6. Minka a dans ses yeux tristes

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Minka a dans ses yeux tristesAlejandro se proposait d’annuler le repas avec Candelaria. Elle l’ennuyait. Sa femme le faisait mourir d’ennui. Dès qu’il la voyait il devait étouffer ses bâillements, ses nausées, ses maux de tête. Il lui dirait qu’il avait une autre réunion. Une de plus. Mais non. Trop de fausses réunions. De plus il avait besoin qu’elle signe des ordres de virement. Que c’était emmerdant. Il devait aller la chercher et partager avec elle deux heures parfaitement assommantes. Il demanda à sa secrétaire qu’elle l’appelle dans une heure et quinze minutes et qu’elle lui dise qu’il y avait un problème pour l’importation d’étiquettes. C’était la solution. Il monta dans sa voiture et écrasa l’accélérateur. Il était enchanté que la ville soit une buée qui glissait devant ses yeux. En quelques minutes il arriva rue Général Juan de Yepes. Il s’extasia devant son immeuble, l’appartement qu’il venait d’acheter. p****n, c’était vachement bien de vivre là, comme un roi, comme un empereur, merde. Il essaya de se garer et regarda sur le trottoir le type qui ce matin était en train de vomir à l’hôtel. Il avait vraiment de la veine. Ce crétin paraissait s’attacher à ses pas. Juste là, il marchait en compagnie d’un autre olibrius qu’Alejandro avait aperçu quelquefois dans le quartier avec une batte en bois. Quelle horreur. À quoi cela servait-il de vivre dans une des rues les plus chères d’Europe si on devait se trouver nez à nez toutes les cinq minutes avec ces épouvantails exotiques. Il devrait peut-être appeler la police et les dénoncer pour vol. Mais ils les lâcheraient sûrement au bout de quelques heures. Ce serait tellement simple d’équiper des avions et de nettoyer ces déchets, les jeter à la mer, les rendre à leurs pirogues, leur offrir une banane et hop, retour à la maison, imbéciles. Le Caudillo, lui, n’aurait pas eu la main qui tremble. Il en aurait bien fallu un autre comme lui, p****n. Il composa le numéro de Candelaria. Qu’elle descende, il l’attendait. Les deux épouvantails s’arrêtèrent près de la voiture d’Alejandro. Ils regardèrent la Ferrari avec admiration et lui eut envie de leur donner un coup de pied pour qu’ils s’en aillent. Celui qui avait vomi le matin se frottait le visage sans arrêt, comme s’il voulait ôter sa peau. Deux fous. Ils étaient sûrement fous. Si ça se trouvait Alejandro pouvait appeler n’importe quel asile psychiatrique et ils les ramasseraient. Mais non. Il se rappelait qu’avant d’acheter l’appartement il s’était renseigné pour voir s’il ne pouvait pas déclarer Candelaria folle et la faire enfermer dans un asile d’aliénés ; on lui avait expliqué que, maintenant, on n’enfermait pas les personnes mentalement perturbées mais qu’on leur prescrivait des traitements ambulatoires. Candelaria fit son apparition. Salut, mon petit. Alejandro compta jusqu’à quinze. Chaque fois qu’elle lui disait « mon petit », il sentait que ses ongles se remplissaient de terre et de patates, il lui semblait qu’un chapeau de sorcier de Ténériffe apparaissait sur sa tête. Après tant d’années à Madrid elle ne se débarrassait pas de ce foutu accent. Pourquoi ne pouvait-elle pas parler normalement, comme lui-même avait appris à le faire, comme tant de milliers, de millions de Madrilènes le faisaient, sans tous ces s, sans tous ces chantonnements insulaires ? Il mit le contact. Il vit que Candelaria contemplait ces deux polichinelles. Qu’est-ce qu’il était beau, dit-elle, il ressemblait beaucoup à un saint François d’Assise qui se trouvait dans l’église du village ; un saint qui avait un visage magnifique et dont elle avait rêvé souvent. Alejandro ne comprit pas à quoi elle faisait allusion. De quoi parlait-elle ? De ce garçon blond, qui était très beau. Alejandro comprit qu’elle parlait de celui qui avait la batte en bois. Et l’autre aussi avait un petit quelque chose, murmura-t-elle, quelque chose de très ethnique, qui fait penser à San Martín de Porres, avec des vêtements un peu plus élégants ils seraient très beaux tous les deux. Alejandro démarra à toute vitesse. Il se mit à rire. Tu ne les avais pas sentis ? Non. Ils sentaient le vomi, ma chère. Candelaria ouvrit tout grands ses yeux, puis elle sourit. Il n’était pas jaloux au moins ? Alejandro dut s’arrêter à un angle de rue pour rire. Un rire qui bientôt éclata de plus en plus bruyamment puis lui déclencha une quinte de toux. Oui, Candelaria, bien vu, il mourait de jalousie quand elle disait ce genre de choses. Bon, allons-y, qu’elle signe ces ordres de virement, et puis qu’ils mangent sur le pouce parce qu’on l’avait prévenu qu’il y aurait peut-être un problème pour des étiquettes. Elle voulut absolument aller dans un restaurant de spécialités canariennes à Cava Alta. Alejandro commanda une salade tandis qu’elle engloutissait des pommes de terre à la sauce verte, une bouillie de farine de maïs et un mérou frit. Candelaria en profita pour lui commenter quelques-unes des dernières activités auxquelles elle avait pris part auprès du prêtre avec lequel elle était devenue amie. Alejandro l’écouta avec une patience simulée. L’apparition du curé avait coïncidé avec l’abandon du projet d’avoir des enfants. L’un des caprices de son épouse qu’Alejandro avait résolu lucidement. Devant les premiers assauts de Candelaria, Alejandro avait imaginé son nouvel intérieur, son Tapiès, son Barceló, son Juan Gris, ses lampes Milá parcourus par des doigts d’enfants pleins de beurre et de confiture. Sans hésiter il fila chez le médecin et se fit faire une vasectomie. Au bout d’un moment, Candelaria lui parla des adoptions, des petites filles nigériennes qui commençaient à arriver en Espagne. Alejandro pâlit. Sa femme parlait de petites filles, il était évident qu’elle voulait en amener plusieurs. Les doigts à la confiture et au beurre seraient africains. Son appartement serait saccagé par des enfants qui n’avaient même pas son ADN. Il chercha un appui auprès de quelques psychologues. Il leur demanda ce qu’il fallait pour que la candidature soit retenue et pour obtenir une adoption. Il suivit scrupuleusement leurs instructions mais en modifiant quelques détails. Lors de la première entrevue il expliqua que son intention était de sauver deux ou trois fillettes de la famine. Il était une très bonne personne, cela ne l’ennuyait pas du tout de partager n’importe quel plat de restes trouvé dans le frigo et même une petite pièce de la maison avec des gamines qui lui devraient une reconnaissance éternelle. Lorsqu’il vit que les travailleurs sociaux haussaient les sourcils il en profita pour commenter qu’il avait appris que les Nigérians travaillaient avec beaucoup de courage, si bien que lorsque les fillettes auraient douze ans il pourrait les employer dans l’entreprise à transporter des colis, trier des vêtements, mettre des étiquettes. Il était de plus en plus difficile de trouver du personnel, conclut-il. Candelaria pâlit en l’entendant et il feignit d’être déçu quand une lettre arriva où, avec des mots choisis, on les envoya se faire foutre. Quelques mois plus tard ils essayèrent de nouveau. Cette fois, Alejandro demanda si les fillettes hindoues qu’il choisissait ne pouvaient pas être un peu moins cuivrées que d’habitude. Ce qui était logique, c’était qu’elles lui ressemblent un peu et, comme ils pouvaient le remarquer, il était lui d’un blanc pur, en fait son intention était de toujours leur cacher qu’elles étaient adoptées et de leur dire que leurs yeux en amande étaient le fruit d’une mutation génétique qui se produisait dans sa famille tous les cent ans et qui rendait inapte aux études. Parce que, il ne serait pas nécessaire qu’il leur paye des études à l’université n’est-ce pas ? Sûrement, elles savaient très bien cuisiner. Il adorait la cuisine hindoue. Il ne devait rien y avoir de meilleur que de goûter un poulet tikka masala préparé par les mains d’indigènes auxquelles il fallait préalablement expliquer qu’en Espagne l’anthropophagie n’était pas bien vue. De nouveau on les disqualifia. Candelaria ne lui adressa pas la parole pendant presque deux mois. Puis elle oublia sa fureur et s’associa avec détermination aux activités d’un curé. Alejandro pensa avec soulagement que Candelaria avait adopté le curé et que les curés, après tout, ne tachent pas les meubles avec leurs empreintes. À part ça, ils ne se rencontraient jamais. Chaque fois qu’il apprenait que le prêtre passerait à la maison, Alejandro fichait le camp au bureau même si c’était le week-end. Le portable sonna. Alejandro supposa que c’était sa secrétaire avec le prétexte des étiquettes. Il se disposa à partir à toute vitesse, mais sa secrétaire lui annonça que, dans un quart d’heure, quelqu’un de l’agence de publicité serait là. Alejandro souffla, furieux. Depuis quand ceux qui travaillaient pour lui avaient-ils des exigences quant à ses propres horaires ? Ils n’avaient qu’à attendre, qu’ils aillent se faire foutre. Il supporta Candelaria une demi-heure. Puis il lui dit qu’il devait superviser la campagne de publicité de l’automne et il se tira. En arrivant dans son bureau il demanda un café au lait. Il le but tranquillement. Puis il demanda quelques dés de mangue. Il les mangea lentement. Il se lava les mains, se recoiffa, déposa quelques gouttes d’eau de toilette sur sa chemise et dit à sa secrétaire de faire entrer la personne de l’agence. Il sentit une décharge dans la poitrine et une autre à l’aine lorsqu’il vit une blonde sans pareil entrer dans son bureau. Elle était grande, toute en courbes, avec une bouche suggestive, pulpeuse, rouge. Elle avait de longs cils, les ongles vernis et des mains délicates ; des seins ronds, opulents, dressés ; une croupe haute, superbe, des jambes fermes, bien en chair, parfaites. Il lui fit signe de s’asseoir. Puis il lui demanda d’attendre quelques minutes. Il se cacha dans les toilettes et appela Willy. Il n’avait demandé personne d’autre pour cette journée. Willy répondit qu’il n’avait envoyé aucune femme. Alejandro insista pour s’assurer que cette bombe qui l’attendait n’avait aucun rapport avec Willy et ses filles. Absolument pas, mais si elle était vraiment trop bonne qu’il ne manque pas de lui recommander de passer à la maison de production, car ils faisaient sans cesse des castings pour de nouveaux films sur Internet. Alejandro lui répliqua de ne pas confondre, il était, lui, un client de Willy, il ne travaillait pas à son service. Puis il raccrocha. — Bonjour, je m’appelle Minka – dit-elle d’une voix rauque. Alejandro s’aperçut qu’il avait les mains moites. Chapitre 7
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