Marlon
Je n’ai pas l’habitude de me retrouver dans ce genre de situation inconfortable, ça va faire deux ans maintenant que je bosse pour Devon Hayes, et j’aime bien mon boulot. Je n’ai eu aucun mal à me faire une place auprès de cette b***e de tueurs changés en chevaliers servants.
Il travaillait plus à exécuter des contrats meurtriers pour des trafiquants et régir les vies et morts de tout un chacun qu’à sauver des gens de situations compliquées.
J’ai été recruté après que l’accréditation a été validée alors je ne sais pas vraiment comment était l’ambiance avant.
Quoi qu’il en soit, je suis le plus souvent aux côtés d’Adena, puisqu’elle est mon binôme. C’est la très jeune femme du patron, magnifique, incandescente, fougueuse, impétueuse… Et je l’adore. Elle est la meilleure tireuse que j’ai jamais vue et elle est d’une rigueur déstabilisante en la matière.
Mais Tim est tombé malade et Devon m’a demandé de me joindre à la procession qui entrait dans l’ancien baraquement. Les djihadistes ont quitté cette base secrète où ils se regroupaient entre les raids. Ce point stratégique en pleine zone de conflit leur permettait un accès direct aux premières lignes tout en étant enterrés à l’abri.
Les lieux ont été désertés il y a quelques jours après l’opération militaire française de Baghouz. Seulement, ils n’ont pas pris la peine de vérifier ce qu’ils laissaient sur leur passage. Donc on nous envoie ramasser ce qu’il reste.
J’assiste aux sauvetages de loin habituellement, Adena y va parfois, mais le plus souvent lors des missions, peu importe où on nous envoie, nous restons en retrait.
J’ai dû sortir cette fille des galeries creusées poussiéreuses dans lesquelles ils avaient l’habitude de se planquer comme des rats.
L’état dans lequel elles sont toutes les deux, soulèverait le cœur de n’importe qui, je suis légèrement démuni et mes mains pourtant si sûres à l’accoutumée me font cruellement défaut à cet instant.
- C’est bon Marlon, elle ira bien elle… Viens m’aider, celle-là va mal…
Je me détourne du corps noircit de saleté qui est étendu au sol et m’avance à genoux vers Scott, notre infirmier, pour lui prêter main forte pendant qu’il passe un masque à oxygène à la jeune femme tout en trempant un chiffon d’eau.
- Qu’est-ce que je peux faire ?
- Prends sa tension, branche le cardio, les électrodes au cas où il faille la choquer. On les charge à l’arrière et on dégage.
Devon qui était parti récupérer Adena se gare dans un crissement de pneus puis nous invective à tous de décoller. Nous sommes toujours en territoire hostile et risquons une attaque impromptue.
Nous devons rejoindre la base américaine avec laquelle nous avons des accords d’extractions.
Je me retrouve à l’arrière du camion avec la fille que j’ai porté, Scott injecte des médicaments dans la perfusion de l’autre fille qui se met à convulser violemment alors que James tente d’aider à la stabiliser.
L’autre jeune femme, adossée inconsciente contre moi n’a l’air d’être qu’une enfant, elle est toute petite, minuscule contre mon grand corps. Sa peau est sèche, noire, craquelée comme de l’écorce d’arbre séché de poussière.
- ça va mec ? Me demande James, t’es pas si silencieux d’habitude, où est passée ta bonne humeur ?
- Désolé… Je suis un peu impressionné, je ne les approchais pas d’aussi près avant… Comment peut-on traiter un être humain comme ça ?
- Tu sais, faut pas trop les regarder, parfois elles meurent avant d’atteindre l’avion… Mais je comprends, on est bien derrière son petit sniper à tuer les méchants hein…
Il me donne une accolade bienveillante et j’étire un sourire en me frottant la barbe tout en soupirant.
La jeune fille est profondément endormie dans mes bras et je garde une main sur mon arme parce que nous risquons un guet-apens à tout moment. Je sais d’expérience que rien dans cette région du monde n’est jamais certain.
Lorsque le camion s’arrête enfin dans la base bondée d’hommes en mouvements, James, Bill, Preston et les autres nous aident à descendre les filles et les embarquer dans l’avion prêt à décoller, puis nous les installons sur le lit de la suite luxueuse du jet privé du patron.
- Euh, je peux te laisser ? Demandais-je à Scott qui se débarrasse de ses équipements tout en sortant son matériel de sa trousse médicale.
- Tu as un problème avec ça ?
- Je ne te cache pas que je ne suis pas tellement dans mon élément là, je suis soldat, pas sauveteur…
- D’accord, je comprends… C’est impressionnant, mais elles ne seront plus en danger si on fait ce qu’il faut…
- Franchement…
- Allez Marlon ! S’il te plaît… ça ira plus vite si tu me files un coup de main, aide-moi à mettre celle-là sous l’eau, il faut les laver, les hydrater, Léa n’aura plus qu’à les sonder à la clinique le temps qu’elles reprennent des forces.
- Ok, ok… Vas-y…
Je porte la plus grande des deux jeunes femmes sous les genoux alors qu’il l’attrape par les bras, et je le suis jusqu’à la salle de douche attenante derrière la tête de lit.
Il se place dans la large cabine avec elle pour la maintenir pendant que j’arrose copieusement ses cheveux, sa peau et le drap qui la couvre. L’eau qui s’écoule jusqu’à l’évacuation est toute noire. J’essuie la terre tant bien que mal, j’essore ses cheveux et donne une serviette propre à Scott avant qu’il ne l’emporte à la chambre pour la rebrancher à ses appareils.
Je prends la seconde fille et l’emmène à son tour, pendant que Scott poursuit ses examens, puis je l’assieds dans le récepteur de douche et je passe les jets avec la même minutie que pour la première sur son visage alors qu’elle commence à remuer étrangement.
Elle semble avoir du mal à respirer, se remet à tousser et chercher l’air comme lorsque je l’ai sortie de la base en ruine. J’essaye de la maintenir assise mais elle semble s’étouffer et tente vainement de se débattre en cherchant de l’air.
- Scott !
Je l’entends s’affairer rapidement puis arriver avec une bouteille et un masque à oxygène qu’il lui passe sur le visage alors que j’éteins les jets d’eau, il injecte un produit dans la perfusion tandis qu’elle prend de grandes inspirations avant de s’apaiser.
- Viens l’allonger, elle doit avoir les poumons pleins de poussière, c’est pareil pour l’autre.
Je la soulève sans me soucier qu’elle soit trempée, et retourne l’étendre sur le côté dans le lit auprès de l’autre fille. Je remonte ses cheveux mouillés incroyablement longs au-dessus de sa tête, je les tire, les coiffe avec mes doigts et les enroule en chignon détrempant l’oreiller.
Je prends une serviette propre pour essuyer son visage doucement, et lorsque j’atteins sa gorge, elle ouvre les yeux… De très beaux, très doux, très innocents, de très jolis yeux bleus…
Je suis figé alors qu’elle semble m’observer sans bouger un cil, sans vraiment me voir. Elle me détaille quelques instants tout en respirant lentement, et bien vite, ses miroirs se referment et emportent son âme avec eux.
Je suis sonné par cet échange bref mais magnétique, et mon cœur s’arrête lorsque son électrocardiogramme devient plat, émettant un signal sonore continu et désespérant.
- Elle est en fibrillation ! s'exclame Scott en bondissant.
Il grimpe à cheval sur elle en la repoussant brutalement sur le dos, il est impressionnant au-dessus d’elle toute petite qu’elle est, et entame un massage cardiaque vigoureux.
- Sors les électrodes et le défibrillateur !
Je m’active en pilote automatique pour lui apporter tout ce dont il a besoin, avant de poser les électrodes aux endroits qu’il m’indique. Ses côtes émettent deux craquements sinistres sous la pression qu’il impose à son corps osseux.
La porte s’ouvre à la volée derrière nous et nous entendons Devon nous parler alors que nous sommes concentrés à nos tâches respectives.
- On peut décoller ?
- Non ! Hurlons-nous à l’unisson alors que Scott saute du lit et s’écarte.
Je l’imite et la machine se met à donner des instructions robotiques avant de la choquer. Son buste entier se soulève sous l’impact avant de se relâcher brutalement et s’affaisser. Scott observe le graphique, effectue des réglages avant que l’appareil ne relance sa procédure puis décharge.
- J’ai un rythme ! Constate-t-il alors.
- Bordel, soupirais-je dans un vertige, tu m’avais dit qu’elle n’allait pas me crever dans les bras.
- J’ai dit qu’elle avait l’air de tenir le coup, elle s’est juste un peu trop relâchée, ça va aller…
- Comment ça ?
- ça peut arriver pendant les sauvetages, elles font tout pour survivre et quand leur corps comprend qu’il est en sécurité, il s’apaise… Elle s’est un peu trop apaisée, ça va aller maintenant ne t’inquiètes pas.
- Quel est l’état des lieux ? Nous interrompt Devon toujours posté derrière nous pour nous rappeler sa présence.
- Celle de gauche est stable, pas de plaies physiques récentes apparentes, elles sont toutes les deux déshydratées et mal nourries, celle-là à l’air d’avoir des cicatrices qui datent, je dirais qu’elles étaient là-bas depuis très longtemps… Suffisamment soumises pour qu’ils n’aient plus besoin d’user de violence.
- Laquelle est celle d’Aliénor ?
- La brune.
- Qui est la blonde ? Demandais-je alors.
- Aucune idée. On verra ça au ranch, est-ce qu’on peut décoller maintenant ?!
- Ouais, on s'installe, on coupe les machines et c’est bon.
Il claque la porte et je me sens mieux maintenant. Nous éteignons brièvement les moniteurs le temps du décollage et nous nous asseyons dans les fauteuils de la chambre.
- Elle m’a regardé dans les yeux quelques instants avant…Murmurais-je alors que Scott pianote sur le clavier de son ordinateur.
- Sa tension est à combien ?
- Huit.
- Ce n’est pas fou… Bon, il y en a pour des heures, dès qu’on sera à Rocky Plain tu pourras retourner à tes occupations.
- T’inquiète, répondis-je cependant pas mécontent.
- Je sais que tu ne t’approches plus trop des femmes, mais à vrai dire, depuis que tu as fait le coup de la drague à Devon, je ne t’ai jamais entendu dire que l’une d’elle te plaisait, et encore moins en b****r, tu es collé serré à la seule que tu ne toucheras jamais… Tu es gay ?
- Non, j’ai seulement tiré un trait sur les femmes, c’est tout…
- Pourquoi ?
- Parce qu’avec moi, il arrive toujours des tragédies, alors je m’en tiens éloigné, c’est très bien… Et je vois Sofia de temps en temps…
- Oui enfin, on ne te dit pas de tomber amoureux d’une p**e…
- ça risque pas… Regardez comment vous chambrez Jackson, dès qu’il passe dans le coin, vous vous foutez de sa gueule…
- Pas à cause du métier d’Eden, A cause de son comportement, il était dur avec Adena et elle le lui rendait bien, ils se sont battus plus d’une fois ces deux-là…
J’éclate de rire, ça ne m’étonne pas d’elle.
- Je crois qu’elle essayera toute sa vie de te mettre au tapis.
- Qu’elle essaye… Ce n’est qu’une petite chose…
- Elle y arrive avec Devon…
- Et Devon y parvient avec moi, ce n’est pas une question de force, elle est trop impulsive, je n’ai qu’à attendre qu’elle se fatigue.
- Il gère toujours aussi mal la tension sexuelle qui règne entre vous ?
- Il n’y a aucune tension sexuelle entre Adena et moi.
- On n’est pas d’accord.
- Nous n’avons pas de pudeur l’un envers l’autre, on est un duo, une équipe mais c’est tout. Devon le sait très bien et c’est pour ça qu’il laisse faire. Je ne la toucherai jamais, je ne la vois pas comme ça… Vous alimentez des rumeurs qui n’ont pas lieu d’être.
- Donc, tu n’es pas gay et tu n’es pas amoureux d’elle malgré ces deux années de rapprochements incessants…
- En effet, je suis très bien comme ça, surtout que rien ne change…Au moins personne ne souffre.