Quiberon - Le 26 mai

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Quiberon - Le 26 maiDepuis un mois, ne pas avoir de descendance le préoccupait. Les semaines passant, l’inquiétude se faisait grandissante. À qui pourrait-il léguer ses biens, lui, le vieil homme solitaire ? Néanmoins, si la solitude lui pesait parfois et s’il l’admettait difficilement, même encore aujourd’hui, Alexandre n’avait jamais rien fait pour tenter de la rompre. Il avouait volontiers ne pas supporter la compagnie des hommes. Devoir faire preuve d’empathie ou donner de son précieux temps aux autres par une écoute faussement attentive le révulsait. Il n’était pas du genre à relancer la conversation d’un « Mais encore ? » S’il ne s’était pas marié, c’était bien pour cela, parce que l’idée même de s’imaginer vivre en couple, ce qui sous-entendait une communication minimale, lui donnait la nausée. Fort heureusement, des trois femmes qui avaient partagé son existence, aucune n’avait supporté son narcissisme et toutes lui avaient claqué la porte au nez, même Claudia, la plus docile, aux seins merveilleusement siliconés. Alexandre s’était contenté de métamorphoser ses échecs amoureux en victoires, adoptant la posture du héros moderne à ses yeux, puisque capable de ne pas céder à la petitesse d’un quotidien usant le vécu à deux. Ne pas se forcer à écouter les babillages d’une femme préoccupée par les tâches domestiques resterait son credo jusqu’à son dernier souffle. Ainsi, aucun fils attentionné, nulle fille aimante n’avait jamais franchi le seuil de son domicile pour s’acquitter d’une visite dominicale même éclair. Son égoïsme justifiait pleinement son état de célibataire endurci. Que ce fils unique, dernier de la lignée des Mériadec, à l’approche de sa soixante-dix-neuvième année, découvre sur le tard que son isolement volontaire puisse être la source d’une méchante contrition n’aurait pas dû le surprendre. Pourtant, ce tourment, sentiment nouveau et désagréable, le heurtait parce qu’il lui renvoyait une réalité terrible, personne ne déplorerait sa perte, hormis lui, et encore, par anticipation. Désormais, il lui fallait regarder la déplorable vérité en face, il n’avait que peu d’amis et considérait son chat comme le meilleur d’entre eux, parce que muet et d’une politesse excessive. Alexandre, se jugeant comme un être d’exception, avait mis un point d’honneur à choisir un chat à son image. Durant ces quatre dernières décennies, des trois maus égyptiens qui lui avaient tenu compagnie, Osiris avait été et restait le plus prometteur de tous. Ce fidèle compagnon, lui aussi au crépuscule de sa vie, avait, au fil des années, appris à évoluer avec grâce dans l’élégante demeure du vieil homme. Osiris, aux pattes de velours, frôlait, avec grande délicatesse, la sculpture en bronze de Giacometti, un marcheur aux lignes pures. Il appréciait les mets délicats et tout comme son maître, portait beau et cultivait son côté nombriliste. Il arborait fièrement une face en forme de triangle, une musculature développée, une longue queue annelée avec un bout noir et une robe dite « spotted tabby », mouchetée, couleur argent. Sur le front de l’animal, une trace brune en forme de « M » marquait son pelage et accentuait son port altier. Des rayures horizontales partaient du coin externe de chaque œil. Ce maquillage égyptien lui donnait une grâce incontestable. Un trait sombre barrait ses joues de part et d’autre de son museau et une rayure profonde soulignait sa colonne vertébrale. Docile, indépendant, intelligent et racé, le félin appréciait la vie paisible que lui offrait son maître. Leurs égocentrismes à tous deux les rapprochaient et les liaient à la vie, à la mort. En cette fin d’après-midi, Alexandre, installé confortablement sur son sofa en velours vermillon, une pièce unique d’un créateur italien, brossait délicatement le poil d’Osiris avec un peigne à dents serrées. Lorsque la sonnerie du téléphone retentit, son front se plissa. Surpris tout autant que chagriné, l’homme poursuivit néanmoins son œuvre. Cette occupation s’apparentait à un travail d’orfèvre qui ne supportait aucune faute d’inattention. Le répondeur s’activa. — Bonjour, je suis Bastien Guainler, nous ne nous connaissons pas encore. J’aurais besoin de vous rencontrer en toute urgence. C’est à propos d’une peinture italienne du XVIIe. Je suis à Quiberon et... à quelques dizaines de mètres de votre domicile. Alexandre se mit à lustrer le poil du chat avec une peau de chamois, en déployant une énergie qui ne lui était pas coutumière. Osiris marqua sa désapprobation en sortant légèrement ses griffes. Le travail de finition expédié, Alexandre abandonna sèchement son compagnon pour aller vérifier si la porte d’entrée était bien fermée à double tour. Il manipula la chaîne de sécurité puis le verrou et tapota enfin sur le chambranle de sa porte blindée. Dans le quartier, les habitants considéraient Alexandre comme un original acariâtre, doublé d’un méfiant obsessionnel. Un épais mystère entourait le personnage. Certains avançaient qu’il craignait de se faire dérober des louis d’or, d’autres qu’il cachait un secret peu avouable. Ces allégations sans preuve tangible entretenaient néanmoins la rumeur. Des résidants de la rue, un seul, Maurice Velin, avait le privilège d’être convié avec une régularité de métronome chez Alexandre Mériadec. Cet honneur lui conférait le droit de développer sa propre théorie sur le personnage et de pouvoir la délivrer aux curieux de son entourage. Il expliquait le comportement soupçonneux d’Alexandre par la présence dans le salon d’une toile qui devait valoir une petite fortune. Il supposait uniquement que le tableau valait son pesant d’or, n’ayant pas pu identifier l’artiste. Bien qu’ayant été invité à moult reprises dans l’antre d’Alexandre, et ce toujours un jeudi pour prendre un digestif, il n’avait pas pu déchiffrer la signature en bas de la toile, même en effectuant de savantes torsions du buste. Auprès de la boulangère du centre-ville, Maurice s’épanchait quotidiennement et elle l’écoutait par pure politesse. Il avait bien noté que lorsqu’il évoquait Alexandre Mériadec, elle lui accordait une écoute plus attentive. Aussi en jouait-il. Il aimait qu’elle le considère comme une personne d’importance. En décembre dernier, bombant le torse, il lui avait déclaré alors qu’elle lui tendait une baguette croustillante : — Mériadec possède une toile... vieille, authentiquement vieille. Un fameux coup de pinceau. Un paysage d’un réalisme touchant avec, au premier plan, un arbre monumental et, assise sur un muret de pierres sèches, une bergère avec un curieux fichu rouge jeté sur les épaules. Le carmin de l’étole capte toute l’attention. La lumière s’insinue entre les branchages, rebondit sur les feuillages, éclaire le sentier sinueux menant à un hameau, tout au loin. On imagine facilement l’artiste face à son chevalet, peignant la scène avec le soleil dans les yeux. Je parierais sur... l’Italie. La boulangère n’avait pas perçu l’information comme suffisamment pertinente pour devoir la commenter. Peu intéressée par l’art pictural, elle avait étrangement renchéri sur les vacances de sa nièce à Ibiza. A priori, elle ne s’y connaissait pas plus en géographie. Maurice en avait éprouvé de la peine. Son rayon de soleil quotidien s’était soudainement caché derrière une vilaine masse nuageuse. La belle boulangère était idiote. Ce que la charmante femme aux rondeurs appétissantes ne soupçonnait pas, c’est que Maurice avait vu juste. Au-dessus du sofa, c’était bien une œuvre d’une inestimable valeur qu’Alexandre exposait en toute intimité, celle d’un certain Claude Gellée, dit Le Lorrain, l’un des peintres les plus célèbres du XVIIe siècle avec Poussin. Claude Gellée que rien a priori ne destinait à rentrer dans l’histoire comme un personnage d’exception dans le domaine de la peinture, était né en 1600 à Chamagne, en Lorraine, dans une famille modeste. À quatorze ans, orphelin et désargenté, il avait pris la décision qui allait sceller son destin : se rendre à Rome pour entrer au service d’un célèbre peintre italien. Son talent s’était vite affirmé et n’avait cessé de se confirmer tout au long de sa foisonnante carrière, puisqu’il peignit jusqu’à la fin de sa vie en 1682. C’est en 1645, au sommet de sa gloire, qu’il avait réalisé ce paysage romain. Trois cent quarante ans plus tard, Alexandre avait acheté cette huile sur toile à un lord anglais qui, après des revers de fortune, avait dû s’en séparer en toute discrétion, ne souhaitant pas ébruiter la vente. La peinture, propriété d’une famille anglaise depuis quelques décennies, avait quitté Londres par le ferry dans un bagage à main. Désormais, elle se retrouvait sur le mur du salon d’Alexandre Mériadec. Le seul homme qui avait osé questionner Alexandre sur la provenance du tableau était Maurice. Avec empressement, Alexandre lui avait fourni une réponse confuse : « Acheté aux Puces. Une vieille croûte, comme moi. Une gardienne de troupeau, solitaire, perdue dans la campagne méditerranéenne. Sans valeur aucune. » Puis il avait clôturé son explication embrouillée par « Un autre digestif... un toast au saumon sauvage ? » Cette réplique bafouillée avait aiguisé encore plus la curiosité de Maurice. Elle fleurait le mensonge. Jamais, en dix ans, Alexandre n’avait proposé à Maurice de prendre un second verre. Tandis qu’Alexandre actionnait le volet roulant de la baie vitrée, une légère sonnerie puis un grésillement provenant de l’interphone le firent tressaillir. Ainsi, le dénommé Guainler n’avait pas menti et se trouvait probablement devant chez lui. Alexandre fit la sourde oreille. Impassible, il retourna s’asseoir sur son sofa. À l’extérieur, Bastien se tenait effectivement devant le portail plein, l’index collé à la sonnette. Maurice, cheveux blancs et impeccablement mis, avançait à pas lents sur le trottoir, tout en regardant Bastien agir. Arrivé au niveau du jeune homme, Maurice stoppa net sa progression. Droit comme un I, son panier en osier sous le bras, il resta planté dans le dos de Bastien. À le voir, on aurait pu croire que le vieil homme prenait place dans une file d’attente, disposé à accepter sagement que vienne son tour. Bastien ne sourcilla pas et joua l’indifférent. Soudain, Maurice perdit patience et explosa : — Jeune homme, inutile de maltraiter ainsi ce pauvre bouton ! Si Alexandre Mériadec a décidé de ne pas vous faire entrer, inutile d’insister. Si cela vous chante, vous pouvez rester ici jusqu’à la nuit venue à torturer ce malheureux poussoir. De toute façon, Monsieur Mériadec ne vous ouvrira pas. Bastien se retourna enfin. — Vous le connaissez ? — C’est mon voisin. Et vous ? — Je n’ai pas encore eu le plaisir de le rencontrer. — Déjà qu’il laisse très peu de monde passer le seuil de sa villa, alors si c’est pour lui vendre quelque chose, n’y comptez pas trop. — Vous vous méprenez. Je ne démarche pas. Pourriez-vous tenter de le contacter par son interphone, vous arriverez peut-être à le décider à me faire entrer ? Je suis convaincu qu’il est chez lui. — Jeune homme, vous me semblez bien sûr de vous. Mais d’ailleurs, en vertu de quoi, j’agirais de la sorte. Vous lui voulez quoi au juste à Monsieur Mériadec ? — Lui parler d’une toile de maître. Immédiatement, la mine renfrognée de Maurice se métamorphosa en une mine réjouie. Contre toute attente, il accepta d’obtempérer. Il appuya sur une des touches de l’interphone, s’annonça mais n’eut aucune réponse. Ensuite, il resta figé sur le trottoir, observant à nouveau Bastien qui s’évertuait désormais à frapper sur le lourd portail en bois. L’action semblait vaine. Malgré cela, Maurice ne bougeait pas, contemplant avec insistance les trois queues de poireaux qui dépassaient de son panier en osier. Il acceptait l’attente avec une excitation non feinte. Au bout de trois minutes, il claironna : — Je vous l’avais bien dit, il ne fait entrer personne. Par contre, moi, je veux bien vous offrir un porto. Ainsi nous pourrons parler de l’œuvre. La peinture italienne... Bastien ne se fit pas prier, il tenait peut-être enfin une piste. Ce chemin de traverse se présentait sous la forme d’un voisin perspicace. IV MAURICE VELIN
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