CHAPITRE I
LES MYSTÉRIEUSES ÉTUDES DU DOCTEUR GROST
Le docteur Herbert Grost, à qui Harry Dickson avait rendu visite ce jour-là, était un homme de science dont les cheveux commençaient à peine à grisonner. Les traits réguliers de son visage révélaient l’existence calme du savant, tandis que la forme de son front et de sa mâchoire inférieure dénotaient une indomptable énergie.
– Pour ne parler que de vos derniers travaux, docteur, reprit le détective en tirant sur sa pipe, vous m’avez tenu au courant des études si intéressantes que vous avez poursuivies sur les narcotiques. J’aperçois d’ailleurs, dans ce tiroir entrouvert, tout un paquet de tablettes brunes. C’est, si je ne m’a***e, la substance somnifère que vous avez inventée.
– Un produit superbe, acquiesça Grost dont les yeux brillèrent. Un carré de cette d****e plonge l’être le plus robuste dans un sommeil cataleptique d’une semaine au moins, avec toutes les apparences de la mort. Le pouls cesse de battre, le cœur semble s’arrêter, la respiration est suspendue. Et cependant, lorsque la période de sommeil est terminée, le patient renaît à la vie, frais et rose comme un enfant qui s’éveille.
– Ensuite, continua Harry Dickson, amusé par l’enthousiasme de son hôte, vous avez étudié les explosifs et découvert une substance nouvelle, dépassant en puissance la roburite, la poudre chloratée et même le fulminate de mercure.
– En effet, répondit Grost, vous avez toujours été au fait de mes découvertes, cher grand homme. Et pour vous prouver que mes dispositions ne sont en rien changées à votre égard, je m’en vais vous faire connaître quelque chose, ou plus exactement… quelqu’un. Venez, Dickson.
Et du geste, il invita le détective à le suivre dans son bureau dont la porte, sous l’action d’un bouton électrique, venait de s’ouvrir toute grande.
Le cabinet de travail de Grost était encombré d’instruments scientifiques de toute taille et de toute nature. Mais ce fut par un mouvement quasi instinctif que les regards de Dickson se portèrent sur un meuble de forte taille qui occupait le fond de la pièce. C’était un coffre oblong, ressemblant vaguement à quelque ancien sarcophage, dressé tout droit contre le mur. Il était entièrement en laque, surchargé du haut en bas de riches ornements décoratifs d’un émail doré curieusement appliqué, une merveille de l’art oriental qui eût fait la joie d’un collectionneur.
Grost conduisit le détective vers ce coffre. Il ne lui donna pas le temps de l’admirer davantage car, étendant le bras, il fit jouer un ressort dissimulé le long de l’une des parois de la boîte, et le couvercle s’ouvrit.
L’intérieur du coffre, soigneusement capitonné de soie, était occupé par une sorte de momie du plus effrayant aspect. Que l’on se figure un long corps tout desséché, emmailloté des pieds à la tête dans d’étroites bandelettes qui en faisaient ressortir l’ossature décharnée. La figure et les bras sortaient seuls de cette enveloppe de toile sur la blancheur de laquelle leur couleur sombre tranchait violemment. Car les surfaces de chair visibles — et quelle chair ! un parchemin sec, tout ridé — étaient recouvertes d’un enduit brun, semé d’arabesques jaunes et rouges. Les joues, les paupières et les mains ressemblaient à la palette de quelque peintre impressionniste, avec leurs tons de chrome et de vermillon. Sur la tête de la momie était placée une sorte de magnifique tiare en émail, mais qu’on ne songeait guère à admirer tant l’extraordinaire figure qu’elle couronnait sollicitait, forçait en quelque sorte le regard. Un vrai poème de pitié et de misère que cette morte figure aux yeux clos, aux pommettes saillantes, aux tempes évidées et à la barbe démesurée, descendant comme un fleuve sur un torse dont, à travers le linge des bandelettes, on eût pu compter les côtes.
– Je vous présente, fit Grost après un assez long silence, le fakir Sarvadukhavinashi.
Harry Dickson, il va sans dire, connaissait ces Hindous énigmatiques qui mènent une existence recluse ou errante faite de privations incroyables. Il avait même étudié leurs mœurs, et, si le cadavre qu’il avait sous les yeux était celui d’un fakir, sa maigreur plus qu’ascétique n’avait donc rien d’étonnant. Mais en quoi cette étrange relique pouvait-elle intéresser son hôte ?
– Je vais vous conter l’histoire de ce coffre et de son contenu, continua le docteur Grost. J’entretiens des relations scientifiques dans les diverses parties du monde et j’ai un peu partout des correspondants attitrés, toujours prêts à m’offrir, parce qu’ils savent que je les paye un bon prix, lorsqu’elles m’intéressent, des curiosités de nature à enrichir mes collections. Il y a près d’un an, j’ai acquis un coffre de laque avec sa momie, d’un négociant chinois du port de Londres…
– Pouvez-vous me donner son nom, docteur ? interrompit Harry Dickson.
– Certes. Il s’appelle Chong-Ping.
Le détective hocha la tête.
– Je connais le bonhomme, et je m’étonne que vous ayez accepté de faire affaire avec lui. Sachez qu’il a plus d’une fois eu maille à partir avec Scotland Yard. Le surintendant Goodfield me parlait encore hier de ce sacripant, à propos d’un bouddha en or massif dérobé dans un petit sanctuaire de Pimlico. Les soupçons des enquêteurs se sont portés tout naturellement sur ce Chong-Ping.
– Bah ! Il m’a juré ses grands dieux qu’il a lui-même rapporté ce coffre d’un voyage à Karachi. Il pensait que, vu mes recherches sur les phénomènes biologiques relatifs aux suspensions artificielles de la vie, son contenu ne manquerait pas de m’intéresser grandement. J’ai donc pris livraison du coffre et je l’ai ouvert. Au premier abord, j’ai cru que la momie qu’il contenait ne pourrait me fournir la matière d’aucune étude attrayante.
– Chong-Ping, je le répète, est un margoulin assez peu recommandable, intervint Harry Dickson. Je dirais plus : un homme de sac et de corde. Il est infiniment probable qu’il a dérobé ce sarcophage dans quelque louche équipée. En le conservant, vous risqueriez de vous faire le complice d’un vol, compliqué d’une violation de sépulture.
– Vous avez sans doute raison, cher ami. D’ailleurs, je l’avoue, je me suis dit sur l’instant que, séduit par la beauté du coffre de laque et ne sachant ensuite comment se débarrasser de son acquisition, Chong-Ping avait eu la pensée d’exploiter ma curiosité. Ajoutez que ses prétentions m’ont semblé tout à fait excessives. De son coffre et de sa momie, il ne me demandait pas moins de dix mille livres.
– Hum ! une bien jolie somme, ricana le détective.
– J’allais donc, après réflexion, me décider à lui rapporter le coffre, lorsqu’un incident inattendu est venu, en excitant au plus haut point mes facultés investigatrices, modifier mes premières dispositions. Le jour où, précisément, je me disposais à refermer le coffre, j’ai eu l’idée d’examiner une dernière fois la momie et je l’ai tirée de sa boîte. Ma main, se promenant sur ses flancs décharnés, a exploré les protubérances osseuses de ses côtes. Tout à coup, j’ai senti sous mes doigts une surface plane et plus molle que le squelette. En tâtant plus attentivement, j’ai reconnu, à n’en pas douter, la consistance d’une feuille de parchemin, engagée sous les bandelettes à la hauteur du cœur. J’ai démailloté aussitôt le buste et je n’ai pas tardé à découvrir, placé entre la peau et les linges, le manuscrit que voici.
En disant ces mots, Grost prit sur sa table de travail une feuille de couleur jaunâtre, couverte par intervalles de caractères singuliers. Il continua :
« C’est, comme vous le voyez, une feuille de papyrus. Les caractères qui le recouvrent appartiennent à l’écriture religieuse encore en usage aux Indes. Je compris aisément, dès le premier coup d’œil, que ce manuscrit précieux contenait d’importantes révélations relatives à l’habitant du coffre de laque. Le sujet, qui jusque-là ne m’avait inspiré qu’un intérêt fort médiocre, se revêtit aussitôt à mes yeux de tout le prestige du mystère — d’un mystère dont il ne tenait qu’à moi d’avoir la clef. Mon parti fut vite pris. J’expédiai à Chong-Ping un chèque de dix mille livres et conservai le coffre.
« La première chose à faire était de déchiffrer le manuscrit. Il m’eût été sans doute facile de le faire lire par quelque orientaliste compétent, mais je ne voulais mettre personne sur la voie de la découverte que je pressentais. Aussi me décidai-je à faire la besogne moi-même. Je n’hésitai pas une minute. En peu de temps, je me suis rendu familier avec les principaux dialectes de la péninsule indienne. J’ai assimilé les travaux des voyageurs, des linguistes, des historiens et des écrivains de toutes sortes qui nous ont fait connaître les mœurs, la religion et les singularités du peuple hindou, le plus antique et le plus mystérieux de tous les peuples du monde. Et vous allez connaître le résultat de mes investigations. J’ai d’abord reconnu sans peine que le manuscrit était rédigé en dialecte pâli. Du coup, j’étais fixé, sans hésitation possible sur le lieu d’origine de la momie. Elle me venait du sud de l’Inde, et probablement du Maïssaour, la seule région de la péninsule où s’écrive encore cette langue. Quant à la traduction du document, elle ne pouvait être qu’un jeu pour moi. Voici le texte fort explicite et très clair que je suis parvenu à restituer. Lisez-le, Dickson, et vous en saurez autant que moi-même sur l’histoire présente et future du fakir Sarvadukhavinashi. »
En même temps, le docteur Grost tendit au détective la grande feuille de papier blanc sur laquelle il avait transcrit, d’une écriture ronde et ferme, la traduction anglaise de l’énigmatique document. Harry Dickson la prit et se mit à déchiffrer à haute voix l’écriture de son hôte. La traduction dont Grost venait de lui affirmer l’exactitude était conçue en ces termes :
« Sous l’invocation de Khâli, maîtresse du Nirvâna divin. Que Ganesa, dieu de toute science et de toute sagesse, plane sur toi qui liras ceci. L’an quatre mille neuf cent quatrevingt-neuf de l’ère sacrée de Kaliouga le jour de l’intronisation de Mahaballiparam, grand prêtre de la déesse, en le sanctuaire vénéré de Haïderabad, moi, Sarvadukhavinashi, fakir très humble, désireux de me purifier par les saintes épreuves qui préparent aux plus hauts mystères, je me suis placé de mon plein gré dans cette tombe, mort pour la vie matérielle, vivant par l’esprit et par l’espérance. Et l’an quatre mille neuf cent quatre-vingt-seize, le jour de la fête de Khâli, je revivrai dans son sanctuaire trois fois saint. À la douzième heure, qu’avec des prières… Et alors, après toi, Mahaballiparam, je veillerai sept fois douze lunes sur le temple et sur le trésor divin de la déesse - temps d’inanition du Saint nouveau qui, après les mêmes épreuves devra me succéder à son tour. Car il faut que vous le sachiez tous, il n’est de bien que dans l’absence de tout bien, et la mort est un miroir où la vie se réfléchit. »
– Eh bien, mon cher, fit le docteur Grost, lorsque Harry Dickson eut achevé la lecture du document, j’espère que vous avez compris.
Le détective ne répondit point. Il se contenta d’acquiescer silencieusement d’un mouvement de tête.
« Le document est bien clair, reprit Grost avec une animation croissante. Cette momie n’est autre que le corps de Sarvadukhavinashi, fakir nirvâniste, mort en apparence, en réalité endormi d’un sommeil cataleptique. La mise en sommeil de notre homme date de l’an 4989 de l’ère hindoue de Kaliouga, c’est-à-dire de l’an 1927 de notre ère, et son réveil doit avoir lieu l’an 4996, le jour de la fête de Khâli, soit en 1934, juste dans quatre mois d’ici. Le lieu où cette cérémonie doit avoir lieu, c’est le sanctuaire de Haïderabad. Or Haïderabad, je l’ai constaté, est une petite localité située dans la province du Sindh, une des parties les moins explorées de l’Inde, à peu de distance de la ville de Sardannah.
– Comment, mon cher, s’étonna Harry Dickson, vous, un des maîtres de la méthode expérimentale, croyez à ces histoires orientales de fakirs morts et ressuscités ?
– Non seulement je crois à la possibilité de l’épreuve tentée par Sarvadukhavinashi, mais encore je suis presque sûr de sa réussite, répondit le savant d’une voix vibrante. Les phénomènes dits du fakirisme sont aujourd’hui bien connus, et décrits minutieusement par la science. Or, il est démontré que ces êtres énigmatiques possèdent le merveilleux privilège de suspendre en eux le cours de l’existence pour revenir à la vie normale, à l’expiration d’une période plus ou moins étendue de mort apparente. Tout le monde connaît le cas de ce fakir, qui, en présence des autorités du royaume, et sur la constatation de procès-verbaux réguliers, s’est fait enterrer dans le sol, à une profondeur de six pieds, après avoir pris la précaution unique de se boucher avec de la cire le nez et les oreilles. On a comblé la fosse, et, dessus, on a semé de l’orge qui a poussé. Des sentinelles ont veillé nuit et jour autour de la tombe, pour surprendre toute tentative d’e********t. Dix mois plus tard, on creusait la terre et on en retirait le fakir qui, convenablement frotté à l’eau chaude, ne tardait pas à ouvrir les yeux et à parler. Rattachez cette expérience à l’hypnotisme, à la catalepsie, ou à tout autre ordre de phénomènes que vous voudrez, elle est en tout cas d’une authenticité incontestable, affirmée qu’elle a été par les témoins les plus honorables et les plus dignes de foi.
– Mais, mon cher, vous parlez d’une inhumation de dix mois et Sarvadukhavinashi serait resté, si je compte bien, sept ans endormi.
– Quoi d’étonnant à cela, Dickson ? Le fait n’est pas plus insolite au bout de sept ans qu’au bout de dix mois. Sarvadukhavinashi appartient à la secte des Nirvânistes. Leurs adeptes, adorateurs farouches de Khâli, la déesse de la mort, placent leur idéal religieux dans le Nirvâna total, c’est-à-dire dans l’anéantissement. C’est à cette doctrine que se rattachaient les Thugs, ces étrangleurs qui ont si longtemps terrorisé l’Inde, ces fanatiques qui tuaient et torturaient pour être agréables à leur divinité, et qui marchaient eux-mêmes au supplice dans la sombre extase de martyrs pour qui va s’ouvrir le ciel.
– Hum ! je croyais cette horrible secte à tout jamais abolie.
– Elle est seulement transformée. Les Nirvânistes actuels sont les descendants authentiques des Thugs et notre gouvernement, par politique, est obligé de fermer les yeux sur leurs agissements. D’ailleurs, ces Nirvânistes ne cultivent plus, comme les Thugs, l’assassinat et le guet-apens. C’est sur eux seuls qu’ils accomplissent leurs rites sanguinaires, dans d’épouvantables épreuves.
Harry Dickson haussa les épaules.
– C’est déjà un progrès, dit-il. Mais êtes-vous certain, professeur, que ce fakir appartenait à la secte des Nirvânistes ?
– Assurément. C’est ce dont le texte que vous venez de lire ne permet pas de douter. Sarvadukhavinashi est un grand personnage, une espèce de saint parmi ces fanatiques, un futur grand prêtre, même, le jour où il ressuscitera. Regardez-le, d’ailleurs : à la régularité de ses traits, à la hauteur de son front, il est facile de comprendre qu’une intelligence lumineuse et hardie habite là.
Et le docteur Grost, joignant le geste à la parole, frappa du doigt sur le front du fakir. Chose bizarre, le crâne résonna comme une boîte vide, et, en entendant ce son étrange, Harry Dickson se sentit traversé d’un inexprimable frisson. Il relut attentivement la traduction du papyrus, comme pour en graver tous les termes dans sa mémoire, puis, après un instant de silence, il déclara :
– Je commence, docteur, à comprendre votre pensée. Vous croyez à la lettre ce que vous dit ce document. Il y a sept ans, Sarvadukhavinashi se serait fait enterrer vivant dans ce sarcophage. Il aurait choisi cette épreuve extraordinaire dans l’espoir de mériter d’arriver un jour aux fonctions de grand prêtre de la déesse Khâli.
– Précisément.
– Afin de succéder dans cette place au grand prêtre actuellement en exercice, lequel répond au nom harmonieux de Mahaballiparam.
– En effet.
– Mais comment, dites-moi, procédera-t-on, le jour venu de l’initiation, pour le tirer de sa léthargie, pour le ressusciter, en un mot ?
– C’est là un détail sur lequel le papyrus s’explique peu, ou, pour mieux dire, ne s’explique plus.
– Que voulez-vous dire ?
– C’est qu’il y a dans le document plusieurs lignes blanches, que vous avez dû remarquer, Dickson. « Le jour de la fête de Khâli, dit cette pièce, je revivrai dans son sanctuaire trois fois saint à la douzième heure, avec des prières… » Puis la phrase s’interrompt. Il y a une lacune dans le manuscrit. Cette lacune, j’ai essayé de la combler en faisant apparaître des lettres cachées dans le tissu de papyrus. Mais aucun réactif chimique n’a pu obtenir ce résultat, et j’en reste réduit aux conjectures sur ce que contenaient ces lignes, avant d’avoir été effacées.
– Et ces conjectures, quelles sont-elles ?
– C’est que, dans ces lignes, Sarvadukhavinashi nous indique les procédés à employer, les formules et les incantations à prononcer pour le tirer, lui, de son sommeil cataleptique, et pour y plonger son successeur.
– Son successeur ?
– Eh oui ! son successeur. Car, là encore, le document est assez explicite. Aussitôt Sarvadukhavinashi proclamé grand prêtre, un autre fakir prendra sa place, et, après sept années d’une épreuve identique, sera proclamé grand prêtre, à son tour. C’est la manière habituelle des Nirvânistes pour accéder aux dignités.
– Ad augusta per angusta, fit Harry Dickson, qui se souvenait de ses humanités latines.