CHAPITRE 2 : Le Couloir des Intimes

1251 Mots
La question resta en suspens, comme un fil tendu entre eux. Clara ne répondit pas immédiatement. Elle capta son propre reflet dans le miroir sans tain : deux yeux immobiles, une posture rigide, un visage qui voulait paraître maîtrisé… et quelque chose d’autre, plus profond, plus enfoui, qui l’observait à travers elle-même. Elle inspira lentement, posa ses mains sur la table pour maintenir l’illusion d’un contrôle. — Oui, dit-elle finalement. On continue. Une étincelle passa dans le regard d’Adam, trop brève pour être qualifiée de satisfaction… mais assez nette pour être remarquée. — Très bien, murmura-t-il. Alors laissez-moi vous raconter ce que vous êtes venue chercher. Il bascula légèrement sa tête vers l’arrière, comme s’il fouillait dans une mémoire qu’il connaissait déjà par cœur. — Tout le monde veut toujours savoir quand tout a commencé. Comme si la naissance d’un monstre était un instant précis. Un point sur une ligne. Une rupture nette. Il ferma les yeux et souffla doucement, presque las. — Ce n’est jamais comme ça. Ce n’est pas… soudain. La monstruosité… ★ça se dépose★. Grain par grain. Jour après jour. Comme la poussière sur un meuble qu’on ne regarde plus. Il ouvrit les yeux. — Vous comprenez cela, n’est-ce pas ? Clara resta immobile. Mais sa respiration changea. Presque imperceptible. Adam continua : — Les gens aiment croire aux déclics, aux traumatismes uniques, aux événements déclencheurs. Ça les rassure. Ça leur permet de dire : “Moi, je n’ai pas vécu ça, donc je ne deviendrai jamais comme lui.” Il esquissa un sourire glacé. — Mais la vérité est beaucoup moins confortable. Les monstres naissent lentement. Ils se construisent dans les silences, dans les refoulements, dans ce qu’on laisse pourrir sans y toucher. Ils se nourrissent des choses qu’on tait et des souvenirs qu’on range dans des boîtes mentales en pensant qu’elles n’exploseront jamais. Il baissa légèrement le ton, comme s’il révélait quelque chose de sacré. — ★Les monstres naissent dans ce qu’on évite de regarder.★ Clara sentit une pression dans sa poitrine. Elle fronça les sourcils. — Et quel a été votre premier grain de poussière ? demanda-t-elle, essayant de reprendre la main. Adam passa sa langue sur sa lèvre inférieure, pensif. — Le premier ?… Il leva les yeux au plafond, cherchant une chronologie qu’il semblait connaître sans difficulté. — Le premier fut… banal. Une scène que n’importe qui aurait oubliée. Moi, je ne l’ai pas oubliée. Il se redressa. — J’avais six ans. Un garçon de ma classe a poussé un chat du haut d’un muret. Il riait. Moi, je regardais. Le chat s’est brisé comme une assiette. Il n’y a pas eu de sang. Juste un bruit sec. Je ne me souviens pas du rire du garçon. Je me souviens du silence qui a suivi. Il marqua une pause. — J’ai compris ce jour-là que le monde… ne tient qu’à un fil. Et que les gens sont fascinés par ce qu’ils détruisent. Clara le fixa. — Ce n’était qu’un chat, dit-elle doucement. Adam tourna lentement la tête vers elle. — Non. Sa voix se fit plus grave. — C’était la première fois qu’on me montrait que la vie pouvait être brisée sans conséquence. Et la première fois où je me suis senti… Il chercha le mot. — ★Lucide★. Un frisson parcourut l’échine de Clara. — Vous avez reproduit ce geste ? demanda-t-elle. Adam sourit. — Pas tout de suite. Il croisa ses doigts. — La plupart des gens deviennent ce qu’ils imitent. Moi, je suis devenu ce que j’ai observé. Il plia ses mains doucement, faisant craquer ses jointures. — Vous, par exemple. Vous observez tout. Vous analysez tout. Vous fermez des portes mentales que vous croyez bien verrouillées. Il pencha la tête. — Et pourtant… vous êtes là. En face de moi. À la recherche de quelque chose que vous n’êtes pas prête à entendre. Clara sentit son cœur battre trop fort. — Et qu’est-ce que je ne suis pas prête à entendre ? demanda-t-elle d’un ton qu’elle voulut ferme. Adam inspira profondément. — La vérité. La vôtre. Pas la mienne. Un silence étouffant envahit la pièce. Adam glissa lentement son regard vers l’enregistreur posé entre eux. — Vous pensez que vous enquêtez sur moi. Il secoua la tête. — Mais c’est vous que vous fouillez. Vous vous servez de moi… pour approcher quelque chose qui vous fait peur. Quelque chose que vous refusez de nommer. Sa voix devint un murmure. — ★Vous êtes venue chercher une réponse que vous connaissez déjà.★ Clara serra les mâchoires. — STOP, dit-elle brusquement. Je vous interdis de psychologiser ma vie. Je suis ici pour comprendre qui vous êtes, pas pour que vous insinuiez… Adam l’interrompit sans élever la voix. — Je ne fais qu’observer ce que vous me montrez. Elle écarquilla les yeux. — Je ne vous ai rien montré. Il sourit. — Vous mentez très mal, Clara. Elle sentit ses doigts trembler légèrement contre la table. Elle les cacha sous le dossier de son carnet. Le néon clignota une nouvelle fois, comme si la pièce elle-même retenait sa respiration. Adam reprit, plus lentement : — Parlons de votre sœur. Clara se figea. — Non, dit-elle. — Vous étiez là, dit Adam. Ce n’était pas un accident. Ce n’était pas une overdose. C’était… Elle le coupa d’une voix brisée : — JE VOUS AI DIT NON ! Un silence lourd tomba. L’air semblait plus dense, plus lourd, presque électrique. Adam la fixa. Longuement. Puis il reprit, d’une tranquillité inquiétante : — D’accord. Alors parlons d’autre chose. Clara sentit ses muscles se relâcher, mais n’en trouva aucun réconfort. Adam se pencha légèrement. — Parlez-moi de votre fascination pour la mort. Elle cligna des yeux. — Je… Quoi ? — Vous êtes journaliste. Vous pourriez couvrir l’économie, la politique, la culture. Mais non. Vous choisissez les morts. Les affaires les plus sombres. Les bourreaux les plus instables. Les secrets les plus lourds. Il sourit doucement. — Vous êtes venue me voir parce que je ne suis pas un sujet. Je suis un miroir. Clara retint son souffle. Adam se rapprocha de quelques centimètres, malgré les menottes, malgré la table qui les séparait. — Vous ne me craignez pas. Il inclina la tête. — Vous vous craignez vous-même. Clara sentit une larme monter. Elle la ravala. — Pourquoi… pourquoi dites-vous ça ? Adam relâcha son regard, comme s'il énonçait un fait simple. — Parce que vous êtes entrée dans cette salle comme quelqu’un qui vient chercher un aveu… Il sourit. — …mais pas le mien. Clara sentit un vertige la saisir. — Je n’ai rien à avouer, souffla-t-elle. Adam posa ses avant-bras sur la table et murmura : — ★Tout le monde a quelque chose à avouer★. Le néon au-dessus d’eux bourdonna, puis la lumière baissa légèrement, plongeant la pièce dans une semi-obscurité. Un souffle sembla traverser l’espace. Clara referma son carnet, tremblante. — L’entretien est terminé, dit-elle. Adam ne tenta pas de la retenir. Il hocha simplement la tête, comme s’il s’attendait à cette réaction. Elle se leva, rassembla ses affaires, sentit son cœur cogner contre ses côtes. Adam murmura alors, d’une voix fluide, glaciale : — Vous reviendrez. Elle se figea. Il ajouta : — Parce que vous n’avez pas posé la seule question qui vous obsède vraiment. Elle ferma les yeux une seconde. Il conclut, presque tendrement : — ★Quand un monstre en observe un autre… lequel reconnaît l’autre en premier ?★ Elle sortit. Et la porte métallique se referma derrière elle… comme une mâchoire.
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