Chapitre 4 – Point de vue : Béryl
C’est fou… Avait-il vraiment explosé de colère contre ce serveur sans raison ?
L’homme que j’avais vu quelques instants plus tôt venait de changer brusquement.
Son visage, autrefois calme et lumineux, s’était mué en une ombre menaçante.
Ce n’était plus un homme. C’était une bête.
Un animal furieux, prisonnier sous une peau humaine.
Je le regardai s’éloigner, glissant dans la foule comme un souffle de vent glacé.
Et pourtant, quelque chose en moi murmurait que cette scène étrange avait un lien… avec moi.
Je m’approchai du serveur.
Je n’aimais pas voir quelqu’un souffrir sans réagir.
— Hé… ça va ? dis-je doucement en posant mon verre sur le comptoir.
Pour les autres, cet incident n’était rien.
Mais moi, je trouvais injuste cette violence gratuite.
De quel droit se permettait-il de le frapper ainsi ?
Le jeune homme, pâle et tremblant, n’osait même pas me regarder.
— Je suis désolée pour tout à l’heure, murmurai-je. Pourquoi cet homme t’a-t-il agressé ? Tu n’as pas l’air du genre à chercher des ennuis.
Il resta silencieux, absorbé dans son rangement.
Alors, naturellement, je me mis à l’aider.
C’était plus fort que moi — j’avais besoin d’apaiser, d’adoucir.
Normalement, j’aurais dû être ailleurs, avec mes amies, en train de pleurer ma rupture autour d’un verre…
Mais me voilà, à genoux, ramassant des éclats de verre.
— Vous ne devriez pas être ici, dit-il enfin. Mais merci… c’est gentil.
Ses doigts frôlèrent les miens, hésitants, précautionneux, comme s’il craignait de me blesser.
— J’aimerais comprendre, insistai-je. Pourquoi t’a-t-il frappé ?
Il garda le silence, m’entraînant dans une petite pièce à l’arrière pour ranger les morceaux brisés.
Nous ne parlâmes pas. Seul le bruit du verre contre la poubelle accompagnait notre étrange communion.
De retour dans la salle, je reprenais :
— Je crois qu’il t’a frappé à cause de moi… mais pourquoi ? Tu ne m’as rien fait.
Toujours ce silence. Cette douleur qu’il enfermait.
— Je veux que tu saches que j’ai de la peine pour toi, ajoutai-je doucement.
— Tu n’y es pour rien, répondit-il enfin.
Mais mon intuition criait le contraire.
Je posai une main sur son bras — et vis soudain le sang couler sur son cou.
— Tu es blessé ! laisse-moi t’aider !
— Non ! Ne me touche pas !
Sa voix se brisa. Il me repoussa. Je perdis l’équilibre, tombai, et ce fut Agnès qui me releva.
— Béryl, ça va ?
— Oui, et toi ?
— Je saigne… un éclat de verre…
Le sang perlait sur son poignet.
Puis, soudain, la musique cessa.
Le silence tomba — lourd, anormal.
Autour de nous, les visages se figèrent.
Les regards changèrent.
— Mon Dieu… qu’est-ce qui se passe ?
Ils s’approchaient, leurs gestes désarticulés, leurs yeux étranges.
Des grognements, presque animaux, s’échappaient de leurs gorges.
— Hé, les gars ? Vous allez bien ? dis-je d’une voix tremblante.
Aucune réponse. Leurs pas se rapprochaient. Un d’eux tenta d’attraper Agnès.
— Non ! Ne la touchez pas !
Je la protégeai, le cœur battant. Le sang de son poignet les rendait fous.
— Béryl, pourquoi ils nous regardent comme ça ???
— Je ne sais pas, mais quelque chose ne tourne pas rond ici.
Manuela intervint, la peur dans la voix :
— Cet endroit… il n’est pas normal. Je le savais depuis notre arrivée.
— Comment as-tu trouvé cet endroit, Manuela ?
— Par un songe, murmura-t-elle. Il m’est apparu en rêve.
Le silence se fit plus lourd encore.
— Un rêve ? Mon Dieu, Manuela… et s’il n’existait pas vraiment ?
Les larmes montaient.
— Je voulais juste qu’on s’amuse… loin de ton ex.
— Et voilà où nous sommes : perdues, dans un lieu qui n’a peut-être jamais existé.
— J’ai peur, sanglota Agnès.
— On s’en va, maintenant !
Je leur fis signe vers la porte.
— Courez ! Je les retiens.
Manuela hésita.
— Et toi ?
— Je vous rejoins. Filez !
Elles s’élancèrent. Je pris des bouteilles sur la table et les lançai aux pieds de ceux qui avançaient.
— Laissez-les tranquilles ! Venez-me chercher, moi !
Les cris, les pleurs, les pas précipités.
Je me tournai vers la porte — et me retrouvai face à trois hommes.
Celui du centre était grand, solide, et portait un sourire effrayant. Il me saisit par le cou, inspira profondément.
— Une humaine ?
Ses mots me glacèrent.
Ce que je redoutais devint vérité.
Nous n’étions pas dans un club… mais dans un autre monde.
Il me souleva sans effort et me jeta contre une table. Ses frères encerclaient, leurs regards luisants de convoitise.
Je tremblais, la peau brûlante.
— Lâchez-moi !
Ma voix se perdit dans le tumulte.
Et soudain, le serveur surgit.
— Lâchez-la !
Sa voix était rauque, presque bestiale.
Un rire lui répondit :
— Et toi, qui es-tu pour m’en empêcher ?
Je vis alors, dans les yeux du garçon, une lueur rouge. Des crocs apparurent. Il allait me mordre.
Je fermai les yeux, priant qu’il vienne… lui, celui que je n’arrivais pas à oublier.
— Pitié… non !
Un choc retentit.
Le vampire fut projeté dans les airs, comme happé par une force invisible.
Quand j’ouvris les yeux, il était là.
Mon sauveur.
L’homme de la colère.
Le loup derrière le regard d’homme.
Je courus vers lui, posai ma main tremblante sur son épaule.
Autour de nous, les autres fuyaient déjà.
Et moi, blottie contre lui, je sentais battre le cœur d’une bête … ou peut-être celui d’un ange tombé parmi les loups.