XI
Le Pont-Neuf
Il serait long et fastidieux de suivre étape par étape le chariot comique jusqu’à Paris, la grand-ville ; il n’arriva point pendant la route d’aventure qui mérite d’être racontée. Nos comédiens avaient la bourse bien garnie et marchaient rondement, pouvant louer des chevaux et faire de bonnes traites. À Tours et à Orléans la troupe s’arrêta pour donner quelques représentations dont la recette satisfit Hérode, plus sensible en sa qualité de directeur et de caissier au succès monnayé qu’à tout autre. Blazius commençait à se rassurer et à rire des terreurs que lui avait inspirées le caractère vindicatif de Vallombreuse. Cependant Isabelle tremblait encore à cette idée d’enlèvement qui n’avait pas réussi, et plus d’une fois en songe, quoique dans les auberges elle fît chambre commune avec Zerbine, elle crut revoir la tête hagarde et sauvage de Chiquita sortir d’une lucarne à fond noir en montrant toutes ses dents blanches. Effrayée par cette vision, elle se réveillait poussant des cris, et sa compagne avait de la peine à la calmer. Sans témoigner autrement d’inquiétude, Sigognac couchait dans la chambre la plus voisine, l’épée sous le chevet et tout habillé en cas d’algarade nocturne. Le jour, il cheminait le plus souvent à pied, au-devant du chariot, en éclaireur, surtout lorsque près de la route quelques buissons, taillis, pans de mur ou chaumines ruinées, pouvaient servir de retraite à une embuscade. S’il voyait un groupe de voyageurs à mine suspecte, il se repliait vers la charrette où le Tyran, Scapin, Blazius et Léandre représentaient une respectable garnison, encore que de ces deux derniers l’un fût vieil et l’autre craintif comme lièvre. D’autres fois, en bon général d’armée qui sait prévenir les feintes de l’ennemi, il se tenait à l’arrière-garde, car le péril pouvait aussi bien venir de ce côté. Mais ces précautions furent inutiles et surérogatoires. Aucune attaque ne vint surprendre la troupe, soit que le duc n’eût point eu le temps de la combiner, soit qu’il eût renoncé à cette fantaisie, ou bien encore que la douleur de sa blessure lui retînt le courage.
Quoiqu’on fût en hiver, la saison n’était pas trop rigoureuse. Bien nourris, et s’étant précautionnés à la friperie de vêtements chauds et plus épais que la serge des manteaux de théâtre, les comédiens ne souffraient pas du froid, et la bise n’avait d’autre inconvénient que de faire monter aux joues des jeunes actrices un incarnat un peu plus vif que de coutume et qui parfois même s’étendait jusque sur leur nez délicat. Ces roses d’hiver, quoique un peu déplacées, ne leur allaient point mal, car tout sied à de jolies femmes. Quant à dame Léonarde, son teint de duègne usé par quarante ans de fard était inaltérable. La bise et l’aquilon n’y faisaient que blanchir.
Enfin l’on arriva vers quatre heures du soir, tout près de la grande ville, du côté de la Bièvre dont on passa le ponceau, en longeant la Seine, ce fleuve illustre entre tous, dont les flots ont l’honneur de baigner le palais de nos rois et tant d’autres édifices renommés par le monde. Les fumées que dégorgeaient les cheminées des maisons formaient au bas du ciel un grand banc de brume rousse à demi transparent, derrière lequel le soleil descendait tout rouge et dépouillé de ses rais. Sur ce fond de lumière sourde se dessinait en gris violâtre le contour des bâtiments privés, religieux et publics, que la perspective permettait d’embrasser de cet endroit. On apercevait de l’autre côté du fleuve, au-delà de l’île Louviers, le bastion de l’Arsenal, les Célestins, et plus en face de soi la pointe de l’île Notre-Dame. La porte Saint-Bernard franchie, le spectacle devint magnifique. Notre-Dame apparaissait en plein, se montrant par le chevet avec ses arcs-boutants semblables à des côtes de poisson gigantesque, ses deux tours carrées et sa flèche aiguë plantée sur le point d’intersection des nefs. D’autres clochetons plus humbles, trahissant au-dessus des toits des églises ou des chapelles enfouies dans la cohue des maisons, mordaient de leurs dents noires la b***e claire du ciel, mais la cathédrale attirait surtout les regards de Sigognac, qui n’était jamais venu à Paris et que la grandeur de ce monument étonnait.
Le mouvement des voitures chargées de denrées diverses, le nombre des cavaliers et des piétons qui se croisaient tumultueusement sur le bord du fleuve ou dans les rues qui le longent et où s’engageait parfois le chariot pour prendre le plus court, les cris de toute cette foule l’éblouissaient et l’étourdissaient, lui, accoutumé à la vaste solitude des landes et au silence mortuaire de son vieux château délabré. Il lui semblait qu’une meule de moulin tournât dans sa tête et il se sentait chanceler comme un homme ivre. Bientôt l’aiguille mignonnement ouvrée de la Sainte-Chapelle s’élança par-dessus les combles du palais pénétrée par les dernières lueurs du couchant. Les lumières qui s’allumaient piquaient de points rouges les façades sombres des maisons, et la rivière réfléchissait ces lueurs en les allongeant comme des serpents de feu dans ses eaux noires.
Bientôt se dessinèrent dans l’ombre, le long du quai, l’église et le cloître des Grands-Augustins, et sur le terre-plein du Pont-Neuf, Sigognac vit à sa droite s’ébaucher à travers l’obscurité croissante la forme d’une statue équestre, celle du bon roi Henri IV ; mais le chariot tournant l’angle de la rue Dauphine nouvellement percée sur les terrains du couvent fit bientôt disparaître le cavalier et le cheval.
Il y avait dans le haut de la rue Dauphine, près de la porte de ce nom, une vaste hôtellerie où descendaient parfois les ambassades des pays extravagants et chimériques. Cette auberge pouvait recevoir à l’improviste de nombreuses compagnies. Les bêtes y étaient toujours sûres de trouver du foin au râtelier et les maîtres n’y manquaient jamais de lits. C’était là qu’Hérode avait fixé, comme en un lieu propice, le campement de sa horde théâtrale. Le brillant état de la caisse permettait ce luxe ; luxe utile d’ailleurs, car il relevait la troupe en montrant qu’elle n’était point composée de vagabonds, escrocs et débauchés, forcés par la misère à ce fâcheux métier d’histrions de province, mais bien de braves comédiens à qui leur talent faisait un revenu honnête, chose possible comme il appert des raisons qu’en donne M. Pierre de Corneille, poète célèbre, en sa pièce de l’Illusion comique.
La cuisine où les comédiens entrèrent en attendant qu’on préparât leurs chambres était grande à y pouvoir accommoder à l’aise le dîner de Gargantua ou de Pantagruel. Au fond de l’immense cheminée qui s’ouvrait rouge et flamboyante, comme la gueule représentant l’enfer dans la grande diablerie de Douai, brûlaient des arbres tout entiers. À plusieurs broches superposées, que faisait mouvoir un chien se démenant comme un possédé à l’intérieur d’une roue, se doraient des chapelets d’oies, de poulardes et de coqs vierges, brunissaient des quartiers de bœuf, roussissaient des longes de veaux, sans compter les perdrix, bécassines, cailles et autres menues chasses. Un marmiton à demi cuit lui-même et ruisselant de sueur, bien qu’il ne fût vêtu que d’une simple veste de toile, arrosait ces victuailles avec une cuillère à pot qu’il replongeait dans la lèchefrite dès qu’il en avait versé le contenu : vrai travail de Danaïde, car le jus recueilli s’écoulait toujours.
Autour d’une longue table de chêne, couverte de mets en préparation, s’agitait tout un monde de cuisiniers, prosecteurs, gâte-sauces, des mains desquels les aides recevaient les pièces lardées, troussées, épicées, pour les porter aux fourneaux qui, tout incandescents de braise et pétillants d’étincelles, ressemblaient plutôt aux forges de Vulcain qu’à des officines culinaires, les garçons ayant l’air de cyclopes à travers cette brume enflammée. Le long des murs brillait une formidable batterie de cuisine de cuivre rouge ou de laiton : chaudrons, casseroles de toutes grandeurs, poissonnières à faire cuire le léviathan au court-bouillon, moules de pâtisserie façonnés en donjons, dômes, petits temples, casques et turbans de forme sarrasine, enfin toutes les armes offensives et défensives que peut renfermer l’arsenal du dieu Gaster.
À chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans leurs tableaux, portant sur la tête ou la hanche des corbeilles pleines de provisions.
« Passez-moi la muscade, disait l’un ! un peu de cannelle, s’écriait l’autre ! Par ici les quatre épices ! remettez du sel dans la boîte ! les clous de girofle ! du laurier ! une barde de lard, s’il vous plaît, bien mince ! soufflez ce fourneau ; il ne va pas ! éteignez cet autre, il va trop et tout brûlera comme châtaignes oubliées en la poêle ! versez du jus dans ce coulis ! allongez-moi ce roux, car il épaissit ! battez-moi ces blancs d’œufs en père fouetteur, ils ne moussent pas ! saupoudrez-moi ce jambonneau de chapelure ! tirez de la broche cet oison, il est à point ! encore cinq ou six tours pour cette poularde ! Vite, vite, enlevez le bœuf ! Il faut qu’il soit saignant. Laissez le veau et les poulets :
Les veaux mal cuits, les poulets crus,
Font les cimetières bossus.
Retenez cela, galopin. N’est pas rôtisseur qui veut. C’est un don du ciel. Portez ce potage à la reine au numéro 6. Qui a demandé les cailles au gratin ? Dressez vivement ce râble de lièvre piqué ! » Ainsi se croisaient dans un gai tumulte les propos substantiels et mots de gueule justifiant mieux leur titre que les mots de gueule gelés entendus de Panurge à la fonte des glaces polaires, car ils avaient tous rapport à quelque mets, condiment ou friandise.
Hérode, Blazius et Scapin, qui étaient sur leur bouche et gourmands comme chats de dévote, se pourléchaient les babines à cette éloquence si grasse, si succulente et si bien nourrie qu’ils disaient hautement préférer à celle d’Isocrate, Démosthène, Eschine, Hortensius, Cicéro et autres tels bavards dont les phrases ne sont que viandes creuses et ne contiennent aucun suc médullaire. « Il me prend des envies, dit Blazius, de b****r sur l’une et l’autre joue ce gros cuisinier, gras et ventripotent comme moine, qui gouverne toutes ces casseroles d’un air si superbe. Jamais capitaine ne fut plus admirable au feu ! »
Au moment où un valet venait dire aux comédiens que leurs chambres étaient prêtes, un voyageur entra dans la cuisine et s’approcha de la cheminée ; c’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, mince, vigoureux, de physionomie déplaisante quoique régulière. Le reflet du foyer bordait son profil d’un liseré de feu, tandis que le reste de sa figure baignait dans l’ombre. Cette touche lumineuse accusait une arcade sourcilière assez proéminente abritant un œil dur et scrutateur, un nez d’une courbure aquiline dont le bout se rabattait en bec crochu sur une moustache épaisse, une lèvre inférieure très mince que rejoignait brusquement un menton ramassé et court comme si la matière eût manqué à la nature pour achever ce masque. Le col que dégageait un rabat de toile plate empesée laissait voir dans sa maigreur ce cartilage en saillie que les bonnes femmes expliquent par un quartier de la pomme fatale resté au gosier d’Adam et que quelques-uns de ses fils n’ont pas avalé encore. Le costume se composait d’un pourpoint en drap gris de fer agrafé sur une veste de buffle, d’un haut-de-chausses de couleur brune et de bottes de feutre remontant au-dessus du genou et se plissant en vagues spirales autour des jambes. De nombreuses mouchetures de boue, les unes sèches, les autres fraîches encore, annonçaient une longue route parcourue, et les mollettes des éperons rougies d’un sang noirâtre disaient que, pour arriver au terme de son voyage, le cavalier avait dû solliciter impérieusement les flancs de sa monture fatiguée. Une longue rapière, dont la coquille de fer ouvragé devait peser plus d’une livre, pendait à un large ceinturon de cuir fermé par une boucle en cuivre et sanglant l’échine maigre du compagnon. Un manteau de couleur sombre qu’il avait jeté sur un banc avec son chapeau complétait l’accoutrement. Il eût été difficile de préciser à quelle classe appartenait le nouveau venu. Ce n’était ni un marchand, ni un bourgeois, ni un soldat. La supposition la plus plausible l’eût fait ranger dans la catégorie de ces gentilshommes pauvres ou de petite noblesse qui se font domestiques chez quelque grand et s’attachent à sa fortune.
Sigognac, qui n’avait pas l’âme à la cuisine comme Hérode ou Blazius et que la contemplation de ces triomphantes victuailles n’absorbait point, regardait avec une certaine curiosité ce grand drôle dont la physionomie ne lui semblait pas inconnue, bien qu’il ne pût se rappeler ni en quel endroit ni en quel temps il l’avait rencontrée. Vainement il battit le rappel de ses souvenirs, il ne trouva pas ce qu’il cherchait. Cependant il sentait confusément que ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait en contact avec cet énigmatique personnage qui, peu soucieux de cet examen inquisitif dont il paraissait avoir conscience, tourna tout à fait le dos à la salle en se penchant vers la cheminée sous figure de se chauffer les mains de plus près.