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901 Mots
694– Je te préviens, Jean, je ne grimpe pas là-dessus ! – Écoute, Nina, on n’a pas fait toute cette route pour rien. Allez, monte ! – C’est hors de question ! Imagine qu’on nous voie sur ce truc. – Arrête un peu ! Donne-moi ta main ! Je vais t’aider. Et puis, de toute façon, il n’y a personne pour nous voir. – Sans blague, c’est le bout du monde ici ! – Pas le bout, Nina. Le sommet… enfin, celui d’un certain monde. Signal de Botrange, sur le plateau des Hautes Fagnes, point culminant de la Belgique : 694 mètres. Pas très rond comme altitude. C’est pour cette raison que nous sommes là, face à « ce truc » comme dit Nina. La butte Baltia, un édicule construit en 1923 à l’initiative du Commissaire royal aux Cantons de l’Est. Haute de six mètres, l’élévation de terre est surmontée d’un escalier rejoignant une plateforme avec table d’orientation. Et puis, bien sûr, 694 + 6 = 700. Car tel avait dû être l’enjeu ou, du moins, le désir. Je ne comprends pas très bien la démarche, atteindre artificiellement cette cote altimétrique. Pour en faire quoi ? Se gargariser d’avoir élevé le pays un peu plus haut que ce qu’il est réellement. Un rêve, en somme. Le terme signal a lui aussi de quoi intriguer ; en Belgique, il désigne un sommet local. Avant 1919, l’endroit le plus haut du pays était la Baraque Michel – 673 mètres. Les Belges doivent leur actuel point culminant au Traité de Versailles qui, sanctionnant l’Allemagne après la Première Guerre mondiale, avait rattaché les Cantons de l’Est au Royaume. – Alors, tu viens, Nina ? – Ça va, ça va ! J’arrive. Mais, surtout, ne me touche pas ! Grand prince, je la laisse passer la première. Je regarde ses fesses. Je me sens un peu lourd, pas de la regarder gravir les marches, mais lourd physiquement. Les dernières semaines, j’ai fait du gras, de la couenne. Trop de bière, une mauvaise alimentation. Le milieu de la trentaine vous met devant certains signaux et, si vous avez tendance à baisser votre garde, il vous renvoie parfois une piètre image de vous-même. Je prends mon temps pour rejoindre Nina. Elle s’énerve : – Non mais, j’y crois pas ! Tu me forces à monter là-haut et c’est toi qui lambines maintenant ! – C’est bon, je suis là… J’ai tellement saoulé Nina avec cette histoire de butte artificielle qu’elle a fini par céder. Ce matin, on a quitté Bruxelles. C’est la première fois que je vais si loin avec la Volvo. La vieille bagnole m’a vite rassuré. Après une dizaine de kilomètres d’autoroute, elle s’est mise à ronronner comme une chatte docile. Tout l’inverse de Nina qui a plutôt été du genre désagréable durant le trajet. Faut dire qu’on n’a pas la météo en notre faveur. Un ciel gris et bas s’est abattu sur nous dès notre entrée dans la province de Liège. Une pluie fine, transperçant tout, plus humide qu’une mer entière. Il y a une dizaine d’années, Nina et moi, on s’est reconnus à l’odeur, immédiatement. Une soirée entre amis et ce fut plié. Assis en face l’un de l’autre depuis un quart d’heure, sans se parler, on s’était mis à se faire du pied. Tellement que la table s’était soulevée à plusieurs reprises. On ne communiquait plus avec les autres, on se regardait, on se serrait les cuisses, les genoux, à en faire tomber les verres de bière. Plus tard, on s’était retrouvés chez elle, à se renifler. Ça allait trop vite pour moi. Paniqué, j’avais décidé de quitter son appartement pour reprendre mes esprits. Elle m’avait poursuivi dans la cage d’escaliers en criant : « Reviens tout de suite ! Tu ne peux pas nier cette odeur ! » Car, en s’enlaçant, nos corps avaient produit une odeur incroyable, un truc dingue, avant même qu’on passe aux choses sérieuses. Alors, j’étais remonté chez elle. Et l’odeur avait à nouveau tout envahi, jusqu’à nos consciences. Près de dix ans se sont écoulés depuis cette histoire d’odeur. On ne vit plus ensemble. Mais ça a été le cas, assez rapidement après notre rencontre. Ça marchait plutôt bien entre nous. Je nous revois encore dans cet appartement minuscule du bas de Saint-Gilles, trifouillant dans l’odeur comme des bêtes. On sortait tout juste des études et notre logement nous trahissait déjà. Comme ce fameux soir où mon vieux pote Fredo était passé chez nous à l’improviste. On avait cuit des frites. Il y avait des canettes de Jupiler sur la table et la télévision grésillait dans un coin de la pièce. « Une vraie famille belge ! » Voilà ce qu’il avait dit, Fredo. C’est tout ce qu’on lui inspirait. Pourtant, j’aurais aimé qu’il arrive une heure avant les frites et la chope, quand on se roulait par terre, dans l’odeur qu’on produisait en s’étreignant. Ça l’aurait rendu dingue, Fredo. Il aurait sûrement flippé de ne jamais arriver à ce résultat avec une femme. Ou alors il n’aurait rien senti. Peut-être aussi qu’il n’y avait que Nina et moi pour flairer ces choses-là. Une vraie famille belge ! Voilà qui remettait les choses en place. Ça devait le rassurer, Fredo. Moi, pas du tout. Ce temps-là est loin. Nina et moi, on se revoit depuis quelques semaines, sans rien se promettre, parce qu’on sait que l’odeur des débuts ne sera plus jamais au rendez-vous. Nina maugrée au sommet de la butte Baltia : – Non seulement il pleut, mais en plus la vue est bouchée par les arbres. Merci ! Vraiment ! Ça valait le déplacement ! – On est quand même à 700 mètres ! Et puis regarde cette table d’orientation ! On peut se repérer à des kilomètres à la ronde… – Quelle table d’orientation ? Ce dessin tout effacé ? On y voit que dalle ! – Ne fais pas l’enfant, Nina ! – Tu sais quoi, Jean ? – Mmm… – Tu m’emmerdes ! Je me colle à elle, comme à l’époque où on produisait cette incroyable odeur rien qu’en s’effleurant : – Fais un effort ! Tu vois l’horizon entre les branches ? Et là, en passant ses mains sur mes hanches, elle me calme pour le reste de la journée : – C’est vrai que t’as grossi.
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