PRÉFACE : LE FANTASTIQUE SELON HARRY DICKSON

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PRÉFACE LE FANTASTIQUE SELON HARRY DICKSON On a souvent dit, bien à tort, que Harry Dickson était un détective de l’occulte. D’ailleurs, l’intéressé ne peut évoquer l’extraordinaire sans parler de folie, une façon comme une autre de vouloir ramener le tout à l’échelle humaine, vers « l’homme sorti de sa norme » disait Jules Lermina dans ses Histoires incroyables (1885). Ce fantastique-là, car la série baigne cependant pour une large part dans le fantastique, n’a pas de vrai vampire, pas de vrai loup-garou, et s’il y a quelques rares spectres ou morts-vivants, c’est par inadvertance. Aussi faut-il s’entendre sur le contenu du fantastique en question. Si le surnaturel est quasi absent, que reste-t-il ? De supposées aberrations de la nature, quelques prodiges d’une science infernale, des détails insolites qui chagrinent, un renversement des valeurs où l’illogisme est roi, des impressions singulières difficiles à formuler, et un lecteur bien obligé le plus souvent, de se fabriquer son fantastique. Car c’est avant tout une affaire personnelle, d’interprétation, dans laquelle le fait de suggérer, de montrer le moins possible stimule l’imagination, celle-ci devenant alors comme folle. Elle échafaude l’inimaginable, et détourne le récit à son profit. On entre dans une auberge de l’éventualité, de la perplexité, où sont servies des propositions aptes à repousser les limites du vraisemblable, et laissant au final un aussi volontaire que subtil goût d’inachevé. Le détective passe alors par des réponses évasives ou insatisfaisantes qui ajoutent à la confusion : « Je vous le répète, nous n’avons levé qu’un pan du voile du mystère, et ce mystère reste encore à peu près inviolé, car tout ceci n’est qu’hypothèses… » (Le Temple de fer, HD 93). Quand le fantastique ne semble pas vouloir refluer sous l’action du simple raisonnement, Dickson met fin au trouble de façon radicale, en employant les grands moyens : des bombes d’avion dans l’affaire du Lit du Diable. Il supprime le problème, mais n’apporte pas de réponse franche et définitive quant aux origines du phénomène, se retranchant derrière un savoir qui ne lui appartient pas en propre, tiré d’archives privées ou de celles du British Museum. Le fantastique naît surtout de l’incompréhension, car les choses ne sont plus ce qu’elles devraient être. La notion d’incertitude grossit l’éventuelle menace contre laquelle il est difficile de lutter, n’étant pas vraiment ou pas du tout définie. Jean Ray la désigne par un pronom personnel masculin : Il (en italiques) [Le Châtiment des Foyle, HD 114] ou « ils » (entre guillemets) [Les Vengeurs du Diable, HD 68], une formule qui deviendra dogme quelques années plus tard, dans le liminaire de La Cité de l’indicible peur (Bruxelles : Les Auteurs Associés, 1943), fort justement intitulé « ILS… » (entre guillemets) : « …il parlera à mots couverts de la vision prophétique, et désignera les fantômes bâtisseurs de geôles de fumée, du mot plein de terreur et d’incompréhension : « Ils… » […] Les montagnards des Cheviots quittent leurs maisons de rondins de chêne et se joignent aux fuyards, annonçant l’atroce venue d’Ils… Qui sont-ILS ? On ne le saura jamais, mais les estafettes de la grande peur, meurent sans dévoiler leur effroyable secret. » Cette impression d’affronter le vide, Harry Dickson la ressentira dans Les Blachclaver (HD 111), où le détective « aurait voulu pouvoir se dresser contre un ennemi tangible, mais partout où son esprit s’aventurait déjà, cherchant une piste, il se heurtait à des ombres, à des rumeurs indécises, à un néant farouche ». Dickson est au comble de la tension lorsqu’il débute son enquête sur Les Mystérieuses Études du Docteur Drum (HD 99). Pourtant il ne s’est encore rien passé, et seulement guidé par le vague pressentiment d’un péril, il attend que survienne quelque chose de terrible dont il ignore tout. Commence alors « La chasse au néant » (Titre du chapitre 3) : « Je marche en rond et dans le noir, écrit le détective. Où que je me tourne c’est le néant. Je ne sais plus ce que je recherche. Si je me trouve un jour en face du Dr Drum lui-même, je ne saurai franchement quelle contenance garder. Je ne l’accuse de rien et pourtant je le cherche et je le poursuis. C’est le néant… et pourtant ce néant m’observe, contrôle mes actes, suit mes allées et venues. […] Allons, à l’ouvrage. Débrouillons-nous avec le néant, armons-nous de nos pauvres moyens humains : notre intelligence et notre patience. Peut-être qu’au bout du pire néant, le tangible se retrouvera. » Le danger indéfini, quintessence de tous les périls, a son existence propre. La peur se passe alors de cause précise, devient entité et s’écrit en italiques ou prend majuscule, ce que résume parfaitement Harry Dickson au détour d’un chapitre de La Maison hantée de Fulham Road (HD 92) : « Tom nous avons eu peur ! Peur comme tous les précédents locataires. C’est la peur, Tom, la Peur avec une majuscule, la peur extériorisée si vous voulez, abstraite. Mais la peur… et c’est terrible, je le reconnais. » La menace peut avoir un visage rassurant, et l’on doit surtout chercher l’anomalie dans un milieu cachant son hostilité sous des dehors insignifiants, parfois chaleureux. C’est le gentil voisin, dont la vie entière est faite de labeur, qui tout à coup complote contre la sécurité du monde. Alors, victime d’un délire paranoïaque, chacun voit le monstre à sa porte. La répétition de faits anodins devient suspecte, et les choses commencent à se dérober à la raison. Jusqu’aux éléments naturels, la pluie, le vent, la neige, s’abandonnant sans retenue. Le fantastique des Harry Dickson est celui d’un moment d’indécision crépusculaire, sans rupture mais avec exagérations, celui qu’exprime les bégaiements de l’Olimpia d’Hoffmann, plus tout à fait un automate et pas encore une personne. Si tout ce qu’on vient de dire est surtout la marque rayenne, il ne faut pas pour autant en conclure que le fantastique est totalement absent de ces récits avant l’arrivée de Jean Ray. Seulement, il est effectivement rare et se fait très discret. Ses timides incursions n’ont rien de caractérisé, de délibéré, et il convient de découvrir les indices d’un fantastique allusif ou interrompu. À cet égard, Le Rajah rouge (Aus den Geheimakten des Welt-Detektivs n° 92 : Der Blutkönig von Indien, 20 octobre 1908), n° 26 de la série Harry Dickson et cinquième épisode de la sous-série « Le Professeur Flax, monstre humain », illustre le propos et accessoirement nous renseigne sur certaines sources où puisèrent les auteurs berlinois. Le premier chapitre de ce fascicule, intitulé « Le Hollandais volant », présente de troublantes analogies avec « Le Vaisseau fantôme » (« Die Geschichte von dem Gespensterschiff », 1826) de Wilhelm Hauff (1802-1827), un classique de la littérature allemande. Pendant longtemps, les contes orientaux de Hauff seront proposés aux jeunes lecteurs, et en ce début de XXe siècle on connaissait forcément l’aventure survenue à ce jeune homme de Bassorah, qui fit naufrage et trouva refuge sur un bateau hanté où l’attendait une scène d’horreur. Le même spectacle morbide s’offrira aux yeux de Harry Dickson, mais alors qu’il y avait une ancienne malédiction chez Hauff, le détective, lui, dévoilera une mise en scène de son ennemi Flax. Il semblerait bien que l’auteur inconnu du Rajah rouge ait eu l’intention de coller au plus près de son modèle, adoptant d’abord le fantastique, puis se ravisant, comme si les règles strictement rationnelles du récit policier se rappelaient à son bon souvenir. Alors, il continuera son chemin, feignant d’ignorer que son intention première était tout autre, laissant une formule injustifiée, en contradiction avec la suite : « aucun de ces morts ne semblait appartenir à un navire des temps modernes. On les aurait plutôt pris pour des mariniers d’un siècle passé, tellement leur accoutrement rappelait les coureurs d’aventures d’antan. » Ces marins fantômes d’autrefois n’ont effectivement plus rien à faire ici. Et si le moindre doute subsistait quant à l’emprunt, confirmation nous est donnée par la couverture de Roloff dont l’essentiel est un démarquage de la lithographie de W.F. (dessin) et R. Brend’amour (graveur), illustrant « Le Vaisseau fantôme » de Hauff dans une édition allemande parue vers 1890. La composition représente notamment le pont d’un navire jonché de cadavres, celui du capitaine fixé au mât par un énorme clou lui transperçant le crâne. Emporté par son élan à recopier le modèle qu’il a sous les yeux, Roloff lui fait tenir une épée dans la main droite, alors qu’il n’en est pas du tout question dans l’aventure de Harry Dickson, et, pensant que cela n’a pas davantage d’importance, ajoute quelques barbus « habillés à la turque » qu’il nous faudrait prendre pour des Chinois. Autre bouffée de fantastique avec le fascicule n° 32, intitulé Le Musée des horreurs (Aus den Geheimakten des Welt-Detektivs n° 97 : Im Leichenpanoptikum, 24 novembre 1908). Alors que des jeunes femmes sont mystérieusement enlevées dans les rues de Londres, le fiancé de l’une d’entre elles raconte à Harry Dickson qu’il vient de s’évader d’une maison où se donnait un bal infernal : « À la grande porte se tenaient deux laquais. Ce n’étaient pas des hommes, c’étaient des singes en livrée. […] Dans la salle de bal il y avait un tas de monde, mais ce n’était pas des gens de notre époque. Ils portaient de hauts cols, d’étranges jaquettes et d’encore plus singulières culottes ; ils tenaient sous leurs bras de vilains chapeaux. […] Ces gens dansaient comme s’ils avaient du plomb dans les jambes. Mais quelle cadence ! Tous faisaient les mêmes pas mesurés, irréprochables, aussi bien les cavaliers que les dames. Il y avait de bien belles femmes, et d’adorables jeunes filles, mais pâles, livides comme des mortes ! Et tous gardaient le silence, personne ne riait, aucun cavalier n’échangeait un mot avec sa partenaire ! Tous dansaient dans ce terrible silence, sans qu’aucun muscle de leurs visages ne bougeât. Mais je vis tous leurs yeux fixés sur moi, ces yeux terribles et morts, comme s’ils voulaient dire : Ah, ah ! encore un qui est des nôtres ! Un de plus qui prend part au premier bal avant qu’on nous le présente ! » « Ah ! ah ! », c’est ce que répond invariablement la belle Olimpia à l’étudiant Nathanaël qui danse avec elle toute la soirée, au bal donné par le professeur Spalanzani. Cette scène mémorable appartient à « L’Homme au sable » (« Der Sandmann », 1815), une des nouvelles fantastiques les plus célèbres de Hoffmann (1776-1822). On sait toute l’importance de l’automate chez les Romantiques allemands, ce simulacre imitant à merveille l’homme, manifestement trop pour que cela reste rationnel. Le Musée des horreurs fait écho à « L’Homme au sable », Olimpia aux mains glacées étant remplacée par tout une assemblée d’automates, et on ne peut que reconnaître dans le sculpteur fou Giovanni Zampa, la figure de Giuseppe Coppola alias Coppelius. Bien sûr, il y a d’autres différences notables, apportées par le contexte criminel de l’aventure de Harry Dickson : si Olimpia est une créature totalement artificielle, les automates de Zampa ne sont pas des poupées de cire, mais des êtres humains assassinés puis embaumés, et enfin pourvus d’un petit mécanisme leur permettant d’exécuter quelques pas de danse. À l’issue de l’aventure, on comprend parfaitement pourquoi Harry Dickson, qui n’est pas encore un habitué du fantastique, est saisi d’une violente migraine et s’entoure la tête d’un bandeau imbibé d’eau de Cologne. Rappelons que la série Harry Dickson initiale est parue de 1929 à 1938, et compte 178 fascicules. Après s’être contenté de simplement traduire ou adapter les histoires du n° 37 au n° 62, Jean Ray se comporte en auteur à partir du chapitre VI du fascicule 63, intitulé L’Effroyable Fiancé (avril 1932)1. Pourquoi a-t-il radicalement changé de méthode, délaissant la traduction au profit d’une suite inventée de toutes pièces ? Bien malin qui pourrait le dire. Bien sûr, certains ont avancé, disant se référer à ses propos, qu’il était las de s’échiner sur de mauvais textes. Des scrupules bien tardifs de la part de quelqu’un dont le travail restait, après tout, anonyme. Quoi qu’il en soit, Jean Ray a notamment changé le titre de l’ultime chapitre traduit, le V, remplaçant le banal « Qui était-ce ? » par « Le refrain de la Banshee ». Si ce n’est pas un appel au fantastique… qui ne viendra pas. Bien avant Le Vampire qui chante (HD 117), l’auteur montre qu’il a le sens de la formule, et déjà l’essentielle référence au théâtre : « et maintenant je vais vous dire au revoir, le régisseur va frapper les trois coups pour la scène finale. » Les personnages sont rarement ce qu’ils paraissent, et jouent des rôles pour mieux cacher leurs turpitudes. On en vient à se méfier de tout le monde, et cela va du bedeau au bourgmestre, du boulanger à cette trinité de mercières qui, telles des Gorgones, n’attendent que le moment propice pour immoler leur voisin. Il y a aussi les mots, ces mots assénés, parfois désuets, suggérant davantage qu’ils ne disent, désireux de nous entraîner là où tout est possible. C’est une mise en condition qui peut intervenir dès les premières lignes, comme dans le préambule du Temple de fer : « Rarement, devait avouer Harry Dickson, je me suis trouvé en face d’un problème plus angoissant, car l’impossible, l’invraisemblable, le fantastique s’y côtoyaient à tout instant. Du premier au dernier jour, je me crus plongé dans un vaste cauchemar et, à certains moments, j’eus l’impression que ma raison allait sombrer. La science fut mise au défi et, si elle a éclairé certains points, elle n’a cependant pas levé tout à fait le voile du mystère. » Autrement dit, on ne sait plus à quoi s’en tenir, et c’est peut-être là que réside l’âme des Harry Dickson. Ils bénéficient également d’un décor baroque, si captivant qu’il en viendrait parfois, paradoxalement, à pouvoir se passer de l’histoire proprement dite. Ainsi, l’auteur fait un usage immodéré d’un contexte climatique exacerbé, rappelant à l’homme son impuissance, sa futilité, et sans lequel les aventures de Dickson seraient totalement insipides ou bien n’auraient pas lieu : « Une nuit de rêve pour une expédition comme la nôtre, Tom, dit Harry Dickson ; je ne comprends pas qu’une nuit d’aventures qui se respecte puisse se passer de pluie, de vent et même de coups de tonnerre. » (Le Loup-Garou, HD 140). Les éléments naturels sont une sorte de révélateur du crime, et le détective a pour habitude d’enquêter selon les cas, sous une pluie battante, un vent soufflant en tempête, au cœur d’une tourmente de neige, dans un brouillard à couper au couteau et, chose plus rare, sous une canicule accablante. Pareil plateau a aussi besoin de ses « hallebardiers », que sont les foulques, les insolentes barges rouges, les pies de mer au gilet blanc et noir, les grèbes luisants, les sombres stercoraires, les maubèches, sans oublier « les tadornes [qui] passent invisibles, mystérieux, formidables, entraînant peut-être dans leur sillage, l’ombre meurtrière d’un aigle des Grampians ». D’autre part, la muraille qui circonscrit un monde mal connu, permet également d’identifier le récit dicksonien de Jean Ray, et dans La Nuit du marécage (HD 174) sa singularité réside dans le fait qu’elle est là non pas pour protéger ses habitants, mais les gens de l’extérieur. Un mur ininterrompu de quatre kilomètres de long, avec une seule porte d’entrée, ceinture un immense domaine composé d’un manoir, d’une forêt compacte et de quelques pâturages. En ce lieu clos, fermé aux étrangers, vit depuis vingt ans une singulière Lady friande du sang frais des évadés du bagne voisin, qu’elle égorge à belles dents. L’ogresse est une géante dépassant les deux mètres, autrefois attraction de foire, et dont un hobereau tomba follement amoureux. On rencontre dans Le Temple de fer un savant qui voulait atteindre la Lune, un autobus évanoui à la Léon Groc, une pie bavarde comme un perroquet, et, au fin fond de la campagne galloise, un immense temple souterrain dédié à Moloch, où rampent deux pseudo Sélénites. Ces récits sont une variante du monde caché que l’on côtoie sans le savoir. Le Lit du Diable (HD 147), chef-d’œuvre de la série, en est le plus bel exemple. Dans un coin désolé de la chaîne des Grampians, il existe une antique cité souterraine au secret jalousement gardé. Les promeneurs trop curieux meurent dans de regrettables accidents, ou sont donnés en offrande au démon Baal, une ignoble créature ressemblant à un crapaud. Il s’échappe parfois de ces profondeurs quelques animaux cavernicoles guère plaisants à voir, comme ces « canards de l’enfer » aveugles, au plumage remplacé par un « véritable cuir, solide comme un bouclier », et des hommes aussi, albinos aux yeux rouges venus respirer l’air de la surface. Dickson se hasarde dans une explication qui en vaut bien une autre : la macrobiotique — ce terme n’a plus tout à fait le même sens aujourd’hui — ou la science de prolonger quasi indéfiniment la vie. À Babylone, afin d’échapper à la vindicte de Nabuchodonosor, les prêtres de Baal prirent le chemin de l’exil, choisissant de s’installer dans un volcan éteint. Leurs pérégrinations souterraines les auraient conduits sous les Grampians où ils développèrent leurs recherches sur un élixir de longue vie. Pour ce qui est du dieu monstrueux, ce ne serait — si l’on peut dire — qu’un animal antédiluvien. À côté de tout cela, la présence d’un homme-singe, dans un rôle de serviteur, passe presque inaperçue. L’homme existe et le singe aussi. En conséquence, la créature hybride de l’homme-singe ne pose pas davantage de problème au détective, quant à son existence, qu’un bardot ou un mulet. Il convient toutefois de préciser que pareil phénomène n’est pas, dans la série, le résultat d’un monstrueux accouplement. Cela aurait été inconvenant, vu la nature de la publication. Il y a bien l’exception de cette femme sans scrupules qui dans Le Monstre blanc (HD 73), « trouva une mort hideuse » alors qu’elle tentait de « séduire par son charme féminin » la créature mi-homme mi-bête, aux « deux bras terminés par des griffes fantastiques, longues et luisantes comme des lames ». On n’en saura pas davantage. Les cas d’homme-singe proposés par Les Vengeurs du Diable (HD 68), Les Étoiles de la mort (HD 88) et Le Mystère malais (HD 156) sont soit la conséquence de la maladie ou le résultat d’une expérience scientifique, soit l’exemple d’une évolution naturelle. C’est peut-être difficile à croire, mais il n’y a là rien de surnaturel. La b***e des Vengeurs du Diable est à la solde d’un célèbre orientaliste belge, convaincu d’être devenu la réincarnation de la terrible divinité Hanuman. Sa folie et, surtout, son nouvel aspect physique l’en persuadent. Lors d’un séjour aux Indes anglaises, il a contracté un mal mystérieux qui le transforma en créature simiesque, l’obligeant à raser une pilosité envahissante et à cacher les griffes de ses mains dans des gants noirs. Cette histoire est également l’occasion pour Jean Ray — on le devine sous l’identité de l’écrivain et marin flamand Edward Van Buren — de régler des comptes avec quelques notables de sa région, responsables selon lui de ses récentes misères. L’homme-g*****e des Étoiles de la mort était au départ un étudiant auquel un savant sans scrupules greffa divers éléments d’un anthropoïde, afin de développer sa force physique. Des effets secondaires donnèrent au sujet l’apparence d’une bête épouvantable, et son puissant cerveau humain n’aspirait désormais qu’à se venger, utilisant pour cela des chimpanzés incendiaires, fumant des cigarettes de tabac noir. Dans Le Mystère malais, la Belle et la Bête tuent de concert. Au plus profond de la forêt malaise, leur milieu naturel, les Darkaners sont déjà terrifiants. Alors que dire lorsque les derniers de cette race arpentent la campagne anglaise, ivres de vengeance ? Les hommes, « aux trois quarts singes », portent la mort avec eux, mais il faut tout autant, sinon plus, se méfier de leurs femmes dont l’humaine beauté, des plus étourdissantes, égale leur cruauté. Cette dualité que nous venons de voir, marquée par le dénominateur singe, a sa variante mythologique, régulièrement ponctuée par une interrogation. Il en va ainsi dans La Résurrection de la Gorgone (HD 163), où la sublime et diabolique Euryale Ellis cache soigneusement un aspect de ses origines, de son métissage, devraiton dire. Après sa mort violente, l’autopsie révélera quelques anomalies dérangeantes, comme ces singulières protubérances à tête serpentine, sous son épaisse chevelure, et à ses pieds, des griffes de fauve. Était-elle liée aux légendaires Gorgones2 ? Dickson se pose la question, sans y répondre. En tous cas, pas de trace d’imposture, et une grande perplexité que le détective éprouvera à nouveau en présence des homoncules d’On a tué Mr Parkinson (HD 175) : l’un en forme de marmite et l’autre à tête d’âne. Simples phénomènes de cirque ou demi-dieux aztèques ? Peut-être les deux. La mythologie est encore mise à contribution avec L’Énigme du Sphinx (HD 177), car il est bien question de la fabuleuse créature composite, à la fois homme et animal. Ce récit est une manipulation crapuleuse, sous couvert de faux fantastique devenant en partie vrai dans une ultime pirouette. Une fois de plus, Harry Dickson reste songeur : « Au fond des plus insensées comédies sort une part de vérité, murmura-t-il. Comme en tant de choses, je suis obligé de citer, en conclusion à cette aventure, ces mots éternels : qui sait ? ». Et on pourrait ajouter cette réflexion que Villiers, l’indispensable Villiers de l’Isle-Adam, place dans la bouche du Dr Tribulat Bonhomet3 : « Car, en admettant, même, que les faits suivants soient radicalement faux, la seule idée de leur simple possibilité est tout aussi terrible que le pourrait être leur authenticité démontrée et reconnue. » L’Étrange lueur verte (HD 69) renoue avec la tradition hoffmannienne de l’automate qui dépasse sa condition, étant doté, semble-t-il, d’une parcelle de vie. L’illusion est si parfaite que la copie se confond avec le modèle, à tel point que Dickson, croyant avoir affaire à un usurier de sa connaissance, ne voit pas tout de suite dans son agresseur une copie mécanique, répétant d’une « abominable voix de crécelle » : « Je vais te tuer, Dickson… Dickson, tu vas mourrrir… mourrrir. » Le détective est maintenant prévenu, mais il sera tout de même surpris quand, quelque temps plus tard, un autre Harry Dickson, véritable brute de fer, tentera de l’étouffer entre ses bras. On l’a dit, le surnaturel s’invite parfois, donne un court spectacle et disparaît sans que le récit en soit nullement affecté. Ainsi, dans Le Mystère de la forêt (HD 90), une histoire d’espionnage allemand, somme toute assez banale, Dickson et Tom Wills sont témoins à l’institut médico-légal de Londres d’une scène dont on cherchera vainement la plus petite explication : « Là-bas, la porte de la morgue était ouverte, livrant passage à un cortège fantastique, abominable. Tous les morts, dans leurs suaires humides, s’avançaient en une silencieuse théorie dans le couloir. Certains étaient tout proches. Tom vit leurs mains livides et décharnées jaillir des linceuls et se tendre vers lui comme des griffes. Il y en avait dont le drap mortuaire était troué à l’endroit des yeux, et le jeune homme, horrifié, y voyait luire des prunelles sanglantes, brasillant d’un feu farouche. Chez d’autres encore, le suaire ne recouvrait plus la face, et des têtes de mort grimaçaient de toutes leurs dents déchaussées. » Cette action cauchemardesque aboutissant à l’e********t du détective et de son élève, retenus ensuite prisonniers en Allemagne, on en déduit une manigance humaine, mais laquelle ? Le fantastique selon Harry Dickson, subtil ou carrément grotesque, est donc celui d’une réalité improbable, bien plus déstabilisante que le surnaturel qui est affaire de croyance. La version « occulte » a au moins le mérite de clore le débat. Ici, on reste dans l’expectative, l’interrogation demeure, le malaise aussi. Si ce fantastique emprunte parfois aux mythologies et légendes, c’est pour créer une distorsion du réel, afin de faire naître le doute dans l’esprit du lecteur. L’explication finale se veut rationnelle, mais ne prouve rien, remplaçant une extravagance par une autre, et l’on se dit que le mystère fantastique est toujours plus séduisant que sa résolution qui ne pourra jamais se hisser à hauteur d’espoirs non formulés. Esprit positif, Harry Dickson sait qu’il n’a aucune raison de craindre de vaines créatures de l’au-delà, et la Terre porte suffisamment de monstres, autrement dangereux, pour légitimer sa raison d’être. François DUCOS 1. On se reportera utilement à la présentation de Harry Dickson – 1 (Belgique, Kuurne : Amicale Jean Ray, 2004) qui recueille en fac-similé les fascicules attestant d’une manière ou d’une autre l’intervention de Jean Ray. 2. Euryale, la Gorgone, sera au centre du roman Malpertuis (Bruxelles : Les Auteurs associés, 1943) de Jean Ray. 3. In « Claire Lenoir – Histoires moroses », Revue des Lettres et des Arts (1867). LE DIABLE DE PIMLICO
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