Singulière amitié, vite conclue, vite rompue, observa Mme Morland, quand Catherine eut fini d’écrire. Je regrette cette fin, car M. Allen disait les jeunes gens fort gentils. Et vous n’avez pas eu plus de chance avec votre Isabelle. Pauvre James !… Il faut vivre et apprendre. J’espère que la prochaine fois vous aurez des amis plus dignes d’être aimés. Catherine, rougissante, répondit avec force : – Nulle amie plus qu’Éléonore ne peut être digne d’être aimée. – S’il en est ainsi, ma chère, j’ose dire que vous vous retrouverez un jour ou l’autre ; ne soyez pas inquiète. Il y a dix à parier contre un que vous vous rencontrerez d’ici à quelques années. Et alors, quelle joie ce sera ! Mme Morland n’était pas heureuse dans ses tentatives de consolation. Se revoir dans quelques années… Et Catherine songeait que telle chose pourrait advenir entre temps qui lui fît redouter cette rencontre. Jamais elle ne pourrait oublier Henry Tilney, ou penser à lui avec moins de tendresse ; mais, lui, il pourrait l’oublier, et, alors, rencontrer… Ses yeux étaient en larmes. Mme Morland, constatant le médiocre résultat de ses consolations, proposa, comme moyen de réconfort, une visite à Mme Allen. Les deux maisons n’étaient distantes l’une de l’autre que d’un quart de mille. Tout en marchant, Mme Morland dit sommairement son avis sur la déception de James : – Nous sommes tristes pour lui. Mais, d’autre part, que le mariage soit rompu, ce n’est pas un malheur. Il n’y avait pas à se réjouir de ces fiançailles avec une jeune fille que nous connaissions si peu et qui n’avait pas la moindre dot. D’après sa manière d’agir, nous ne pouvons avoir bonne opinion d’elle. En ce moment, le pauvre James souffre, mais cela ne durera pas toujours, et je suis sûre que la sottise de son premier choix l’aura rendu prudent pour toute sa vie. Cette brève analyse de l’affaire était tout ce que Catherine pouvait supporter. D’autres phrases auraient excédé sa faculté d’attention, et elle eût fort risqué de répondre mal à propos. Elle était absorbée par ses réflexions sur le changement qui s’était fait en elle depuis la dernière fois qu’elle avait parcouru cette route si connue. Il n’y avait pas trois mois, folle de ses espérances, elle faisait ce trajet dix fois par jour, le cœur allègre et libre, escomptant des plaisirs nouveaux. Alors, pas plus qu’elle ne connaissait le malheur, elle ne l’appréhendait. Et maintenant, combien changée ! Elle fut reçue avec joie par les Allen, qui avaient pour elle une profonde amitié. Grande fut leur surprise, ardente leur indignation, à apprendre comment elle avait été traitée, encore que le récit de Mme Morland ne fût pas une peinture outrée ni un savant appel à leur colère. – Catherine, avait dit Mme Morland, est rentrée à l’improviste hier soir. Elle a fait toute seule le voyage. Samedi soir seulement elle apprit qu’elle devait partir. Car le général Tilney, on ne sait par quelle étrange lubie, fut tout à coup fatigué de la voir là, et il la congédia pour ainsi dire. Cela avec des façons nullement amicales, je vous assure. Et ce doit être un homme bien singulier. Mais nous sommes si heureux d’avoir Catherine parmi nous !… Et c’est un grand soulagement de découvrir, à l’expérience, qu’elle n’est pas une pauvre petite créature sans ressource, qu’elle sait parfaitement se tirer d’affaire. M. Allen s’exprima, en l’espèce, avec toute l’émotion d’un ami, et Mme Allen, trouvant ses phrases tout à fait au point, les adopta aussitôt pour son usage personnel. L’étonnement, les conjectures et les commentaires de son mari devinrent instantanément siens, agrémentés de cette seule remarque, qu’elle intercalait de place en place dans la conversation : – Vraiment, le général pousse ma patience à bout ! Ce « Vraiment, le général pousse ma patience à bout », elle le proféra deux fois encore, sur le mode irrité, après le départ de M. Allen. À la troisième répétition, elle pensait déjà à autre chose, et la quatrième fut immédiatement suivie d’un : – Que je vous dise, ma chère, ce terrible accroc à ma plus belle malines a été merveilleusement raccommodé à Bath ; c’est à peine si l’on en voit trace. Il faut que je vous montre cela quelque jour. En somme, Bath est une charmante résidence, Catherine. Je vous assure que cela ne me souriait qu’à moitié de revenir. Les dames Thorpe étaient là : c’était si agréable, n’est-ce pas ? Vous vous en souvenez, nous étions si isolées au début. – Oui, mais cela ne dura pas longtemps, dit Catherine, les yeux brillants à des ressouvenirs. – Très vrai ! Nous rencontrâmes bientôt Mme Thorpe, et dès lors nous ne désirâmes plus rien. Ma chère, ne trouvez-vous pas que ces gants sont inusables ? Je les ai mis neufs la première fois que nous sommes allées aux Lower Rooms. Vous savez, je les ai beaucoup portés depuis. Vous souvient-il de cette soirée ? – Si je m’en souviens ? Oh ! certes ! – Elle fut très agréable, n’est-ce pas ? M. Tilney prit le thé avec nous, et j’ai toujours pensé qu’il nous avait été d’un grand secours. Je crois me souvenir que vous avez dansé avec lui ; mais je n’en suis pas très sûre. Ce que je sais, c’est que j’avais mis ma toilette de prédilection. Catherine se taisait. Après des tentatives de causerie dans différentes directions, Mme Allen réitéra : – Vraiment, le général pousse ma patience à bout. Qui eût cru cela d’un homme si imposant ? Je ne crois pas, madame Morland, que vous ayez jamais vu homme mieux élevé. Les appartements qu’il occupait furent loués le lendemain même du jour qu’il les quitta, Catherine. Mais rien d’étonnant à cela : Milsom Street… vous savez !… Comme elles s’en revenaient à la maison, Mme Morland représenta à sa fille le bonheur qu’il y avait à posséder des amis aussi sûrs que M. et Mme Allen, et le peu d’importance qu’on devait accorder aux méchants procédés de vagues amis comme les Tilney. La bonne opinion et l’affection de ses anciens amis ne lui restaient-elles pas ? Tout cela n’était pas dénué de bon sens. Mais il est tel état d’esprit sur quoi le bon sens n’a pas d’empire, et les sentiments de Catherine étaient en désaccord avec tout ce que disait sa mère. C’était précisément de la conduite de ces vagues amis que dépendait son bonheur, et, tandis que Mme Morland se confirmait dans ses opinions personnelles et les illustrait d’exemples, Catherine pensait qu’« en ce moment », Henry devait arriver à Northanger, qu’« en ce moment », il apprenait son départ, et que peut-être « en ce moment », ils partaient tous pour Hereford.
Jamais Catherine n’avait eu des goûts sédentaires, et jamais elle n’avait été très laborieuse. Quoique Mme Morland fût habituée de longue date à ces défauts, elle ne fut pas sans remarquer qu’ils s’étaient fort développés. Catherine ne pouvait dix minutes de suite rester assise ni vaquer à une occupation quelconque : elle parcourait le jardin, le verger, encore et encore, comme si marcher eût été sa seule raison d’être, et il semblait même qu’elle aimât mieux circuler par la maison que de stationner un instant dans la salle commune. Un changement plus grand s’était opéré en Catherine : elle avait perdu son exubérance. Errante et indolente, elle était du moins la charge de la Catherine de naguère : muette et mélancolique, elle en était l’antithèse. Les deux premiers jours, Mme Morland avait espéré que Catherine se rassérénerait sans son intervention. Comme, après une troisième nuit, la gaîté de Catherine n’avait pas reparu, que son activité continuait à être inutile, qu’elle ne témoignait pas d’un goût plus vif pour la couture, Mme Morland ne put retenir ce reproche amical : – Ma chère Catherine, je crois que vous êtes en train de devenir trop grande dame. Je ne sais vraiment quand les cravates de ce pauvre Richard seraient faites s’il devait compter sur vous seule. Vous pensez trop à Bath. Il y a temps pour tout, temps pour les bals et les jeux, temps pour le travail. Vous avez eu une longue période de plaisirs ; il faut maintenant que vous essayiez de vous rendre utile. Catherine prit immédiatement son ouvrage et dit d’une voix éteinte qu’elle ne pensait pas beaucoup à Bath. – Alors vous vous tourmentez à cause du général Tilney, ce qui est très enfantin, car il y a dix à parier contre un que vous ne le reverrez jamais. Ne vous tourmentez donc pas pour des bagatelles. Un silence. – J’espère, ma chère Catherine, que vous ne vous serez pas dégoûtée de la maison, parce qu’elle n’est pas aussi magnifique que Northanger. Votre séjour là-bas serait alors un véritable malheur. Où que vous vous trouviez, vous devriez toujours être satisfaite, mais surtout à la maison, puisque c’est là que vous avez à passer la plus grande partie de votre temps. Je n’ai pas beaucoup aimé, au déjeuner, vous entendre tant parler du pain français de Northanger. – Ah ! je ne me soucie pas du pain. Ce que je mange m’est bien indifférent. – Dans un des livres qui sont là-haut, il y a des pages très justes à propos des jeunes filles que leurs trop belles relations ont dégoûtées de leur intérieur modeste, le Miroir, je crois. Je le chercherai pour vous un des ces jours. Je suis sûre que cette lecture vous fera du bien. Catherine ne dit plus rien. Faisant effort sur elle-même, elle s’appliquait à son ouvrage ; mais, au bout de quelques minutes, et sans s’en apercevoir, elle devint inattentive. Elle s’agitait sur sa chaise, oubliant son aiguille. Mme Morland observait les phases de cette rechute : elle était maintenant convaincue de l’exactitude de ses soupçons de tout à l’heure. Elle quitta la chambre pour aller chercher le livre en question, impatiente de combattre une si fâcheuse maladie. Elle ne trouva pas immédiatement ce qu’elle cherchait, et, comme d’autres soins encore l’avaient retenue, il s’écoula un quart d’heure avant qu’elle redescendît avec le volume sur lequel elle fondait tant d’espérances. Ce qui l’avait occupée là-haut l’ayant empêchée d’entendre tout autre bruit que celui qu’elle créait elle-même, elle ignorait qu’un visiteur fut arrivé depuis quelques minutes. En entrant dans la chambre, elle vit un jeune homme qu’elle ne connaissait pas. Très respectueusement il se leva, et Catherine le présenta sous le nom de M. Henry Tilney. Avec une émotion mal contenue, il s’excusa d’être là, reconnaissant qu’après ce qui s’était passé, il avait peu de droits à un bon accueil, et il expliqua son intrusion par l’impatience qu’il avait eue de s’assurer que Mlle Morland était arrivée sans encombre chez elle. Il ne s’adressait pas à un juge inflexible ou à un cœur susceptible de rancune. Loin de les faire pâtir, lui et sa sœur, de la conduite du général, Mme Morland n’avait cessé d’être très bien disposée à leur égard. Contente de voir Henry, elle le reçut avec les paroles simples d’une bienveillance sincère. Elle le remercia de la sollicitude qu’il témoignait pour sa fille, l’assura que les amis de ses enfants étaient toujours les bienvenus et le pria de ne plus faire allusion à ce qui s’était passé. Il n’était pas fâché de se soumettre à cette prière. Quoique très soulagé par une indulgence aussi imprévue, il ne lui aurait pas été possible en ce moment de parler de ces choses. S’étant rassis, il répondit avec une grande déférence à toutes les questions de circonstance que lui fit Mme Morland sur le temps, les routes. Cependant, l’anxieuse, l’heureuse, la fiévreuse Catherine ne disait pas un mot ; mais ses joues en feu et ses yeux brillants firent espérer à sa mère que la spontanéité charmante de cette visite lui rendrait la paix pour quelque temps, et joyeusement elle mit de côté le premier volume du Miroir, le réservant pour une autre fois. Désireuse de l’appoint de M. Morland, qui trouverait des sujets de conversation et saurait mettre à l’aise leur hôte (elle avait pitié de le voir confus encore de la conduite de son père), Mme Morland avait dépêché un de ses enfants à la recherche de M. Morland. Celui-ci était sorti. Livrée à elle-même, Mme Morland, au bout d’un quart d’heure, n’eut plus rien à dire. Deux silencieuses minutes passèrent, Henry se tournant vers Catherine, pour la première fois depuis l’entrée de Mme Morland, lui demanda avec une gaîté soudaine si M. et Mme Allen étaient à Fullerton. Dans l’embarras confus des mots de la réponse, il discerna le sens qu’un oui eût suffi à donner. Aussitôt il exprima son désir de leur présenter ses respects, et, rougissant un peu, il demanda à Catherine si elle n’aurait pas la bonté de lui montrer le chemin. – Vous apercevrez la maison de cette fenêtre, dit Sarah. Henry Tilney s’inclina. Mme Morland d’un signe de tête fit taire Sarah. Elle ne voulait pas empêcher Catherine d’accompagner M. Tilney, pensant que les explications que celui-ci pouvait avoir à donner sur les façons de son père, il les donnerait plus facilement dans un tête-à-tête. Ils partirent. Mme Morland ne s’était pas trompée Henry avait, en effet, à donner des explications relatives à son père, mais il voulait d’abord s’expliquer lui-même. Il parla donc et si bien, qu’il semblait à Catherine qu’elle n’entendrait jamais assez des paroles si douces. Elle était sûre maintenant de son affection. Henry sollicitait la sienne. Mais ne savaient-ils pas l’un et l’autre que, dès longtemps. Catherine était acquise à Henry ? À la vérité, s’il l’aimait, s’il se délectait au charme de son caractère et se plaisait fort en sa compagnie, je dois confesser que son affection avait eu pour origine quelque chose comme un sentiment de gratitude : il l’avait aimée de l’aimer. C’est là une conjoncture toute nouvelle dans le roman et qui fait déchoir terriblement mon héroïne ; mais si cette conjoncture est nouvelle aussi dans la vie réelle, eh bien, l’on dira que j’extravague. Après une très courte visite à Mme Allen (Henry avait parlé sans bien savoir ce qu’il disait et Catherine, absorbée dans son bonheur, avait à peine desserré les lèvres), ils se retrouvèrent seuls, et Catherine sut alors jusqu’à quel point exactement le père avait approuvé la démarche du fils. Quand Henry était revenu de Woodston, il y avait deux jours, le général était allé à sa rencontre et, en termes rudes, l’avait informé du départ de Mlle Morland et lui avait intimé l’ordre de ne plus penser à elle. Telle était l’autorisation dont pouvait se targuer Henry. Mais, du moins, – et, dans sa douleur, elle en éprouvait une joie intime – Henry venait-il de lui demander sa main avant de lui raconter ces incidents qui l’eussent peut-être incitée à un refus. À mesure que Henry donnait des détails et exposait les motifs de la conduite de son père, Catherine reprenait de l’assurance : le général n’avait rien à lui reprocher que d’être la cause involontaire d’une déception que son orgueil ne pouvait pardonner et qu’un orgueil plus haut eût été honteux d’avouer. Elle était coupable uniquement d’être moins riche qu’il n’avait cru. S’imaginant voir en elle une riche héritière, il l’avait comblée de ses prévenances à Bath, l’avait invitée à venir à Northanger et avait décrété qu’elle serait sa bru. Quand il découvrit qu’il s’était mépris, la congédier lui parut la meilleure marque, encore qu’insuffisante, de son ressentiment contre elle et de son mépris pour les Morland. C’est John Thorpe qui d’abord l’avait trompé. Au théâtre, un soir, voyant son fils s’empresser auprès de Mlle Morland, le général avait, par hasard, demandé à Thorpe s’il savait d’elle autre chose que son nom. Thorpe, fier d’être l’interlocuteur d’un homme de cette surface, avait été communicatif avec emphase, et, comme alors il s’attendait d’un jour à l’autre à voir Morland demander Isabelle en mariage et qu’il avait, lui, jeté son dévolu sur Catherine, sa vanité le poussa à dire la famille Morland plus riche même que sa vanité déjà et sa cupidité ne s’étaient complu à croire. Sa propre importance exigeait que fût grande l’importance de tous ceux avec qui il frayait, et, à mesure que croissait son intimité avec les gens, croissait aussi leur fortune. Les « espérances » de son ami Morland avaient donc augmenté de jour en jour à partir de la première exagération et plus rapidement encore depuis qu’Isabelle était entrée en scène. Mais, en l’honneur du général Tilney, il doubla, la plus haute évaluation antérieure du bénéfice de M. Morland père, tripla sa fortune, abattit la moitié de ses enfants et le lotit d’une tante magnifique. Toute la famille était ainsi exposée en favorable lumière. Pour Catherine – objet spécial de ses propres spéculations et de la curiosité du général – Thorpe avait en réserve d’autres prestiges encore : les dix ou quinze mille livres que son père lui donnerait seraient un joli appoint à l’héritage Allen. L’intimité de Catherine avec les Allen avait, en effet, convaincu Thorpe qu’ils lui laisseraient une part de leur fortune : de là à la présenter comme l’héritière de Fullerton, il n’y avait qu’un pas. Le général s’en était tenu à ces renseignements. Comment eût-il douté de leur authenticité ? L’alliance prochaine de Mlle Thorpe avec un des membres de cette famille et le projet de mariage de Thorpe lui-même avec Mlle Morland, toutes choses dont le narrateur se vantait bien haut, étaient de suffisantes garanties. À cela s’ajoutaient des faits certains : les Allen étaient riches et n’avaient pas d’enfants ; Mlle Morland était sous leur protection et, comme le général put en juger dès qu’il les connut, ils la traitaient avec une bonté paternelle. Sa résolution fut bientôt prise. Il avait déjà, dans l’attitude de son fils, discerné de la sympathie pour Mlle Morland. Plein de gratitude envers M. Thorpe pour ses informations précieuses, il se résigna presque instantanément à ruiner les plus chères espérances de l’informateur. Vers ce temps, Catherine ne pouvait pas être plus ignorante de ces desseins que Henry et Éléonore. Ceux-ci, qui ne voyaient rien en la situation de Catherine qui pût tant séduire leur père, avaient constaté avec étonnement la spontanéité, la persistance et les progrès de l’intérêt qu’il lui portait. Plus tard, quand le général lui avait presque intimé l’ordre de se faire aimer de Catherine, Henry avait compris que son père croyait l’alliance avantageuse. Mais, jusqu’à cette conversation récente à Northanger, Henry n’avait pas su quel était le point de départ de si aventureux calculs. Qu’ils fussent erronés, le général l’avait appris de la personne même qui l’avait induit à les faire. Par hasard, il avait rencontré Thorpe à Londres. Sous l’influence de sentiments diamétralement opposés à ceux de naguère, irrité du refus de Catherine et aussi de l’échec d’une réconciliation tentée entre Morland et Isabelle, convaincu qu’ils étaient à jamais séparés, rejetant dédaigneusement une amitié qui ne lui était plus utile, Thorpe se hâta de contredire tout ce qu’il avait dit autrefois. Il avoua avoir été lui-même abusé. Les rodomontades de son ami lui avaient fait croire que M. Morland avait de la fortune et était un homme d’honneur, alors que les négociations des deux ou trois semaines dernières avaient établi le contraire. Après avoir débuté par les promesses les plus libérales, mis en demeure de s’exécuter, il avait, exposait le subtil narrateur, été contraint d’avouer qu’il lui était impossible de donner au jeune couple même le plus mince revenu. Au vrai, c’était une famille misérable, une famille populeuse au-delà de tout exemple, et, comme il avait eu récemment l’occasion de le constater, point du tout considérée dans le voisinage. Ils menaient un train de vie que leur situation ne pouvait justifier, cherchaient à se donner du lustre par de belles relations : – une race hardie, fanfaronne et intrigante.