Chapitre 12

1832 Mots
12Seul sur la plate-forme d’atterrissage, Bill Mac Cormick guettait l’arrivée de l’hélicoptère de la compagnie. La tempête s’était enfin calmée, mais le temps restait menaçant, les nuages bas et noirs ne laissaient filtrer qu’une lumière grisâtre. Les vents étaient encore assez violents et la mer houleuse. Mais bon, rien de bien grave comparé à cette nuit. Espérons que Weston arrivera à décoincer cette saloperie de foreuse avant qu’elle arrive. Cette s****e serait trop contente de me foutre dans la m***e avec cette histoire. Pour se remonter le moral, Bill avait toujours la solution à portée de main : une petite flasque de whisky qui ne le quittait jamais. Machinalement, il la retirait de sa poche et en avalait une lampée. Pour lui, c’était un peu comme un ami fidèle qui le soutenait dans toutes les épreuves. Il avait bien sûr oublié que c’était précisément la cause de sa rupture avec Joanne, qui ne supportait plus de vivre aux côtés d’un homme perpétuellement sous l’emprise de l’alcool, d’autant que celui-ci avait tendance à stigmatiser ses tendances violentes naturelles. Soudain, émergeant du néant grisâtre, l’hélico apparut à l’horizon. Ça y est, voilà les emmerdes qui se pointent. Bill se carra sur ses deux jambes, prêt à affronter la nouvelle tempête qui s’annonçait. Le pilote avait quelques difficultés à maintenir l’appareil, ballotté au gré des vents… Parfait ! Si ça peut la rendre malade, elle sera un peu plus calme. Dans un bruit assourdissant, l’énorme engin se posa enfin. Pourquoi ont-ils envoyé un gros porteur ? Elle n’est pas seule ? Bill plongea la main dans sa poche mais se ravisa au dernier moment : pas question de lui donner un marteau pour me taper dessus ! À quarante ans, Joanne Priestley était encore ce qu’il est convenu d’appeler une belle femme. Fine, élancée, ni trop grande ni trop petite, elle représentait pour beaucoup l’archétype physique de la femme idéale. Et bien sûr, au fil des années, elle avait su jouer de cet atout pour progresser dans la vie, suscitant l’envie et aussi la jalousie. Car elle connaissait par cœur les réactions qu’elle pouvait provoquer chez les représentants du s**e opposé, surtout dans le milieu où elle évoluait. Beaucoup à la Oil Research Company pensaient que sa position était essentiellement due à cet attrait purement charnel qu’elle provoquait, en oubliant de préciser qu’elle possédait une solide formation d’ingénieur et de géologue, et que son poste de Responsable Sécurité était sans aucun doute justifié aussi par ses qualités intellectuelles. L’arrivée d’une femme élégamment vêtue, malgré les circonstances, sur une plate forme pétrolière, avait néanmoins quelque chose de surréaliste. – Bonjour, Bill. – Salut, Joanne ! Bon voyage ? – Un peu mouvementé mais ça va. Je suis habituée depuis le temps, tu sais ? – Oui, je sais. Qu’est-ce qui t’amène ici ? – Drôle de question ! Trois forets foutus, un quatrième coincé, des morts,… ça me semble être une raison suffisante, non ? – Je… je voulais dire… euh… on maîtrise la situation ! On a eu une saloperie de tempête, voilà tout ! – Bon ! On continue à discuter ici ou tu m’offres un café ? – OK ! On y va. Euh… tu es venue seule ? – Tu vois quelqu’un avec moi ? Ou c’est une hallucination alcoolique ? – Je l’attendais, celle-là ! T’en rates pas une, hein ? Je me demandais simplement pourquoi la compagnie t’avait envoyée dans ce gros porteur. – Oh ça ? J’ai amené un peu de matériel avec moi et aussi des provisions pour l’équipe : j’ai entendu dire que tu avais eu deux intoxications alimentaires… – Bien. Allons au réfectoire prendre ce café. – Euh… non : je préfère te voir en tête à tête. Fais-le apporter dans ton bureau. Je n’ai pas envie que ma présence suscite des questions indiscrètes… ou des blagues à cinq balles. Heureusement, Bill avait eu la présence d’esprit de mettre un peu d’ordre dans ce qui lui servait d’ordinaire de bureau. En fait, il s’agissait d’une cabine jouxtant la sienne qu’il avait fait aménager : bien évidemment sur une plate-forme pétrolière, il n’y avait nul besoin de bureau. Le travail était sur le chantier et dans la salle de commande. C’est là qu’arrivaient et repartaient toutes les informations, tous les ordres, et que s’organisait réellement le travail au quotidien, qu’il s’agisse de l’intendance ou de l’exploration proprement dite. Mais Bill savait aussi que parfois, il est nécessaire de pouvoir s’isoler pour régler certains problèmes à l’écart des autres membres de l’équipe. Des bagarres survenaient souvent, et il était toujours périlleux de les solutionner en public. Mieux valait prendre les adversaires un par un pour écouter leurs explications et prendre les bonnes décisions, qui en général se résumaient à des sanctions pécuniaires, à l’abri des regards. Moins les hommes parlaient, mieux cela valait pour tout le monde, les risques d’une mutinerie étant toujours importants dans cet univers confiné et exclusivement masculin. Bien qu’elle se fut attendue à ce que Bill ait fait le ménage avant son arrivée, Joanne Priestley fut agréablement surprise de l’aspect général du bureau : pas d’odeur de tabac froid (Bill avait aéré toute la matinée) ni de « cadavres » de bouteilles vides. Au contraire, un certain ordre régnait dans la pièce, et, grand ouvert sur le petit bureau, trônait le livre de bord, dans lequel Bill consignait tous les événements au quotidien. Une grande cafetière de service et deux tasses avaient déjà été apportées : la discrétion de l’entretien serait assurée ! – Sans sucre, je présume ? – Tu as bonne mémoire. – Tu sais bien que je ne pourrai jamais oublier tout ce… – Écoute, Bill, nous ne sommes pas là pour parler de ça. La Compagnie m’a envoyée pour essayer de comprendre ce qui se passe ici, pas pour évoquer le passé entre nous. – Bon. Si tu le prends comme ça, tu n’as qu’à lire le carnet de bord : tout est dedans. – Je vais le faire. Mais je veux entendre d’abord ta version des faits. Et, s’il le faut j’interrogerai aussi quelques hommes. – Bien. Comme tu le sais, cette plate-forme est censée explorer les fonds sous-marins pour trouver une poche gigantesque de pétrole qui est censée se trouver à moins 9 300 mètres. – Ça, je savais, merci. – Les équipes de géologues ont déterminé la carte précise des couches rocheuses que nous allions rencontrer, avec une précision de 87 % jusqu’ à au moins 3 000 mètres et 68 % au-delà. De l’argile, du calcaire, du granit, quelques couches volcaniques, quelques couches métalliques, fer, bauxite… on a même trouvé du nickel que nos géologues n’avaient pas prévu. – Intéressant, ça. – Mais bon, rien de bien méchant : on a creusé des puits dans des circonstances bien plus aléatoires et sans aucun problème majeur. – Alors, que s’est-il passé ? – C’est simple : les trois premiers forets se sont cassés alors que nous entamions une couche de granit aux environs de 4200 mètres. Quant au quatrième, il s’est coincé la nuit dernière dans la même couche, alors que Weston tentait de le remonter à cause de la tempête. – Du granit ? Mais c’est impossible ! Nos forets sont conçus pour creuser dans des matériaux bien plus durs que ça ? – Évidemment ! J’ai donc tout d’abord pensé à une erreur humaine. – Oui, une mauvaise manipulation,… – C’est ce que j’ai pensé : une vitesse excessive, l’angle d’attaque… On a donc recommencé l’opération avec le deuxième foret en prenant toutes les précautions possibles à moins 4200 mètres. Même résultat. Alors j’ai pensé à une erreur des géologues. – Pourquoi tu ne nous as pas contactés tout de suite ? – Mais c’est ce que j’ai fait. Tu lis parfois les rapports ? Ils ont refait leurs calculs et m’ont confirmé les données. Pour eux, l’erreur était forcément humaine. – OK ! Ensuite ? – Ensuite, ton cher époux m’a donné l’ordre formel de continuer. – Quoi ? C’est lui qui t’a donné cet ordre ? – Oui. – Tu as une trace de ça ? – Physique ? Non. Mais Weston peut témoigner : il était présent lors de la communication radio. – C’est insensé. Et le troisième foret a lâché ? – Oui, mais il avait réussi à percer quelques mètres de plus que les deux autres. J’ai donc pris la décision d’utiliser le quatrième hier, juste avant que cette saleté de tempête n’arrive. – Et que s’est-il passé exactement ? – C’est simple : comme tu le sais, la station n’est pas ancrée, comme les anciens modèles. Elle est plus ou moins libre d’effectuer certains mouvements de dérive. Le tempête que nous avons essuyé cette nuit l’a donc tout naturellement fait bouger. Weston a tout à fait logiquement tenté de remonter le foret, pour éviter le pire, mais, manque de bol, il s’est coincé. Nous avons passé la nuit sur une plate-forme prise entre la poussée de la surface et la résistance du sous-sol. Voilà toute l’histoire. Au passage, cela prouve d’ailleurs que la qualité des forets n’est pas à mettre en cause : celui-ci a résisté à plusieurs milliers de tonnes de poussée. – Et… tu es sûr de ce Weston ? – On n’est jamais sûr à cent pour cent de quelqu’un, mais bon, je bosse avec lui depuis des années, et il n’a jamais commis de faute mettant en danger une station. – Laissons ça pour le moment. On en est où maintenant ? – On tente de repositionner la plate-forme à l’endroit exact où elle se trouvait hier avec les auxiliaires pour la replacer à la verticale du foret. Après, on essayera de le débloquer. – Pourquoi ne l’as-tu pas abandonné ? Ça aurait été plus facile ? – Un quatrième foret perdu ? Non mais tu rigoles ? J’ai une réputation à tenir, moi ! – Tu as risqué la vie de tout l’équipage. – Les hommes qui sont ici savent bien ce qu’ils risquent en faisant ce boulot. Les primes sont à la hauteur du danger. – Mhhh… Drôle de façon de courir au suicide. Mais bon : ta conclusion sur tout ça ? – Ma conclusion ? Facile : ces crétins de géologues n’ont pas détecté une saloperie de p****n de m***e dans cette couche granitique, voilà tout. Ils se sont plantés ! Mais je te préviens : pas question pour moi de porter le chapeau ! – Oh, ça va ! Je ne suis pas ici pour juger, mais pour comprendre. J’ai d’ailleurs amené avec moi un petit gadget qui va peut-être nous servir… Ton puits est bien creusé jusqu’à 4200 mètres ? – Oui, un peu plus même… Le troisième foret avait commencé à entamer… – Parfait ! Alors, remonte le foret le plus vite possible : j’ai amené un petit robot qui va aller voir ce qui se passe en bas…C’est un prototype qu’on n’a jamais eu l’occasion d’utiliser jusqu’à présent, du moins pour ce genre d’opérations : il est équipé de caméras et de senseurs ultrasensibles. Voilà une bonne occasion de voir à quoi servent les budgets qu’on alloue au département Développement et Recherche, non ? Allons voir où en est ton Weston. Même si le GPS apportait une aide précieuse dans la manœuvre, il était toujours délicat de déplacer manuellement une plate-forme de plusieurs milliers de tonnes sur une mer houleuse : la station n’était bien évidemment pas conçue pour naviguer et les petits moteurs de positionnement qui, d’ordinaire, ne servaient qu’à la maintenir à sa position exacte, avaient bien du mal à pousser l’énorme amas de ferraille sur plusieurs dizaines de mètres, surtout avec un arbre de foret tordu à redresser. Depuis le matin, Weston y travaillait avec plusieurs des meilleurs techniciens, mais la progression était lente et délicate. C’était pourtant le seul moyen d’espérer débloquer le foret toujours coincé par 4236 mètres de fond… et bien sûr il y avait une prime à la clé ! – On en est où ? – Ça avance, Madame Priestley. Mais il faudra encore plusieurs heures avant de retrouver la position exacte d’hier soir… On a dévié de plus de 45 mètres… – Et le foret ? – Pour l’instant il tient… L’arbre est sans doute bien tordu, mais si on arrive à redresser… – Il faut qu’on le redresse, Weston. – On fait le maximum, Bill. – Et les moteurs de la foreuse ? – Il n’en reste qu’un en parfait état… les autres sont quasiment HS… – Mmm… Ça semble mal barré tout ça. – Avec un peu de bol… – Sinon, il ne reste qu’à le décrocher. – Pas question. Il faut tout essayer. La Compagnie mettrait plusieurs semaines pour nous en envoyer un autre. Il y a des millions de dollars en jeu dans cette affaire. – Et puis il faut libérer le puits pour envoyer ton robot et trouver ce qui coince.
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