Chicago
15 février 1943 Piège au hangar 22Tony, accroupi dans la pénombre derrière les caisses, renifla sa main sanglante. L’odeur douceâtre eut pour effet immédiat de faire monter son taux d’adrénaline. Il n’osait pas se pencher pour voir l’ampleur de la blessure. Les deux types qui voulaient sa peau ne devaient pas être loin. La seule chose à faire était de les affronter. Il lui restait quatre pruneaux dans son Beretta, deux pour chaque s******d qui le poursuivait. Il empoigna une vieille pelle enduite de ciment qui traînait dans un coin et la plaça à portée de main. Elle pourrait lui servir s’il manquait de munitions. La balle lui avait traversé le mollet. Il avait pourtant tiré le premier sur le Jamaïcain. Le type, salement touché au ventre, avait pivoté sur lui-même avant de tomber à genoux. Tony commit alors une faute de débutant. Il tourna le dos à l’ennemi sans l’avoir achevé. Le fils de p**e s’était bien affalé au sol comme une chiffe molle, sauf qu’il avait fait cracher son colt une dernière fois avant de « rendre ses clés ».
Le long couinement des roulettes sur le rail en ferraille résonna dans le hangar. Les guignols l’avaient vu entrer. Ils ouvraient la porte. Tony se protégea les yeux pour atténuer les effets de la violente lumière qui inondait les lieux. Il eut le temps de reconnaître les silhouettes du rouquin et de Fat Patty se détachant sur un fond de ciel gris et pluvieux. Croyant l’impressionner, les deux terreurs déclenchèrent un tir croisé au jugé. Une balle se logea dans le mur à cinquante centimètres au-dessus de sa tête, puis le calme revint. Des frôlements, le léger bruit des semelles de cuir sur le sol bétonné, firent comprendre à Tony que les affreux tentaient une manœuvre d’encerclement. L’autre porte, dotée d’un système à roulettes identique, lui semblait inaccessible. De toute façon, même sans avoir perdu de sang, avec ses soixante-trois kilos tout mouillé, il n’aurait jamais eu la force de l’ouvrir.
La tension monta d’un cran : le rouquin suffisamment agile, commençait à escalader une pile de caisses. Tony l’entendit réprimer des jurons ignobles et imagina avec plaisir les ravages provoqués par les échardes qui lui déchiraient la peau du c*l. La partie de cache-cache durait depuis un bon quart d’heure. Maintenant le sang s’écoulait de son mollet par petites giclées régulières. Au sol, la flaque s’élargissait, s’infiltrant sous les caisses de bois. Quand elle atteindrait la travée, il se ferait repérer.
Tony posa son flingue par terre et plaqua ses deux paumes sur la blessure afin de la comprimer. Si l’artère était touchée, il lui restait dix minutes à vivre. Assis sur ses talons, il examina ses mains rougies et ne put s’empêcher de penser à celles de Vittorio, mal lavées du sang des porcs, quand elles s’abattaient sur lui, sans pitié. Depuis, il avait appris à parer les coups, à anticiper, à frapper plus vite, plus fort que l’autre pour ne pas qu’on lui fasse de mal.
Maintenant que la porte était ouverte, il avait beau se recroqueviller, l’ombre de sa jambe gauche se détachait sur l’allée. Elle prit soudain une forme bizarre, sans raison apparente, ce qui incita Tony à regarder au-dessus de lui. Il aperçut tout en haut d’une pile de caisses, la gueule en biais au regard de hyène du rouquin et l’éclat de son incisive en or. Ce c*n était en train de rigoler. Équipé d’une mitraillette Sten, efficace mais moins maniable qu’un revolver, l’agresseur eut besoin de trois secondes pour se mettre à genoux, prendre du recul afin de tenir l’arme à la verticale. Tony, allongé sur le dos, visa les ratiches et tira trois fois. Le rouquin s’effondra comme une masse entraînant avec lui les caisses pleines de bouteilles d’alcool. Le tout dégringola sur Tony qui se mit en boule, se protégeant le crâne de ses deux bras. Il eut le temps d’entendre l’épouvantable vacarme des fioles explosant au sol avant de ressentir une violente douleur dans le dos, puis ce fut le trou noir.
Le bourbon devait être de mauvaise qualité car son odeur âcre lui provoqua un haut-le-cœur. Combien de temps était-il resté inanimé ? Sûrement pas longtemps parce que le gros ne l’avait pas encore trouvé. Les mètres cubes de planches qui lui étaient tombés dessus, les tessons de bouteilles éparpillés au sol et le corps du rouquin derrière lequel il se planquait le protégeaient provisoirement. Tony reprit silencieusement appui sur ses jambes. À deux mètres de lui, entre les caisses, il distingua deux pieds chaussés de pompes en croco. Le goût de chiotte de Fat Patty était devenu légendaire dans le milieu de Chicago.
Il ne me voit pas. Il n’ose pas encore approcher, se dit Tony. Il pense que je suis assommé mais il n’en est pas sûr : il va tirer dans le tas par sécurité avant d’essayer de me sortir. Il pense que j’ai le pognon sur moi.
Tony se rappelait que le gros avait brandi un Colt 45 : un six coups qui fait d’énormes trous mais dont le barillet est assez long à recharger. Le Beretta était perdu, mais pas la vieille pelle. Il serra nerveusement le manche de l’outil, ses muscles fins tendus comme des cordes à piano. Son faible gabarit l’obligeait à éviter tous les affrontements directs, mais s’il se sentait menacé, son corps malingre était capable de performances étonnantes.
Tony ne savait pas prier, mais il savait compter : les deux premières balles transpercèrent toutes les caisses et vinrent se loger dans le mur, de chaque côté de lui. Le choc de l’impact des deux autres balles fut amorti par un obstacle mou : le corps du rouquin. La cinquième et la sixième percutèrent le sol soulevant des éclats de ciment acérés, dont un lui taillada la joue. Maintenant le barillet était vide.
Dans la seconde qui suivit, Tony, l’air féroce, couvert de raisinet, jaillit des débris en brandissant l’outil tel un sabre de samouraï.
En se baissant, Fat Patty évita de justesse le premier moulinet qui arrivait par la gauche. Pour un peu, il finissait décapité par le tranchant de la pelle. Il reprit vaguement confiance en voyant la carrure du diablotin face à lui. S’il l’attrapait, il lui casserait les reins d’un seul coup. Il pensa même avoir le temps de glisser au moins une balle dans le barillet de son colt et fouilla le fond de sa poche gauche, mais l’autre, par un superbe moulinet inversé, lui avait déjà écrabouillé la main qui tenait l’arme. Les bagouses de Fat Patty volèrent dans tous les sens. Phalanges brisées, il se mit à hurler de douleur. Tony se jeta sur lui, bien décidé à l’achever d’un méchant coup sur la nuque.
L’entrée en scène des flics sauva le gros homme. Ils arrivèrent aussi discrètement que le 7e de Cavalerie fondant, sabre au clair, sur un village apache. Mais là, les Ford Thunderbird modèles 38 remplaçaient les canas-sons, dérapages plus ou moins contrôlés dans la caillasse entourant le hangar, sirènes hurlantes, crissements de pneus, claquements de portières. Pétoires en avant, dans une charge flamboyante comme celle des Texas Rangers à Fort Alamo, les flics en uniforme investirent les lieux. À leur tête, exhibant une plaque rutilante de la police fédérale d’une main et leur Browning de l’autre, deux inspecteurs en civil ordonnèrent aux combattants de se tenir à carreau. Tony balança sa pelle avec une moue de dépit et se laissa menotter sans résistance. Le flic qui s’occupait de lui, vu le volume de ses trijumeaux, devait passer l’essentiel de ses loisirs à soulever de la fonte. Aujourd’hui, c’est Tony qu’il soulevait par la peau du dos, d’une main ferme, le poussant sans ménagement vers la voiture. Le baraqué ressentit pourtant un vague malaise en croisant le regard menaçant du poids plume qu’il tenait à sa merci. Empoigner Fat Patty s’avéra plus délicat. Le truand, engoncé dans ses vêtements bon marché, plaqué ventre au sol, s’essayait à des reptations grotesques. Fâchés, les flics lui bottèrent les fesses et raclèrent leurs semelles sur ses poignées d’amour dans un joli mouvement d’ensemble. Une fois le calme revenu, quatre hommes furent nécessaires pour soulever son quintal et demi.