Sweeney vida sa tasse ; il finit d’ingurgiter sa tartine, puis il laissa traîner son regard à travers la salle du petit déjeuner.
Je suis apparemment le seul client de l’hôtel, remarqua-t-il pour la première fois. C’est peut-être aussi ce que je souhaitais… Pendant ces quatre jours, je me suis promis de répondre à une question capitale : dois-je demeurer inspecteur ? En effet, ces six derniers mois, je ne suis plus parvenu à élucider le moindre cas. Plus rien depuis ma reprise et la résolution du meurtre de mes parents. Plus rien depuis qu’Ilona est en prison5 … soupira-t-il. Oui, six mois. Déjà six mois… se répéta-t-il.
Puis soudain : Quatre jours ! se ressaisit le jeune homme. Il insista : Je me suis donné quatre jours. Loin de tout, confronté à ces doutes qui m’assaillent, je me suis promis d’apporter une réponse définitive à mes interrogations. Mardi, lorsque je reprendrai l’avion, j’aurai pris ma décision : je saurai si je démissionne ou non !
Tara Watters remonta la salle du petit déjeuner avec lenteur, une cafetière pleine à la main. Sweeney sourit en la voyant s’approcher. Dévouée au service de son unique client, la propriétaire du Craigard Hotel avait certainement déjà remarqué que celui-ci ne disposait plus de café chaud.
Par réflexe, l’inspecteur l’observa : la cinquantaine, les cheveux bruns et courts comme soufflés en boule, vêtue d’une robe longue qui laissait apparaître une paire de souliers à boucle, ainsi que d’une veste traditionnelle agrémentée d’une broche qui encadrait un chemisier à jabot, l’hôtelière arborait un sourire avenant sur un visage aux traits pourtant fatigués. Parvenue devant la table, Tara inclina sa robuste ligne d’épaules et elle servit au jeune homme un café fumant.
– Merci Mrs Watters, lui dit-il simplement.
– Appelez-moi Tara, le pria-t-elle, avant de s’asseoir en face de lui.
Surpris, Sweeney laissa la propriétaire s’installer et, détournant le visage vers la baie, il attendit que celle-ci reprenne la parole.
– Vous avez tout ce qu’il vous faut ? lui demanda-t-elle. Si vous voulez, je peux…
– Non, je vous remercie Tara, la coupa son client. Je crois qu’une dernière tasse de café suffira… La confiture d’abricot est excellente, ajouta-t-il.
– Est-ce que je peux vous tenir compagnie ? le sollicita Mrs Watters. Je vous rassure, je viens rarement à la table de mes clients. Mais ce matin, comme vous êtes seul, je pen…
– Pas de souci, la devança le jeune Écossais… Vous n’aurez personne d’autre cette semaine ? la questionna-t-il.
– Si si, affirma l’hôtelière, et elle se redressa d’un coup. Deux autres clients arrivent demain, par avion je crois.
– Ah ? Très bien, dit Sweeney, poursuivant leur échange de banalités avant de goûter au café frais… Mmm, il est parfait, apprécia-t-il.
– Vous verrez, reprit Mrs Watters, l’hôtel sera beaucoup plus animé demain.
– Avec deux clients de plus ? ironisa l’insolent barbu.
– Non. Demain soir, j’organise un cèilidh6. Tous les jeunes, et les moins jeunes, de Castlebay seront là. J’en propose un chaque semaine… Vous savez, insista Tara, sur Barra ces soirées sont indispensables. Surtout en décembre… En ce moment, avec des nuits de près de vingt heures, l’île n’est plus qu’un tas de pierres désolé, un cœur presque mort au milieu de l’océan. Ce n’est que grâce à la joie de vivre du cèilidh qu’il continue de battre ; ce sont ces fêtes qui nous permettent de tenir ici, nous autres, les îliens… À Barra, le cèilidh c’est la vie, conclut l’hôtelière.
– Je comprends, lui assura Sweeney… Vous m’avez convaincu ; je viendrai, sourit-il enfin.
L’inspecteur avala encore un peu de café, tout en observant d’un œil inquiet les nuages qui s’amoncelaient au-dessus de la baie.
– Vous aviez prévu de randonner ? se souvint la quinquagénaire. Où souhaitez-vous aller ?
Son client réfléchit brièvement, puis il déclara :
– Eh bien, le Heaval7. Ce serait bien pour commencer, non ? Qu’en pensez-vous ?… De là-haut, j’imagine que l’on doit avoir une vue imprenable sur Barra, ainsi que sur les îles les plus proches. N’est-ce pas ?
– Oui. Bien sûr, lui confirma Mrs Watters. Le Heaval n’est qu’à un demi-mile de l’hôtel, mais méfiez-vous tout de même. Si le vent forcit encore, les bourrasques pourraient atteindre jusqu’à cent cinquante kilomètres-heure au sommet. Dans ces cas-là, on ne tient plus debout, et comme la crête est étroite, on a vite fait de perdre l’équilibre. La pente est raide, on a déjà vu des gens se blesser sérieusement, le prévint-elle, la mine soucieuse. Et puis, finit-elle, même le chemin d’accès n’est pas très bon. Avec tous ces cailloux qui dépassent, même un bon marcheur peut facilement s’occasionner une entorse.
– Je serai vigilant, lui promit le policier, tout en continuant de vider sa tasse.
Cependant, Mrs Watters ne put s’empêcher de jeter un regard soupçonneux sur les brodequins – trop rudimentaires à son goût – dont son client était équipé, ainsi que sur l’étonnante canne de golf déposée à ses pieds. Mais, constatant que son œil inquisiteur embarrassait le jeune homme, elle tenta de faire diversion :
– Hem… Ce sera mieux demain.
– Pardon ?
– Je voulais dire, le temps sera meilleur demain. En tout cas, c’est ce qui est prévu.
– Tant mieux, se réjouit Sweeney. Alors je profiterai de la journée de lundi pour effectuer ma grande randonnée, dans le nord de l’île… OK, va pour demain matin, répéta-t-il.
– Mañana por la mañana… lui sourit Mrs Watters, et elle dévoila une rangée de dents parfaites.
– Quoi ? sursauta l’inspecteur. Qu’est-ce que vous dites ?
– Ça signifie « demain matin » en espagnol, je crois. Vous connaissez la blague ? lui demanda-t-elle.
– Euh… Non, laquelle ?
– Elle est drôle, sourit-elle à nouveau : on raconte qu’un jour, un touriste espagnol demanda à un vieil habitant de Barra comment on traduisait mañana por la mañana en gaélique. L’ancien réfléchit un long moment puis, l’air désolé, il lui répondit : « Je crains que sur nos îles, il n’existe aucun mot pour désigner une telle urgence ! », et Mrs Watters partit d’un rire franc.
– Je vois, sourit le jeune Écossais. Je comprends plutôt : c’est bien ce qu’il me semblait, le temps n’a pas la même valeur ici.
– C’est exactement cela, acquiesça Tara. Au début, raconta-t-elle, lorsque je suis arrivée de Glasgow il y a vingt ans – mon hôtel en ville ne marchait plus ; une annonce disait que le Craigard était à vendre, alors j’ai tenté ma chance – je vous avoue que j’ai eu bien du mal à m’adapter. Moi qui n’avais connu que les grands centres, je trouvais que les gens vivaient au ralenti, ici… Les trois premières années, j’ai cru que je ne tiendrais jamais, confessa-t-elle. Surtout les mois d’hiver… Et puis, vous voyez, on finit par s’habituer. À présent, en revanche, je ne serais plus capable de faire la démarche inverse. Les citadins me taperaient sur les nerfs, ils sont trop différents de nous… À Barra, j’ai appris à me passer du superflu. Ici, comme sur l’ensemble de nos îles, tout ce qui compte, ce sont les gens… Vous comprenez ? À Castlebay, en décembre, si vous n’aimez pas votre voisin, vous ne pouvez pas rester. Vous ne tenez pas… Voilà ce que j’ai appris en venant à Barra.
Les paroles de Tara firent écho en Sweeney. Pensif, il eut la sensation que l’hôtelière venait de lui délivrer un message essentiel. L’un de ceux qui vous marquent pour une vie.
Toutefois, Mrs Watters revint rapidement à des considérations plus prosaïques :
– Pour demain, ne vous aventurez pas trop loin tout de même. La météo prévoit un méchant coup de tabac avant la fin de la journée. Sur nos îles, on connaît ça : le ciel bleu est trompeur, il annonce souvent le calme avant la tempête. Et celle qui nous arrive promet d’être mauvaise… Elle pourrait même durer ; je ne suis pas certaine que vous pourrez reprendre l’avion mardi.
– Il restera toujours le bateau pour Oban, non ? suggéra le policier.
– Normalement, oui. Mais en décembre, il n’est pas rare que les ferries…
– Non, la coupa Sweeney. Je ne partirai pas plus tôt. Je suis bien décidé à profiter de mes quatre jours, j’ai besoin de ce délai… Et tant pis si je dois me faire secouer dans la cale d’un navire, mardi. Je ne suis pas sujet au mal de mer.
– Très bien, lui sourit la quinquagénaire. Alors, enchaîna-t-elle : le Heaval pour aujourd’hui ?
– Oui, confirma l’inspecteur. Ensuite, je crois que j’irai faire un tour dans le village.
– Ce sera vite fait ! plaisanta l’hôtelière.
– Oui, je m’en doute, s’amusa le jeune barbu.
Mais, sentant que son client était sur le point de regagner sa chambre, Tara Watters changea brusquement de conversation :
– Mister Sweeney, est-ce que je peux vous demander un conseil ?
Étonné, le jeune homme hésita :
– Euh… Oui, à quel propos ?
– Voilà, poursuivit la dame tout en déposant ses avant-bras sur la table : cela concerne mon voisin, Ed Robertson. Il habite derrière l’hôtel, la maison juste à côté de l’église.
– Hem… Et alors ? s’étonna son client.
– Ed est arrivé sur l’île il y a vingt ans lui aussi. C’est notre conteur, un spécialiste du gaélique. Il intervient au profit des enfants de l’école primaire de Barra… Ed est également célibataire – Nous y voilà, crut deviner le policier –, il me donne souvent un coup de main à l’hôtel : les petits problèmes de plomberie, les moquettes à changer, les meubles à déplacer… Vous savez ce que c’est, les hommes sont plus doués que nous pour ces choses-là.
Où veut-elle en venir ? s’interrogea Sweeney. Si c’est pour me demander un conseil matrimonial, avec moi Tara est mal tombée !
Mais l’hôtelière poursuivait déjà :
– En réalité, je suis inquiète pour lui. Avant-hier, vendredi matin, j’ai vu Ed descendre la rue au volant de sa voiture, un 4x4 Volkswagen ; il m’a fait un signe de la main, et j’ai pensé qu’il partait faire ses courses à la Co-op, notre petit supermarché. Mais voilà, il n’est toujours pas revenu.
– Depuis deux jours ?
– Oui. Son portable est coupé – j’ai essayé de l’appeler dans l’après-midi de vendredi, mais en vain. Sa maison est fermée, tandis qu’il ne m’a… s’interrompit-elle soudain, visiblement émue.
– Il a dû quitter l’île, proposa aussitôt l’inspecteur.
– Non ! répliqua sèchement Mrs Watters. Hier midi, après avoir attendu plus de vingt-quatre heures, je me suis décidée à aller en parler aux agents du poste de police… Là en bas, désigna-t-elle à travers la vitre un groupe de maisons sur la droite du port… Les gars ne sont que deux cette semaine, les autres sont en congé avant Noël, précisa-t-elle encore.
– Et alors ? s’impatienta son client.
– Je leur ai signalé qu’Ed avait disparu, qu’il n’était pas rentré chez lui depuis la veille, et qu’il n’était plus joignable. Ils nous connaissent bien, ils savent qu’Ed n’aurait pas quitté l’île sans me prévenir… Alors ils se sont renseignés, puis ils sont repassés me voir hier après-midi, un peu avant que vous n’arriviez avec le bus : Ed n’a pas pris l’avion et il n’a embarqué à bord d’aucun des deux ferries, ni celui d’Oban ici à Castlebay, ni celui pour Eriskay plus au nord. La patrouille en a profité pour faire le tour de la circulaire avant la nuit, la trois-huit8 comme on dit chez nous ; ils ont même poussé jusque sur Vatersay, l’île au sud, en passant par la route de la digue, mais ils n’ont rien vu. Aucune trace du 4x4 d’Ed.
– Il ne s’est quand même pas volatilisé, ironisa le jeune homme.
– Vous avez raison Mister Sweeney, répliqua l’hôtelière, le visage grave. On ne disparaît pas de Barra. C’est impossible, c’est une petite île. Tout le monde se connaît. Il n’y a pas de cachette non plus, surtout pour une grosse voiture comme la sienne… Non, je ne comprends pas.
L’inspecteur sentit que Tara était au bord des larmes. Cependant, au même instant, il saisit aussi ce qui la poussait à lui faire part de cette étrange disparition : Mrs Watters, en consultant les informations qu’il avait lui-même inscrites dans le registre de l’hôtel, avait certainement compris à qui elle avait affaire. Car il était probable que la renommée du jeune enquêteur s’était propagée jusque sur une île reculée comme Barra. Ce que la dame lui confirma sans tarder :
– Hier soir, en lisant votre nom, et puis en vous voyant avec votre barbe et votre canne de golf, je me suis dit que vous deviez être l’inspecteur dont la télé parle de temps en temps. Alors j’ai pensé que vous pourriez peut-être me…
– Non madame ! intervint brutalement Sweeney. Je suis en vacances, ma juridiction se limite à la région d’Édimbourg et, si j’ai bien compris, mes deux collègues de Castlebay s’occupent déjà de vous et de votre ami. Ne vous inquiétez pas, ils vous donneront rapidement des nouvelles de… de Mister Robertson, c’est bien ça ?
Dépitée, Mrs Watters murmura :
– Oui, c’est ça…
– D’ailleurs, ajouta-t-il, sans vous faire de confidences, la dernière fois qu’une gérante d’hôtel m’a alerté au sujet d’une affaire de disparitions, trois jours plus tard, l’histoire s’est terminée par un véritable carnage9 ! Alors, non merci : j’ai déjà donné.
La quinquagénaire recula contre le dossier de sa chaise ; elle émit un profond soupir, et ses épaules s’affaissèrent d’un coup.
Ignorant volontairement sa déception, Sweeney commença par ramasser son club de golf, puis il se leva en reculant d’un pas. Avant de déclarer :
– Vous savez, votre ami est peut-être simplement allé visiter sa famille pour les fêtes. Ou il a juste décidé d’aller faire un tour… Un coup de blues passager ? suggéra-t-il. En décembre, ça peut arriver.
– Vous pensez à… à un… bredouilla-t-elle.
À un suicide ? la devança le policier. Mince, je te félicite Archie : pour ce qui est de l’apaiser, tu as mis dans le mille ! Corrigeons le tir, et vite.
– Hem… Euh, je voulais dire… hésita-t-il. Je pense… Non, je crois que vous aurez très vite de ses nouvelles. Sûrement d’ici demain matin… D’ailleurs, vous me tiendrez au courant Tara, n’est-ce pas ? chercha-t-il à rattraper sa maladresse.