goût de sang dans la bouche. Sa vue se brouillait. Bientôt il sombrerait paisiblement dans un sommeil éternel. « C’était donc ça la mort, se dit-il. On s’endort et puis c’est tout ! » Petit à petit, il s’engourdissait. Son corps ne lui répondit bientôt plus. Seule son âme résistait encore à l’appel de l’au-delà. Ses dernières pensées, il les consacra à ses parents : à sa mère qui ne lui avait jamais pardonné la mort de son amie ; à son père, Toni Dantiedov, qu’il n’avait jamais connu. À 74 ans, il allait enfin pouvoir vivre entouré de l’amour de ses parents, dans cet univers céleste dépourvu de haine, de rancœur, de non-dits. Il se réjouit de croire en Dieu et ferma définitivement les yeux.
1. Simon Voinet avait envoyé une amie de sa mère à l’Innovation peu avant l’incendie dans lequel elle avait péri. Sa mère ne lui avait jamais pardonné.
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