– Vous avez raison, le seize ! s’exclama Mrs Mackenzie, impressionnée. C’est le bouquet !
– Ah oui, zut… C’est vraiment embêtant, commenta Martin Adams, lui aussi visiblement inquiet.
À son tour, l’agent Hope prit instantanément un air grave, et il baissa la tête.
Voilà qui est extraordinaire, s’étonna Sweeney. Le seize ? Tout le monde semble avoir compris… sauf moi ! Qu’est-ce que c’est que ça encore ? J’ai raté un épisode ou quoi ?… Great Scott ! finit-il par jurer. Ces quatre jours à Barra, j’ai déjà l’impression que je ne suis pas près de les oublier !
*
Peu après le dîner, aidée par son équipe de cuisine, Tara Watters fit rapidement remiser les tables du restaurant dans le local annexe dédié au petit déjeuner. Puis les chaises furent repoussées le long des murs.
Comme s’ils n’avaient guetté que ce signal, une vingtaine de personnes, toutes générations confondues, ne tardèrent pas à pénétrer dans la salle. La plupart des hommes avaient revêtu leur kilt, surmonté d’une chemise blanche ; et si les dames n’arboraient pas toutes le costume traditionnel, chacune portait une tenue élégante. Bientôt, bravant une pluie que la tempête continuait de précipiter contre les vitres par paquets, un groupe de trois musiciens composé d’un guitariste, d’un accordéoniste, ainsi que d’une jolie violoniste, s’introduisit à son tour dans l’hôtel. Ils y prirent possession d’une petite estrade jetée à la volée dans le fond de la salle. À peine installés, un vieux caller7 sans âge, bedonnant et dégarni, les rejoignit pour essayer son micro. Satisfait par la qualité du son obtenu, ainsi que par une assistance qui s’élevait déjà à près d’une cinquantaine de personnes, l’ancien fit signe au trio de musiciens que la soirée pouvait commencer. Quelques instants plus tard, les accords d’une première valse endiablée résonnaient à travers le restaurant. Le cèilidh était lancé !
Beaucoup moins enthousiaste que les danseurs, Sweeney s’était installé sur une chaise, et il se contentait d’observer les évolutions joyeuses des îliens. Alors que Barra se referme comme une huître, livrant ses habitants à la furie des éléments, réfléchit-il, la vie éclate entre les murs de l’hôtel. Tara a raison : dans cette prison de froid et de granit, le cèilidh demeure le cœur battant de l’île… Pendant un moment, il essaya même d’imaginer la vision que pourrait avoir de cette salle bruyante et colorée, aux vitres ouvertes sur l’océan, un marin qui accosterait dans la baie au beau milieu de la tempête. Je pense qu’il se dépêcherait de jeter l’ancre pour nous rejoindre ! s’amusa l’inspecteur.
Soudain, Mrs Watters vint se laisser tomber sur une chaise à ses côtés. Vêtue d’une robe longue au tartan bleu nuit, la propriétaire de l’hôtel lui lança :
– Alors, ça vous plaît ?… Je suis contente : en dépit du mauvais temps, les gens sont quand même venus.
Mais en observant son visage fatigué, Sweeney songea que Tara n’était peut-être pas aussi heureuse qu’elle le prétendait.
– Vous ne voulez pas danser ? enchaîna-t-elle.
– Je ne suis pas doué, vous savez, se justifia-t-il.
– Ah ? douta la quinquagénaire. Est-ce que ce ne serait pas plutôt ce que vous avez découvert ce matin qui vous remue ? lui demanda-t-elle. Cet homme mort ?
Le jeune Écossais la regarda sans répondre.
– On ne parle plus que de ça sur l’île, poursuivit-elle. Tout le monde se pose des questions. On se demande qui a bien pu tuer ces deux étrangers.
– Vraiment ? réagit Sweeney. Vous êtes au courant, au moins, qu’il ne s’agit pas de votre voisin ?
– Oui oui, lui assura la dame. Wayne Hope m’a appelée dès cet après-midi ; il est gentil… Cependant, ajouta-t-elle, j’espère qu’Ed est en bonne santé. Je vous avoue que depuis le début du bal, je ne cesse de guetter l’entrée de la salle. Habituellement, Ed est mon cavalier de cèilidh ; alors je me disais qu’il serait peut-être là, ce soir, pour me faire danser…
L’inspecteur lui renvoya un sourire attendri.
– En vingt ans, Ed n’a jamais raté un cèilidh… lui dit-elle encore, les yeux dans le vide. Avant de se ressaisir :
– C’est idiot, déclara-t-elle, mais les autres hommes sont tellement habitués à ce qu’Ed soit mon cavalier attitré, qu’aucun d’eux n’a encore osé m’inviter. Même les célibataires !… C’est idiot, répéta-t-elle en soupirant.
Navré pour Tara, et ne sachant comment la réconforter, l’inspecteur laissa traîner son regard à travers la salle. Il remarqua qu’à part lui et Mrs Watters, seulement trois très – et trop – vieilles femmes, ainsi que deux grands-pères déjà alcoolisés, faisaient banquette. J’ai l’air malin, moi, au milieu de cette superbe brochette, se désola-t-il. Puis il aperçut également l’un des deux clients arrivés le jour même au Craigard Hotel. Âgé d’une cinquantaine d’années, plutôt grand et sec, l’homme portait un costume sombre ainsi qu’un chapeau de feutre noir, qui masquait probablement une calvitie prononcée. Drôle de dégaine, jugea Sweeney, on dirait un agent secret ! Ce type me donne l’impression d’être franchement antipathique, si ce n’est méfiant.
– Le voilà bloqué sur l’île lui aussi, déclara l’hôtelière, en remarquant que son jeune client le fixait.
– Il m’a surtout l’air coincé, estima ce dernier. Je me demande bien ce qu’il vient faire à Barra.
– Je n’en sais rien, lui répondit Tara. Peut-être a-t-il de la famille sur l’île, mais c’est la première fois que je le vois.
– Oui. Peut-être… répéta le policier.
Pour changer de conversation, Mrs Watters lui dit :
– Vous savez que la tempête pourrait durer jusqu’à jeudi ?
– Oui, j’ai entendu ça tout à l’heure sur la BBC, dans ma chambre, juste avant de descendre dîner… Tant que j’y pense Tara, poursuivit-il, est-ce que je peux conserver la 202 jusqu’à mon départ ?
– Bien sûr, je suis loin d’afficher complet. Et puis dorénavant, plus personne n’arrivera ces prochains jours, n’est-ce pas ? sourit-elle. Mais avant que Sweeney ne réponde, l’hôtelière lui lança soudain :
– Vous devriez l’inviter.
– Quoi ?
– Oui, la jolie blonde, insista-t-elle. Celle qui est arrivée cet après-midi.
Par réflexe, l’inspecteur tenta de repérer la jeune femme qui virevoltait au milieu des groupes de danseurs. Les cheveux retenus en chignon, vêtue d’un tee-shirt rouge, d’un jean moulant ainsi que de souliers aux talons hauts, l’inconnue, très agile, semblait maîtriser à la perfection les chorégraphies pourtant complexes du cèilidh.
– Elle est mignonne, continua Tara. À votre place, j’essaierais de faire sa connaissance. Vous aurez le temps, lui sourit-elle encore : avec la tempête, elle ne se sauvera pas avant jeudi !
Qu’est-ce qu’il lui prend de jouer les entremetteuses ? s’étonna Sweeney. À moins que Mrs Watters n’ait l’habitude de tenir ce rôle auprès des jeunes gens de l’île, crut-il deviner.
Au même instant, la musique s’arrêta et, à sa grande surprise, la blonde au tee-shirt rouge se dirigea droit sur lui :
– Vous venez ? dit-elle, et elle lui tendit la main. Mon cavalier est parti boire une bière.
Ébahi, l’inspecteur contempla ses beaux yeux verts, son visage un peu rond, doté d’un nez saillant presque aquilin mais, au final, merveilleusement harmonieux.
– Alors, vous dansez ? insista-t-elle, et elle le tira par le poignet.
Encore interdit, Sweeney hésita : Je n’ai plus dansé avec une fille depuis Ilona… songea-t-il. Mais l’entrain de la jeune femme l’avait déjà forcé à se lever. Il eut à peine le temps de glisser son club de golf sous sa chaise qu’il se retrouvait déjà, l’instant d’après, en train de se déhancher au son d’une gigue. Maladroitement, l’inspecteur s’efforça de respecter les commandements du caller, ou bien d’imiter les pas des autres couples, mais il ne réussit qu’à déclencher l’hilarité de sa cavalière. La belle semblait s’amuser de l’inexpérience de ce jeune barbu un peu gauche ; par contagion, son rire finit par susciter la bonne humeur de l’Écossais.
Au bout d’un moment, constatant que son partenaire était au supplice – Sweeney avait la sensation de suer des l****s sous son épais pull-over –, la jeune femme l’invita à retourner s’asseoir en sa compagnie. Mais, prise par l’ambiance, elle oublia de relâcher sa main.
Troublé, le policier bredouilla :
– Euh, je… Il fait chaud, se défaussa-t-il. Je vais aller chercher des bières, ça vous tente ?
– Oui, je veux bien une rousse. Merci, lui sourit-elle affectueusement.
Encore plus troublé, l’inspecteur se dépêcha de filer vers le bar.
À son retour, la jeune femme entama la conversation :
– Vous êtes en vacances à Barra ? lui demanda-t-elle, puis elle trempa ses lèvres dans la pinte. Mmm… Elle est fraîche, apprécia-t-elle.
– Hem, oui… Je suis venu me reposer, répondit-il.
– Je m’appelle Jennifer McGuire, enchaîna-t-elle sans attendre.
– Ah ? Euh… Oui. Moi, c’est…
– Pas besoin, le coupa-t-elle. Je sais qui vous êtes : quel honneur d’avoir pu danser avec le célèbre inspecteur Sweeney ! plaisanta-t-elle.
Hein ? Alors c’était donc ça… pensa-t-il, à la fois surpris et déçu.
– C’est Mrs Watters qui m’a prévenue, poursuivit-elle, enthousiaste. Quand elle a appris ma profession – nous avons discuté avant le dîner –, elle m’a aussitôt annoncé que j’avais un collègue dans l’hôtel.
– Comment, vous êtes de la police ? De quel district ? s’intéressa-t-il.
– De celui de la concurrence ! sourit la jeune femme. Non, reprit-elle : en réalité, je suis détective.
– Une privée ?
– Exactement, confirma la jolie Jennifer. Mon agence se trouve à Liverpool… J’ai ma licence depuis trois années déjà, indiqua-t-elle ; à vingt-cinq ans, je fais partie des plus jeunes.
– Sans doute, estima Sweeney, avant de goûter enfin à sa bière.
– Ne faites pas cette tête, le taquina-t-elle. Je sais que vous autres, dans la régulière, vous n’appréciez pas beaucoup les…
– Mais je ne fais pas la tête, s’empressa-t-il de la détromper. C’est juste que cette rousse est un peu trop amère à mon goût.
– Pardon, s’excusa-t-elle.
– Mais il est vrai que vous êtes jeune pour ce type d’activité, préféra enchaîner le policier. Vous êtes à votre compte ?
– Oui, et ça marche plutôt bien. Mes clients sont satisfaits… En fait, précisa Jennifer, mon âge constitue un avantage. Les gens sur lesquels j’enquête ne se méfient pas ; ils ne se doutent pas qu’ils ont affaire à une professionnelle.
– C’est juste, je n’aurais jamais deviné moi non plus, jugea son cavalier d’un soir.
Tous les deux continuèrent de boire leur pinte à grands traits.
– Si ça vous dit, suggéra la jeune femme, on pourrait discuter « boulot » ces prochains jours. Ce serait génial si vous pouviez me montrer quelques-uns de vos « trucs », lui sourit-elle.
N’étant pas certain de bien comprendre ses intentions, Sweeney détourna brièvement le regard. À l’occasion d’une interruption, il aperçut alors quelques anciens qui s’en allaient déjà, imités par un groupe de jeunes gens qui leur emboîtaient le pas. Par réflexe, les deux danseurs les suivirent des yeux.
Brusquement, Jennifer déposa son verre. Son visage devint plus soucieux, puis elle se leva d’un bond :
– Bien, je vais y aller moi aussi… Le voyage m’a fatiguée, prétendit-elle. Avant de proposer :
– On se voit demain ?
Sweeney acquiesça d’un signe de tête, et Jennifer, après lui avoir claqué une bise sur la joue, partit sans se retourner. L’inspecteur l’observa s’éloigner, perchée sur ses talons hauts. Puis la musique reprit, et les groupes relancèrent leurs évolutions au rythme des annonces du caller.
Demeuré seul, le jeune homme ne put s’empêcher de réfléchir : Je la trouve étrange… Non, corrigea-t-il, plutôt envoûtante… Oui c’est ça, il se passe quelque chose, s’avoua-t-il enfin, sans trop comprendre la nature du sentiment qui l’assaillait. Il se surprit même à penser : Dommage qu’elle s’en aille. Finalement, j’aurais bien dansé une seconde gigue !
Son vœu fut rapidement exaucé. Sans qu’il ait eu le temps de protester, Tara Watters le happa par le bras et elle l’entraîna sur la piste. Avant d’avoir pu réagir, l’inspecteur Sweeney sentit que, déjà, ses pieds s’agitaient au rythme d’une valse fougueuse…
1 Sir Compton Mackenzie (1883 - 1972), écrivain indépendantiste écossais, fut l’un des cofondateurs du Scottish National Party, aujourd’hui majoritaire au parlement d’Édimbourg. Il se retira sur Barra à partir de 1931 où il écrivit notamment Whisky Galore (1947). L’histoire s’inspire d’un fait divers authentique lorsqu’en 1941, le S.S. Politician s’échoua au large d’Eriskay. Sa cargaison de plusieurs milliers de caisses de whisky fut en partie repêchée par les habitants de l’île qui, déjouant les autorités britanniques, parvinrent à conserver leur butin. Le film éponyme sortit en France en 1949 sous le titre de Whisky à gogo ! (générant l’ouverture d’une discothèque parisienne dont, plus tard, proviendra l’expression « go-go dancer »). Il fut tourné à Barra en décors naturels, et la plupart des acteurs furent choisis parmi les insulaires.
2 Lire Peur sur le volcan.
3 Peat-reek : « odeur de tourbe », surnom péjoratif donné aux habitants des modestes blackhouses dont le chauffage par feu de tourbe générait non seulement une fumée qui noircissait l’intérieur des maisons, mais qui finissait aussi par imprégner leurs vêtements.
4 Numéro d’urgence au Royaume-Uni
5 Célèbre hymne écossais
6 Prononcer Baavan Shee. Cousine celte des vampires, la Baobhan Sith est une séductrice d’une beauté surnaturelle qui s’attaque de préférence la nuit aux jeunes voyageurs. Vêtue d’une robe longue, verte ou blanche, qui masquerait ainsi ses sabots fendus de chèvre, elle invite tout d’abord ses victimes à danser pour les inciter à relâcher leur vigilance, avant de se jeter sur eux. Elle utilise alors les talons très acérés de ses chaussures pour leur transpercer le cou puis boire leur sang par les trous pratiqués. On dit que, craignant la lumière, elle regagnerait sa tombe à l’aube.
7 Pendant le cèilidh, le caller annonce les pas et les figures de groupe aux danseurs les moins expérimentés.