Des commerçants itinérants, de passage, se sont fait l’écho des rumeurs de massacres : des communautés entières ont été décimées à Dini et à Buddu, près de Nyala, dans la province du sud, ainsi qu’à Dogoum, non loin d’El Geneima, la capitale de l’ouest, à la frontière du Tchad. Plus près, dans les communautés environnantes, les incidents entre villageois sédentaires et groupes nomades se sont multipliés. Vol de bétail à Halaf et assassinat d’un jeune gardien de troupeau. Affrontements à Ya’quib pour empêcher le pâturage sur une parcelle non autorisée aux nomades. Le lendemain, un âne mort a été retrouvé dans le puits principal, à proximité du village. À El Hawira, plus au sud, trois femmes parties faire du bois ont été violées par un groupe d’hommes qui se déplaçait à cheval. L’une a été sévèrement battue. À chaque fois, les mêmes propos injurieux ou provocateurs : « Nous allons prendre toutes vos terres. Vous, les Noirs four, ne pourrez pas rester dans la région !… Vous êtes noirs, vous n’êtes que des esclaves !… Vous êtes des ennemis du régime, nous devons vous écraser, et alors tout le Darfour sera aux mains des Arabes. Il reviendra ainsi à ses conquérants légitimes des tribus rizégat ! »
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23 septembre 2003
Le vrombissement est encore lointain quand Abéïr le perçoit pour la première fois. Plein nord, dans l’axe d’Al Fasher. En ce début de matinée, hommes et femmes sont toujours présents dans le village. La plupart des familles sont regroupées dans la cour intérieure de leur concession. Les hommes boivent le thé avant de se rendre auprès des troupeaux, ou de partir pour les différentes parcelles. Le bruit s’amplifie rapidement. Il rappelle par sa force celui des avions du programme d’aide alimentaire des Nations unies. Près de dix ans auparavant, l’agence avait procédé dans la région à des largages aériens de vivres. Abéïr avait observé les énormes machines à l’œuvre. Elle était alors adolescente. Une inquiétude la saisit. Elle se met à redouter qu’un sac ne tombe sur sa maison. Elle quitte en trottinant les palissades de bois qui délimitent sa parcelle, pour scruter l’horizon en direction du puissant bruit. Par son intensité, il couvre maintenant les conversations entre les habitants. Ils sont tous aussi surpris par la survenue de cet événement hors du commun. Voisine d’Abéïr, Khadiya lui a emboîté le pas. Elles se retrouvent côte à côte à la limite nord du village. Abéïr n’a pas eu connaissance du passage d’étrangers durant les dernières semaines. Elle n’a pas vu non plus les préparatifs qui, dans sa mémoire, précèdent les distributions de nourriture : délimitation d’une zone de largage de plusieurs centaines de mètres, rectiligne, à distance du village ; corvée d’élagage des arbres de la zone ; cordon de sécurité ; mise en place des divers moyens de portage pour acheminer les vivres depuis les points de chute. Mais surtout aucune discussion préalable n’a eu lieu entre les chefs de famille pour savoir comment et selon quelles règles il serait procédé au partage. Certes, la période est difficile. La soudure jusqu’à la récolte prochaine s’annonce préoccupante au regard des réserves de céréales. Mais la jonction sera possible en utilisant les plantes sauvages qui sont toujours disponibles. Leur consommation a tant de fois, par le passé, aidé à traverser les périodes de pénurie. Comme la plupart des femmes de son village, Abéïr a appris à reconnaître et à utiliser celles ayant des vertus nutritives. Certaines sont consommées de façon régulière. D’autres seulement en période de disette. Dans les moments difficiles, les villageois mangent les feuilles de l’euphorbe ou du podoria bouillies. Parfois ils ont recours aux racines de la myrrhe ou aux graines séchées et réduites en farine du poirier du Cayor. Enfin, reste aux paysans la possibilité, comme l’a décidé Farid, de vendre une partie du bétail pour acheter de quoi tenir jusqu’à la nouvelle récolte. Du moins si les troupeaux des pasteurs nomades rizégat ne viennent pas saccager les champs avant ! Et si la pluie daigne apporter sa bienfaisante contribution en temps et en heure…
L’avion est maintenant visible au loin. On n’en distingue pas encore la couleur, mais Abéïr reconnaît les formes massives qui lui rappellent les avions-cargos des Nations unies. Il s’agit en l’occurrence d’un quadrimoteur Antonov de fabrication russe. L’axe de sa trajectoire s’oriente légèrement au sud-est par rapport au village. Il amorce un virage sur sa droite et se place ainsi dans l’alignement d’El Malam. La rampe de chargement arrière est ouverte. Cela confirme la perspective d’un largage de vivres. Abéïr trouve cela étrange. Elle juge la manœuvre bien imprudente pour avoir pu constater autrefois la violence avec laquelle les sacs d’un quintal de blé, de riz ou de lait en poudre heurtaient le sol. D’abord inquiète, elle se réjouit cependant. Cette année, ses enfants n’auront pas la faim au ventre en attendant la nouvelle récolte ! Apeurées par le bruit énorme qui se rapproche, Khadiya et elle reviennent prestement sur leurs pas vers leurs maisons respectives. Elles crient aux enfants de les rejoindre, mais déjà leurs voix sont dominées par les puissants moteurs de l’avion.
L’Antonov est maintenant à quelques dizaines de mètres des abords du village, avec un vacarme assourdissant. Les habitants et les animaux s’affolent. Par-dessus son épaule, Abéïr surveille avec attention son approche. Elle voit soudain rouler sur la rampe arrière un baril identique à celui utilisé pour le transport du carburant. Le choc promet d’être encore plus v*****t qu’avec les sacs de riz ou de blé ! La bombe artisanale éclate à l’aplomb de l’appareil qui survole alors le centre du village. La jeune femme, dans un réflexe de protection instinctif, s’est plaquée derrière la margelle en ciment d’un puits. Elle ne comprend pas ce qui se passe. Tout à coup, les bruits lui parviennent de façon assourdie. Elle ne sait pas que ses tympans viennent d’être blessés par la puissance de la déflagration. Avant de se blottir sur le sol, elle a le temps de constater que l’arrivée de l’avion a attiré à l’extérieur des maisons en pisé des enfants excités par cet événement extraordinaire.
L’avion passe maintenant au-dessus de sa tête. Elle est comme aimantée au mur protecteur qui vient de lui sauver la vie. Ali ? Où est Ali ? Elle crie. Elle l’appelle de toutes ses forces. Mais sa voix ne porte pas. Elle replie les jambes pour se lever et courir à sa rencontre. Elle l’a aperçu, comme une fulgurance, avant de sauter derrière le puits. Elle se redresse, voit alors un second fût. Il dévale la rampe à son tour. Le fuselage du quadrimoteur aux couleurs kaki des forces armées soudanaises est clairement identifiable. Mais elle ne l’observe plus, elle essaie de penser malgré son effroi. Elle semble hésiter à regarder devant elle, au niveau du sol, les effets qu’elle pressent de l’explosion du tonneau. Et puis elle s’y résout enfin. Elle embrasse d’un regard ahuri la partie sud du village. Elle voit. La première explosion a libéré des objets métalliques contenus dans le tonneau. Ils ont été projetés en étoile à partir du point d’impact, dans un effet de shrapnell qui a criblé les corps de projectiles. Abéïr aperçoit une dizaine d’adultes et d’enfants, effondrés sur le sol. En même temps, les murs des maisons proches sont comme passés au hachoir par les centaines de munitions improbables. Voyant que le second tonneau va atteindre le sol, la jeune femme roule sur le côté et reprend une position similaire, adossée cette fois au mur nord du puits. La deuxième explosion ne lui laisse pas le temps de crier. La poussière épaisse, les bruits lointains et ouatés, aucun être debout, toutes ces sensations renforcent la terreur d’Abéïr.
Elle distingue alors, depuis l’autre face de son abri réflexe, les corps mutilés. Beaucoup, telle Khadiya, ont une blessure déchiquetée d’un membre inférieur. Certains se font un garrot dérisoire de leurs mains pour stopper les hémorragies. Des enfants ont de vilaines blessures à la tête ou au niveau de la poitrine. Ils gisent sans connaissance ou sans vie sur le sol sableux, entourés du voile poussiéreux généré par le souffle des bombes. Le bruit de l’Antonov s’estompe maintenant, couvert par les cris des blessés. Les villageois indemnes hurlent leur incompréhension et leur colère. On perçoit aussi les plaintes des chameaux et des ânes dont des membres ont été sectionnés par les boulons et les plaques métalliques contenus dans les tonneaux. Du nord-ouest, en direction d’Umm Ushar, monte tout à coup un second ronronnement. Deux hélicoptères de combat sont en approche. Eux aussi aux couleurs des troupes gouvernementales. Le bruit qu’ils produisent couvre à peine les accélérations d’une colonne de technicals, des voitures à plateau qui supportent de lourdes mitrailleuses. Elles sont dirigées par des hommes debout sur les hayons arrière. Abéïr les observe, terrorisée. Elle ne sait de quel danger d’abord se prémunir. Des hommes armés sont assis latéralement sur les plates-formes des véhicules. Une dizaine de voitures prend ainsi position à distance du village. À bord, les hommes ne bougent pas. Encore distants de plusieurs centaines de mètres, les hélicoptères entreprennent d’ouvrir le feu sur les principaux bâtiments. Chacun des aéronefs est à l’origine d’un double rail de projectiles dont Abéïr suit, recroquevillée, la progression sur le sol. Si elle quitte son abri, elle sait que la mort l’attend. Les gerbes de poussière soulevées par les impacts sont ponctuées de proche en proche par la luminescence d’une balle traçante, destinée à guider le tir des serveurs des mitrailleuses. Les deux lignes cheminent côte à côte. Elles inscrivent dans le village une double diagonale qui s’attarde sur les bâtiments les plus remarquables. Ceux construits en dur et recouverts de tôle ondulée. L’école et l’édifice qui accueille les visites des infirmiers de l’hôpital de Nyala, aux passages erratiques, font partie des cibles. Ils subissent un feu nourri qui parachève les destructions causées par les bombes artisanales préalablement larguées depuis l’avion. Malheur à ceux qui, ne voyant pas la progression des rails mortels, se trouvent sur leur route ! Abéïr, dont le refuge se situe hors le cheminement des hélicoptères, quitte enfin la protection du puits pour regagner le périmètre de sa maison. Elle court maintenant, ramassée sur elle-même ; les paumes de ses mains cherchent à atténuer le sifflement qui envahit ses oreilles meurtries. Elle contourne le corps de Khadiya qui émet une plainte rauque et discontinue. Une fois franchie la porte de sa concession, elle se met à ramper frénétiquement vers sa maison. Elle veut rejoindre le plus petit de ses enfants. Elle espère que l’immobilité l’aura préservé. Elle marque une pause. Ne pas regarder. Ne pas hurler. Abéïr passe à hauteur de son fils Ali frappé d’un éclat. Elle paraît interrompre sa progression une fraction de seconde, puis elle reprend sa reptation. Avant de franchir l’entrée qui délimite l’habitation, elle aperçoit, toujours baignée dans un silence floconneux et irréel, les premiers hommes en armes. Ils ont maintenant sauté des véhicules. Ils courent en tous sens parmi les décombres, enjambant ou contournant les corps. Ils regroupent les animaux encore valides et visitent les intérieurs des logements au pas de course. Un instant immobile, elle les voit ressortir avec leur maigre butin. Un instrument de cuisine, une couverture, un outil agricole, une selle… Ce qui peut être dérisoire en d’autres lieux a ici des allures de fortune. Son cœur bat la chamade. Tapie sur le sol, elle hésite. Entrer dans sa maison ou surveiller la progression des hommes ? Des détonations résonnent de-ci de-là, surmontant la longue plainte mêlée des villageois et des bêtes blessées. Elle avance finalement. L’intérieur de sa maison, d’ordinaire dans la pénombre, présente une lumière inhabituelle. Elle provient des ouvertures générées dans les parois de terre par les projectiles tombés du ciel. Les cris de son dernier fils, Younis, lui auraient de toute façon permis de le localiser sans peine. Abéïr s’en rapproche et va pour le saisir et le blottir contre elle. Enfin elle tient son enfant serré contre sa poitrine. Un homme apparaît soudain derrière elle, dans l’embrasure de la porte. Il obstrue la lumière entrante de sa stature longiligne. La jeune femme a le temps d’enregistrer cette dernière image. La balle que le milicien vient de lui tirer dans la tête, à bout portant, lui enlève la vie. L’homme porte un uniforme d’allure martiale avec un écusson figurant un cavalier armé d’un sabre. Mais sa coiffe de méhariste et ses chaussures rudimentaires sont celles des janjawids. Il tourne les talons, laissant Younis à sa solitude et à ses cris.
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Décembre 2004
Le camp est immense, sans symétrie particulière. Les cahutes de fortune sont un mélange de boue séchée, de cartons, de faméliques ossatures de rondins de bois et de toiles de plastique. Il n’a pas l’architecture au cordeau de ceux qu’Ismaël a connus quelques semaines plus tôt dans le Bahr el-Jabal, au Sud-Soudan. Le jeune homme cligne légèrement les yeux et rajuste son turban devant sa bouche pour se protéger du vent. Rich al-shamal, le vent du nord. Le vent du malheur, comme le surnomment les habitants de Nyala, celui qui souffle du nord-est, en provenance de Khartoum… Malgré le dénuement, les habitants ont reconstitué les petits périmètres qui entourent les habitations dans leurs villages d’origine. Ici, seules quelques branches entrelacées rappellent l’attachement de chaque famille à son périmètre privé. Sous les effets du vent, de nombreux papiers et détritus sont venus terminer leur course dans les branchages. Des portes de fortune gardent l’entrée des minuscules parcelles où les déplacés de la violence ont réuni les restes de leurs existences disloquées. Elles sont faites de toiles de jute provenant des sacs distribués par les Nations unies pour fournir les aliments vitaux, le riz, la farine… On peut y lire de dérisoires inscriptions. Don de la Communauté européenne, Don du peuple des États-Unis, Don de l’émir et de la population de l’Arabie Saoudite. Ultime et inutile opération de marketing international au profit d’une population aussi anéantie qu’illettrée. Les bourrasques gênent la progression d’Ismaël ; il a du mal à distinguer les contours du camp et les limites des différents secteurs dont il est constitué. Il se repère en se dirigeant vers les grands panneaux bleu azur placés par le Haut-Commissariat aux réfugiés à certaines intersections. De loin, au travers du voile de poussière, Ismaël a le sentiment qu’un lambeau de ciel s’est détaché pour servir de repère et de rustine au malheur de son peuple. Une infime note de gaieté dans le capharnaüm improvisé du camp d’Al Sheref.