Luc Dellisse, La Fondation refuge -3

1374 Mots
Elle haletait un peu, guettant la faille. Je lui ai offert un verre d’eau, comme j’aurais fait à un naufragé brûlé par le sel. Tandis qu’elle buvait à deux mains, j’ai eu un flash rapide, un survol des heures écoulées. J’ai entendu à nouveau le grincement de freins du tram. J’avais poussé la porte de verre du hall, avec mon coude, pour ne pas brouiller les empreintes digitales. Le corps était immobile. Il n’y avait personne. La minuterie s’est éteinte. Je l’ai trouvée, avec mon coude encore. Mark gisait sur le dos. Il y avait du sang, sur ses cheveux blonds, sur le col de sa chemise, du sang qui se perdait sur le noir du sol. Je sentais la poudre. Je me suis penché. J’ai chuchoté son nom. Son visage était déformé, la peur, le choc. Je ne voyais pas l’impact. J’ai mis ma main sur sa poitrine, très vite, du côté du cœur. Je me suis relevé. J’ai enfoncé ma main dans ma poche. Elle a touché mon téléphone, avec un très léger cliquètement. J’ai ouvert les doigts, j’ai saisi le téléphone. J’ai appelé. Ma visiteuse reposait le verre. Elle me regardait curieusement. Elle a eu soudain l’air effaré et furieux à la fois (elle seule était capable d’un tel mélange) et a tendu le doigt en direction de ma joue. — C’est vous ! — Quoi ? — Ce coup sur la figure. Vous vous êtes battu avec Mark ! C’est vous qui l’avez tué ! — Madame ! Madame ! Je ne pouvais pas lui dire que c’est la police qui m’avait frappé. Cela n’aurait fait que compliquer les choses. J’ai été m’asseoir sur le rebord de la console, dont les pieds ont grincé furieusement. Elle s’est approchée lentement. Maintenant qu’elle avait une petite supériorité de taille sur son interlocuteur, elle reprenait son calme, mais c’était un calme haineux. Elle m’a dit que ça ne servirait à rien de la menacer, que son équipe savait qu’elle était chez moi. J’ai chuchoté pour lui répondre. Au point où nous en étions, tout pouvait dégénérer. Je chuchotais qu’elle se trompait, qu’elle était sous le choc du chagrin. Elle suivait son idée : — Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous ne pouvez pas en rester là. — Ne bougez pas. J’ai quelque chose pour vous. — Où allez-vous ? — Dans la salle de bains. Elle m’a suivi sans fausse honte. Mon pantalon était sur le rebord de la baignoire. J’ai fouillé la poche gauche. J’en ai retiré mon téléphone. J’en ai retiré la clé USB. Je l’avais prise dans la chemise de Mark, quand je m’étais penché sur lui, que j’avais touché sa poitrine, à hauteur du cœur. J’ai expliqué à la collaboratrice de Mark d’où venait la clé, et pourquoi je l’avais prise. Elle a très bien compris. Elle a saisi la clé que je lui tendais. Nous sommes sortis de la salle de bains. Elle m’a dit qu’on se reverrait. Tout le monde dit ça. La nuit la plus rapide de ma vie. Le temps que je me recouche, le réveil sonnait huit heures. J’aurais pu me retourner et me rendormir mais j’avais mal à la mâchoire, là où le coup avait porté. Et puis je m’attendais à des visites, des appels, des convocations. J’aimais mieux être douché et habillé pour faire face. J’ai pris deux cafés de plus que d’habitude (mon côté Guinness Book). J’ai fait voler tous mes rendez-vous. La journée était de toute façon détraquée. Mélanie a appelé mais je n’ai pas décroché. Je me suis installé sur le radiateur tiède pour écrire. Je n’ai pas été très productif. Pour une fois que je n’étais pas dans l’urgence, je pouvais réfléchir. Au fond je n’ai commencé à connaître Mark qu’en creux, en négatif, par la trace inversée que laissait sa mort. Sur internet, il n’y avait pas de gros titres sur la mort de Mark, juste des allusions à un crime parmi d’autres, dans la précipitation des mauvaises nouvelles. Le plus clair de l’histoire est qu’il n’était pas connu des médias, ni d’un public informé. Mais en récoltant des bribes d’information disséminées, comme on recolle une tirelire cassée à coups de marteau, on pouvait reconstituer les grandes lignes de son parcours, surtout la fin. On pouvait deviner, même sans beaucoup de précisions concrètes, quelle place il occupait dans l’histoire de l’antiracisme : occulte, peut-être pas décisive, mais acharnée, souterraine, parce qu’il avait consacré toutes ses forces à organiser une filière légale pour financer le mouvement de migration continue dont il avait eu, trois ans plus tôt, la révélation. Tout s’était joué lors d’un voyage d’affaires en Israël. Il faisait partie d’une délégation chargée de négocier des taux de pollution avec des industriels du Moyen-Orient. Il avait connu son chemin de Damas en découvrant la situation sans espoir du peuple palestinien. À partir de là, il avait mis toutes ses compétences de financier et de négociateur à acheter des quotas d’émigration pour les réfugiés syriens. Je ne comprenais plus très bien pourquoi je m’étais méfié de lui. C’était un homme sans ombre. Il s’identifiait entièrement à ses convictions. De son vivant il pouvait paraître sympathique, maladroit, incompréhensible. Il faut tenir compte aussi qu’il ne disait jamais rien de très juste ni de très frappant et que par certains côtés c’était un personnage un peu ridicule, qui transportait des brochures de témoin de Jéhovah dans le coffre de sa voiture et agissait en VRP d’une fondation fantôme dont l’argent venait de nulle part. Il avait pris désormais la figure millénaire du moine tué au milieu de l’église en voulant s’interposer entre le roi et les poignards. Au début de l’après-midi, j’ai été en taxi chez un dentiste choisi au jugé, parce que j’avais une dent qui bougeait. J’espérais qu’il pourrait la raffermir, mais il l’a ôtée avec deux doigts. Mélanie est venue me rejoindre dans la soirée et nous nous sommes couchés aussitôt. Je ne l’ai pas vraiment touchée, peut-être à cause des analgésiques, peut-être à cause de Mark. Ça me paraissait moins important qu’à Mélanie, qui a vu dans ma défaillance la confirmation de ma duplicité. Ni la police ni la vie ne sont plus venues frapper à ma porte et je me suis remis à travailler à mon roman, que je croyais avoir lâché et qui redevenait la seule chose. Il n’y était question ni de réfugiés, ni d’assassinat ; mais aucun écrivain n’est absent de son époque et en décrivant les surprenantes découvertes enfantines que mon héros faisait dans le grenier d’une vieille maison, je ne parlais que du monde, dans son désordre le plus récent. De temps à autre, je sortais d’écrire et je retournais sur internet voir s’il y avait du neuf à propos de Mark. Sur l’auteur du crime, sur le destin de la Fondation, si peu de chose qu’il fallait bien que quelqu’un ait donné des consignes de silence. Mais j’ai appris qu’à Amaury, petite ville des Ardennes, l’enterrement avait lieu le lendemain. Le train était presque vide, et à deux banquettes de la mienne, il y avait la compagne de Mark, nerveuse, lointaine, rébarbative, finement capitonnée de noir. Elle mordillait une mèche de ses cheveux teints. J’ai été la saluer avec effusion. Elle m’a à peine regardé, elle s’est contentée d’un brusque signe de tête. J’ai regagné ma place. Tout en relisant les pages de la veille sur ma tablette, je ne cessais d’être aux aguets. Il me semblait observer de loin, comme avec de fortes jumelles, un animal frémissant, sorti du terrier et broutant en pleine lumière ses cheveux végétaux. À la gare, deux petits jeunes gens dynamiques attendaient la veuve et l’ont embarquée avec tous les dehors du respect. Je suis parti à pied vers le centre d’Amaury. Il n’est jamais facile de trouver les cimetières depuis qu’ils ne sont plus situés autour des églises. J’étais à la recherche d’un indice. J’ai été dépassé par un groupe d’autocars, un vrai convoi. Je suis entré dans un café, j’ai commandé une bière que je n’ai pas bue, j’ai demandé mon chemin. En arrivant en vue du cimetière, j’ai vu le sage troupeau des autocars rangés côte à côte devant le mur en gros moellons. Dans ce village perdu, le caveau de famille où on allait descendre Mark était devenu un aimant d’une puissance irrésistible. Combien de personnes y avait-il ? Leur nombre ne cessait de croître. Des voitures en débarquaient sans cesse de nouvelles, d’autres autocars s’approchaient au ralenti, des hommes, des femmes, des enfants arrivaient à pied de ce qui semblait la campagne environnante, et n’était peut-être qu’un parking en terre meuble. L’impression la plus étonnante que produisait cette foule, tandis qu’elle avançait entre les grilles tordues, était celle de l’éternité. J’ai pris ma place dans ce flot. Je me sentais divisé à mon tour. J’étais une vue basse, un lacet dénoué, une phrase interrompue, un regret amoureux. J’appartenais au monde. Je suivais son cours. Je voyais ce qu’il y avait à voir. Les cheveux, les barbes, les chapeaux, les masques et les visages, les ceintures, les cordons, les voiles, les yeux sous les voiles, les jambes aux chevilles serrées, la lenteur, la rumeur, dans l’immensité de la foule et des tombes.
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