9Depuis quelques heures, la Grande Salle du Contrôle Spatial était le siège d’une activité intense. Des dizaines de techniciens, d’ingénieurs, de scientifiques, de spécialistes avaient été réveillés en urgence dans la nuit suite à l’alerte de Zee. Dans chaque recoin, des centaines de machines enregistraient, traitaient, analysaient les millions d’informations qui leur parvenaient des senseurs avant de vomir leurs conclusions. Le bruit était assourdissant : conversations, cliquetis des machines, tout concordait à créer une atmosphère surréaliste de fin du monde.
D’heure en heure, l’impensable se dessinait avec une effrayante précision. Toutes les données semblaient vouloir se réunir vers une conclusion inéluctable, et pourtant si improbable.
Depuis des années, les Annunakins observaient avec intérêt l’incroyable événement cosmique qui se produisait : leur constellation allait croiser sa voisine qui se précipitait vers elle à une vitesse dépassant toute imagination. Dès le début du phénomène, leur technologie avait pu observer la majestueuse progression des mondes qui allaient se croiser dans ce qui constitue sans aucun doute le plus beau spectacle cosmique auquel un être vivant avait pu assister depuis la nuit des temps. Au début, cette information avait provoqué un mouvement de panique dans toute la population, chacun croyant fermement à un anéantissement certain des deux constellations qui allaient immanquablement s’autodétruire en se percutant violemment. Mais les scientifiques Annunakins étaient très vite parvenus à la conclusion que ceci était hautement improbable : la densité des deux constellations laissait plutôt penser que le croisement n’affecterait en rien ou presque l’une ou l’autre. Les mondes allaient se rapprocher, certes, mais en se croisant, peut-être allaient ils même se stabiliser ensemble, pris l’un comme l’autre dans l’attraction commune. L’avenir était donc plutôt enrichissant et la Salle du Contrôle Spatial était conçue essentiellement pour mieux observer ce phénomène, et aussi pour relayer les vaisseaux que les Annunakins allaient pouvoir envoyer en exploration vers les autres mondes.
C’est ainsi qu’Enlil, fils du Grand Sargon en personne, était parti en expédition quelques mois plus tôt vers la planète Am’Xo du système de N’ka afin d’y étudier les incroyables formes de vie qui s’y étaient développées. D’autres missions étaient en route pour Shader, la troisième, et pour Mardouk, la quatrième planète du système, où la vie était également apparue.
Depuis des années, les Annunakins avaient quasiment abandonné leurs craintes quant à une collision entre deux planètes, bien que celle-ci restait possible. Seuls quelques savants avaient réussi à convaincre le Grand Sargon de conserver un système d’alerte.
Zee travaillait avec son ami et collègue Hewl au décryptage des dernières informations.
– Alors ?
– Alors ? Tout semble concorder…
– Tu crois vraiment que c’est possible ? Ce serait…
– La fin, tout simplement.
– Mais enfin, cette planète, Mardouk, peut encore …
– Regarde les courbes : nous sommes ici, Mardouk est là. C’est inéluctable.
– Il y a sans doute une erreur…
– Les données sont de plus en plus claires : plus on recoupe, plus la probabilité devient forte. Au mieux, nous devrions la frôler. Mais les dégâts seront immenses pour les deux mondes.
– Je n’arrive pas à y croire. Tous les scientifiques disaient que c’était quasiment impossible…
– Quasiment.
– Et d’après les données, cela se produirait dans seulement 8 de nos années.
– Le Conseil est prévenu ?
– Oui, dès que l’alerte a sonné, j’ai appelé tout le monde, comme le veut la procédure.
Nous devrions recevoir de la visite dans quelques heures…
– Sargon ?
– Oui, et les autres aussi. Dire que mon fils Mu est parti avec Enlil. Je ne le reverrai sans doute jamais… Il lui faudrait au moins sept années pour revenir, et à ce moment-là, il sera déjà trop tard.
– Moi, c’est mes deux enfants qui sont partis pour Shader, et ils ne sont pas encore arrivés…
« Arrivée du Conseil ! Arrivée du Conseil ! »
Une voix semblant venir de nulle part venait de résonner dans la Grande Salle…. En l’espace de quelques instants, toutes les conversations se transformèrent en chuchotements inquiets, puis se réduisirent à un silence quasi total. Seul le cliquetis des machines persistait, lancinant.
Le Grand Sargon était réputé pour son humeur changeante et pour son inflexibilité. Son règne était marqué par d’innombrables zones d’ombres. Des Annunakins avaient mystérieusement disparu de la surface de la planète pour avoir seulement osé critiquer la gestion publique ou émis des avis contraires à l’opinion du Grand Sargon. Sa stature imposante, sa taille nettement supérieure à la grande majorité de ses sujets, son faciès carré, ses deux yeux noirs enfoncés profondément dans les orbites accentuaient encore son aura inquiétante. Et bien entendu, Sargon avait appris au fil des années à utiliser au mieux ses particularités physiques pour exercer sa domination. Même son âge contribuait à exercer un pouvoir inquiétant : ses 317 ans dépassaient nettement l’espérance de vie moyenne de tout Annunakin normalement constitué. Quant au Conseil, sans lequel il ne se déplaçait jamais, il n’était qu’une apparence de partage du pouvoir. Aucun membre n’aurait jamais osé contredire un ordre, ou même une simple idée émise par le Grand Sargon. Aussi, sa présence, surtout au vu des circonstances, était-elle encore plus inquiétante que la catastrophe annoncée elle-même.
– J’espère qu’on ne nous a pas dérangés pour rien.
– Grand Sargon, jamais personne ne songerait à…
– Silence ! Alors, que se passe-t-il ici ? Ah, Zee, je sais que ton fils est parti avec le mien sur Am’Xo. C’est toi qui as déclenché l’alerte : j’espère que tu as une bonne raison ?
– O…oui, Grand Sargon. Enfin, je crois…
– Je me fiche de tes croyances. Donne-moi tes conclusions.
– B…bien : le système de surveillance a déclenché l’alerte cette nuit alors que j’étais de veille et…
– Passe-moi les détails. Les données.
– Eh bien, notre planète va percuter Mardouk, la quatrième planète du système de N’Ka dans moins de huit ans.
– QUOI ? C’est impossible : les savants sont formels !
– C’est la vérité, Grand Sargon. La probabilité est supérieure à 85 pour cent. Il reste encore des centaines de données à analyser mais l’impact est inéluctable. Les seules inconnues qui nous restent concernent la force et les zones précises de la catastrophe. Mais plus les données arrivent, plus la probabilité augmente. Et c’est comme ça depuis le début.
– Tu te rends compte que tu parles là de la possible fin de notre civilisation ?
– Oui, Grand Sargon. Dans huit ans.
– Donne-moi toutes les données que tu as. Je vais convoquer le Conseil des Sciences. J’en connais certains qui vont apprendre à mieux me connaître. Quant aux autres, ils ont intérêt à trouver des solutions, et rapidement.
Le Grand Sargon s’apprêtait à sortir avec son Conseil, quand il se ravisa soudain. Il s’approcha de Zee.
– Allons, Zee, ne crains rien pour ton fils. Tout ce qui pourra être fait le sera : nous avons les plus grands savants de l’univers avec nous, même s’ils se révèlent parfois odieux et incompétents dans leur dogmatisme imbécile et figé. Nous avons vécu jusqu’à présent bien des aventures sur cette planète, et nous sommes en passe de découvrir de nouvelles formes de vie, grâce au croisement de nos constellations. Nous avons la technologie nécessaire pour faire face à cette épreuve et, crois-moi, j’ai autant envie que toi de revoir mon fils.
– Merci, Grand Sargon.
– Viens avec moi : je t’emmène au Conseil des Sciences. Après tout, c’est toi qui as découvert tout cela. Dans quelques générations, les livres d’histoire feront état de ton nom et tu seras un Grand Nubirien pour l’éternité à venir. Viens avec moi et emmène toutes les données que nous avons.
Ce sera bien suffisant pour prouver à cette assemblée de fats qu’ils avaient tort sur toute la ligne.
C’est toi qui désormais coordonneras toutes les recherches dans ce domaine.
– Mais, Grand Sargon, je ne suis pas le plus qualifié…
– Tu oserais me défier ? TU es le plus qualifié et je te nomme à cette fonction. C’est un ordre.
Dorénavant et jusqu’ à ce que l’on trouve une solution efficace à cette crise, tu resteras en permanence à mes côtés. J’en ai assez de cette pléthore de théoriciens qui ne voient rien venir. De cette b***e d’incapables qui refusent de sortir de leur petit cocon scientifique ! Tu vivras avec ta famille dans mon palais et tu seras sous mon autorité directe. Tes ordres seront les miens.
– C’est un grand honneur, Grand Sargon. Il en sera fait selon ta volonté.
– J’aime mieux ça. Allez ! Assez perdu de temps : après tout nous n’avons que huit années devant nous.
Personne ne songea bien évidemment à contredire ce « coup de tête » du Grand Sargon. Depuis qu’il s’était autoproclamé, bien des têtes étaient tombées sous le coup de ses colères légendaires, et depuis son accession au pouvoir suprême, il régnait sans partage sur son monde et sur ses 300 millions de sujets.
D’ailleurs, chacun reconnaissait que, hormis quelques entorses à la liberté individuelle, son règne avait été plus qu’exemplaire : aucune guerre ni aucune crise majeure ne s’était produite depuis des années et la vie prospérait mieux qu’elle ne l’avait jamais fait. Les crises du pouvoir, entre l’exécutif et le législatif, les conflits religieux, la concurrence aveugle basée sur la possession, tout cela avait été définitivement balayé. Qui ne se souvenait de la dernière guerre de religion, qui avait failli tous les détruire dans un h********e aveugle et sanguinaire ? Qui ne se souvenait de ces traîne-misère que l’on voyait partout sur Nubiru dans les derniers temps ? Qui n’avait en mémoire les innombrables convulsions politico-économiques qui avaient marqué les générations précédentes ?
Sargon avait apporté la paix. Une paix tyrannique, certes, mais une paix durable. L’économie était florissante, et chacun en tirait un juste profit. Il y avait l’avant-Sargon, et l’après-Sargon. Et, quelle que soit l’opposition bien naturelle que son autorité sans partage suscitait, personne ne souhaitait revenir aux temps anciens. Certains auraient même été jusqu’ à lui donner le statut de « dieu vivant », ne serait-ce qu’en raison de son incroyable longévité, s’il n’avait péremptoirement aboli toute notion de religion dans la population, allant jusqu’ à faire abattre tous les monuments, temples, monastères et congrégations diverses.
Zee savait que, désormais, sa vie ne serait plus jamais comme avant, quoiqu’il arrive. Il était à la fois fier de sa subite promotion, et aussi bien sûr apeuré de vivre dans l’entourage d’un tel personnage.
Quoiqu’il advienne, mon fils pourra être fier de moi.