Une amabilité si directe rendit Catherine circonspecte, et, dès lors, silencieuse. Quoique instamment invitée par le général à choisir la couleur dominante du papier et des tentures, rien qui ressemblât à une opinion ne put être tirée d’elle. Son embarras persista jusqu’à ce que l’on fut au grand air et en présence de spectacles nouveaux. Une avenue créée, six mois auparavant, par Henry, et qui longeait deux des côtés d’un pré, l’émerveilla, quoiqu’il n’y eût là nul arbre qui passât un arbuste en grandeur. Une flânerie à travers les prairies et le village, une visite aux écuries où il s’agissait de constater des perfectionnements, une amusante partie avec une nichée de jeunes chiens capables tout au plus de rouler sur eux-mêmes, – et il était quatre heures. (Catherine croyait qu’il était trois heures à peine.) À quatre heures, on devait dîner ; à six, repartir. Jamais jour n’avait été si bref.
Elle remarqua que l’abondance de la chère ne paraissait causer au général aucun étonnement, et qu’il cherchait même des yeux, sur la table voisine, la viande froide qui ne s’y trouvait pas. Les observations de son fils et de sa fille furent différentes : ils l’avaient rarement vu manger de si bon cœur à une autre table que la sienne, et ne l’avaient jamais vu permettre avec tant de mansuétude au beurre fondu d’être huileux. À six heures, le général ayant pris son café, ils remontèrent en voiture. Il avait eu pour Catherine des attentions à ce point flatteuses et caractéristiques que, si les desseins du fils n’eussent pas été plus obscurs, elle eût quitté Woodston sans que la rendît bien perplexe cette question : quand et dans quelle circonstance y reviendraitelle ?
Le lendemain arrivait cette lettre d’Isabelle :
« Bath, avril.
« MA TRÈS CHÈRE CATHERINE,
j’ai reçu vos deux gentilles lettres avec le plus grand plaisir, et j’ai à vous adresser mille excuses de n’y avoir pas répondu plus tôt. Je suis vraiment honteuse de ma paresse. Mais, en cet horrible lieu, on ne trouve le temps de rien faire. J’ai eu la plume en main pour commencer une lettre, presque chaque jour, depuis votre départ de Bath ; mais j’ai toujours été empêchée par quelque importun. Écrivez-moi bien vite, je vous en prie, et adressez votre lettre chez moi. Dieu merci, nous quittons cette insipide ville demain. Vous partie, je n’y ai eu aucun plaisir ; il y a ici une poussière intolérable et chacun s’occupe de son départ. Je crois que si je pouvais vous voir, tout m’importerait peu, car vous m’êtes chère au-delà de toute expression. Je suis très inquiète de votre cher frère : nulle nouvelle de lui depuis qu’il est retourné à Oxford, et je crains un malentendu. Vos bienveillants offices arrangeraient tout. Il est le seul homme que j’aie aimé et que je puisse aimer : j’espère que vous saurez l’en convaincre. Les modes du printemps commencent à se dessiner ; les chapeaux sont affreux. J’espère que vous passez agréablement le temps, mais je crains bien que vous ne pensiez jamais à moi. Je ne dirai pas tout ce que je pourrais de vos amis de Northanger, parce que je ne voudrais pas manquer de générosité ou vous mettre en conflit avec des personnes que vous estimez. Mais il est très difficile de savoir à qui se fier, et les jeunes gens ne connaissent pas deux jours de suite leurs propres intentions. Je me réjouis de le dire : l’homme qu’entre tous j’abhorre a quitté Bath. À cette marque, vous reconnaîtrez le capitaine Tilney qui, avant votre départ, me suivait déjà obstinément, vous vous le rappelez, et m’importunait. Ce fut pis ensuite. Il devint mon ombre. Bien des jeunes filles s’y seraient laissé prendre, car jamais on ne vit attentions pareilles. Mais je connais trop le sexe volage. Le capitaine est parti pour rejoindre son régiment, il y a deux jours. J’espère n’être plus jamais importunée de sa présence. C’est le plus grand fat que j’aie jamais rencontré, – et étonnamment désagréable. Les deux derniers jours, il ne quitta pas Charlotte Davis. Je prenais son goût en pitié, encore que ce me fût bien indifférent. La dernière fois que nous nous rencontrâmes, ce fut dans Bath Street. J’entrai immédiatement dans un magasin pour qu’il ne pût pas me parler ; je ne voulais même pas le voir. Il alla ensuite à la Pump-Room. Pour rien au monde, je n’y serais allée à ce moment-là. Quel contraste entre lui et votre frère ! Je vous en prie, envoyez-moi des nouvelles de James. Je suis si malheureuse à cause de lui ! Il ne paraissait pas très bien portant quand il est parti : je ne sais s’il avait pris froid ou s’il avait l’esprit tourmenté. Je lui aurais écrit, mais j’ai égaré son adresse, et, je vous l’ai indiqué plus haut, je crains qu’il y ait eu dans ma conduite quelque chose qu’il ait mal interprété. Je vous en prie, donnez-lui toutes les assurances nécessaires, et, s’il garde encore quelque doute, un mot qu’il m’écrirait ou sa visite à Putney suffira pour tout rétablir. Je n’ai pas été aux Rooms, ces derniers temps, ni au théâtre, sauf hier soir avec les Hodge, pour voir une bouffonnerie ; les places étaient à prix réduit. Ils m’avaient tourmentée pour m’y faire aller, et je ne voulais pas qu’ils dissent que je m’enfermais à cause du départ du capitaine Tilney. Nous étions assis près des Mitchell, qui étaient stupéfaits de me voir là. Je savais leur dépit. Pendant un certain temps, ils n’étaient même pas polis avec moi. Maintenant ils sont toute amitié. Mais je ne suis pas assez folle pour être leur dupe. Vous savez que je ne manque pas de bon sens. Anne Mitchell avait voulu mettre un turban semblable au mien, celui que j’avais mis la semaine précédente au concert. C’était devenu sur sa tête une pitoyable chose. À mon visage étrange, cette coiffure seyait, je crois, du moins le capitaine Tilney le disait-il, et il ajoutait que tous les yeux étaient braqués sur moi. Mais c’est le dernier homme que je prendrais au mot. Je ne porte que du pourpre en ce moment. Je sais que cela me rend hideuse, mais tant pis : c’est la couleur favorite de votre cher frère. Ne perdez pas de temps, ma chère, ma douce Catherine, écrivez-lui, écrivez-moi, « Qui suis à jamais, etc. L’artifice était trop grossier pour en imposer même à Catherine. Elle était choquée de tant d’inconséquence, de contradiction et de fausseté. Elle avait honte d’Isabelle, honte de l’avoir jamais aimée. Ses protestations d’amitié étaient aussi choquantes que ses excuses étaient puériles, ou impudentes ses requêtes. « Écrire à James en sa faveur ! Non ! Jamais elle ne parlerait à James d’Isabelle ! » Elle annonça à Henry, qui revenait de Woodston, et à Éléonore que leur frère était sauf. Elle les félicita en toute candeur et leur lut, indignée, les passages les plus typiques de la lettre. Quand elle eut terminé : – C’est bien fini pour moi d’Isabelle et de notre amitié. Il faut qu’elle me croie par trop sotte pour m’écrire ainsi. Mais peut-être ceci a-t-il servi à me faire connaître son caractère mieux qu’elle ne connaît le mien. Je vois clair maintenant. C’est une coquette, et son astuce aura été inutile. Je ne crois pas qu’elle ait jamais eu la moindre tendresse pour James ou pour moi, et voudrais ne l’avoir jamais connue. – Bientôt il en sera comme si vous ne l’aviez jamais connue, dit Henry. – Il n’y a qu’une chose que je ne puisse comprendre, reprit Catherine. Je vois bien qu’elle avait jeté son dévolu sur le capitaine Tilney et qu’elle a échoué ; mais quel a été le but du capitaine Tilney dans le même temps ? Pourquoi, après lui avoir prodigué assez d’attentions pour la faire se brouiller avec mon frère, s’est-il dérobé ensuite ? – J’ai peu de chose à dire des motifs qui auraient fait agir Frédéric. Il n’est pas plus dénué de vanité que Mlle Thorpe. Seule différence : il a la tête assez solide pour que sa vanité ne lui ait pas encore été préjudiciable. Si, à vos yeux, sa conduite ne se justifie pas par le résultat dernier, mieux vaut que nous n’en cherchions pas la cause. – Alors vous n’admettez pas qu’il se soit jamais soucié d’elle ? – Je ne l’admets point, en effet. – Et il l’aurait leurrée pour rien, pour le plaisir ?
Henry eut une nutation d’assentiment. – Eh bien, alors, dit Catherine, je dois dire que je ne l’aime du tout. Quoique cela ait si bien tourné pour nous, je ne l’aime du tout. Dans le cas actuel, le mal n’est pas grand, parce que je ne crois pas qu’Isabelle ait un cœur à perdre. Mais supposez qu’il se soit fait aimer d’elle… – Mais il faudrait d’abord supposer qu’Isabelle eût un cœur à perdre et par conséquent qu’elle fût une créature toute différente, – alors on eût sans doute agi autrement envers elle. – Il est bien naturel que vous défendiez votre frère. – Si vous ne vous préoccupiez que du vôtre, vous ne prendriez pas au tragique la déception de Mlle Thorpe. Mais vous avez l’esprit tourmenté par un besoin de justice qui vous empêche d’être accessible à de légitimes préoccupations familiales et à la rancune. L’animosité de Catherine ne pouvait tenir devant les paroles de Henry. Frédéric n’était pas impardonnablement coupable, dont le frère était si charmant. Elle résolut de ne point répondre à la lettre d’Isabelle et essaya de ne plus penser à tout cela.
Peu de temps après, le général fut obligé d’aller à Londres pour une semaine. « Ce lui était une peine que se priver, fût-ce une heure, de la compagnie de miss Morland », et, interpellant ses enfants, il leur recommanda de faire du plaisir de la jeune fille leur étude. Du fait de ce départ, Catherine acquit une première notion expérimentale : quelquefois, qui perd gagne. Car maintenant les heures fuyaient joyeuses, le rire était sans contrainte, les repas s’animaient de bonne humeur, les promenades n’étaient plus astreintes à un itinéraire. Liberté délicieuse. Aussi Northanger et ses habitants lui plaisaient-ils de plus en plus, et, si elle n’avait craint de devoir partir bientôt, elle eût été, chaque minute de chaque jour, parfaitement heureuse. Il y avait maintenant près de quatre semaines qu’elle était à l’abbaye. Peut-être un séjour plus long serait-il indiscret. Cette considération, chaque fois que son esprit s’y arrêtait, lui était pénible. Impatiente de se délivrer de cette gêne, elle résolut de parler à Éléonore. Elle parlerait de son départ, et elle agirait d’après la façon dont ses paroles seraient accueillies. Plus elle tergiverserait, plus il lui semblerait difficile d’aborder un sujet si peu agréable. Au premier tête à tête qu’elle eut avec Éléonore, elle l’interrompit donc au beau milieu d’une phrase sur un sujet tout différent, pour lui dire qu’elle serait forcée de partir bientôt. Éléonore, levant des yeux étonnés, exprima son très vif regret : « Elle avait espéré la garder plus longtemps. Par méprise (ou peut-être parce que l’on croit ce que l’on désire), elle s’était imaginé que le séjour de Catherine serait beaucoup plus long, que c’était chose entendue ; et elle ne pouvait s’empêcher de penser que, si M. et Mme Morland se doutaient du plaisir que la famille Tilney avait à la garder, ils seraient trop généreux pour hâter son retour. » Catherine expliqua : « Quant à cela, papa et maman n’étaient pas du tout pressés. Du moment qu’elle était heureuse, ils étaient contents. » – Alors, puis-je vous demander pourquoi vous êtes si pressée de nous quitter ? – Je suis ici depuis si longtemps… – S’il vous est possible d’employer un tel mot, je ne puis insister davantage. Si vous trouvez qu’il y a longtemps… – Oh ! non pas ! Pour mon propre plaisir, je resterais tout aussi longtemps encore. Elle venait de comprendre que jusqu’au moment où elle avait parlé de son départ, on n’y avait pas encore songé. Cette cause d’inquiétude disparaissant à souhait, certaine autre crainte se dissipa : les façons amicales d’Éléonore, son empressement à la retenir, l’air enchanté de Henry quand on lui dit que la visiteuse ne songeait pas à s’en aller, tout cela disait assez éloquemment à Catherine que sa présence leur était chère. Elle n’avait plus de désirs que ce qu’il en faut pour assaisonner le bonheur. Qu’elle fût aimée de Henry, elle n’en doutait presque jamais ; le père et la sœur la chérissaient aussi, elle en était sûre, et souhaitaient qu’elle fît partie de la famille. Ses doutes et ses craintes, elle s’y complaisait plutôt qu’elle n’en souffrait : ils ne touchaient plus au profond d’elle-même. Henry ne put rester à Northanger au service des jeunes filles, comme son père le lui avait enjoint avant de s’absenter. Appelé à Woodston par les exigences de son ministère, il dut quitter Northanger le samedi et pour une couple de jours. Cette nouvelle absence de Henry, maintenant que le général était loin, n’était pas aussi fâcheuse que la première. Elle diminua la gaîté des deux amies et ne la ruina pas. Elles avaient passé la soirée à travailler ensemble en causant affectueusement, et il était onze heures, heure tardive à Northanger, quand elles quittèrent la salle à manger, le jour du départ de Henry. Comme elles montaient à leur chambre, il leur sembla, autant que l’épaisseur des murs permettait de le discerner, qu’une voiture arrivait. Un instant après, la cloche s’ébranlait violemment. La première surprise passée, – qui s’était traduite par : « Bonté divine ! Qui est-ce ? » – Éléonore décida que ce devait être son frère aîné ; il arrivait toujours à l’improviste, sinon d’une façon aussi inopportune. Elle redescendit rapidement, pour lui souhaiter la bienvenue. Catherine gagna sa chambre. Elle s’ingéniait à se tracer un plan, en prévision d’une prochaine rencontre avec le capitaine Tilney. Pour réagir contre l’impression que sa conduite lui avait faite, elle se disait qu’il était trop gentleman pour ne pas éviter tout ce qui eût rendu leurs rapports difficiles. Elle espérait qu’il ne parlerait jamais de Mlle Thorpe, et, en vérité, ce n’était guère à craindre : il devait être trop honteux du rôle qu’il avait joué. Aussi longtemps que ne serait faite nulle mention des incidents de Bath, elle pourrait lui faire bon visage. Qu’Éléonore eût montré tant d’empressement à voir son frère et qu’elle eût tant de choses à lui dire, étant à l’éloge du nouveau venu : une demi-heure s’était écoulée, et Éléonore ne paraissait pas. Catherine entendit alors son pas dans la galerie. Elle écouta. Tout était redevenu silencieux. À peine s’était-elle convaincue de son erreur qu’un léger bruit à la porte la fit de nouveau attentive : on eût dit que quelqu’un touchait la porte même ; un instant après le bruit se répéta. Catherine tremblait un peu à l’idée qu’on s’approchât avec tant de précautions. Mais, résolue à n’être plus dupe des apparences ou de son imagination, elle alla résolument à la porte et l’ouvrit. Éléonore, la seule Éléonore était là, Catherine ne fut tranquillisée que la durée d’un instant : son amie était pâle et agitée. Quoiqu’elle eût évidemment l’intention d’entrer, il semblait qu’elle ne pût faire un pas, puis, dans la chambre, que parler lui fût impossible. Catherine présuma une mauvaise nouvelle relative au capitaine Tilney. Elle ne put exprimer son affliction que par des soins silencieux : elle fit asseoir Éléonore, lui frictionna les tempes avec de l’eau de lavande… – Ma chère Catherine, il ne faut pas… en vérité, il ne faut pas… Je vais très bien… Ces bontés me bouleversent… Elles me pèsent… Je viens à vous pour un tel message… – Un message ! à moi ? – Comment vous dire cela ? Oh ! comment vous le dire ? Une nouvelle supposition vint à l’esprit de Catherine, et devenant aussi pâle que son amie, elle s’écria :
– C’est un envoyé de Woodston ! – Vous vous trompez, répondit tristement Éléonore. Ce n’est personne de Woodston. C’est mon père lui-même. (Elle avait les yeux baissés et sa voix tremblait.) Ce retour inopiné suffisait à lui seul à mettre Catherine en détresse. Pendant quelques moments, elle ne songea pas qu’on pût avoir quelque chose de pis à lui annoncer. Elle gardait le silence. Éléonore, d’une voix encore mal affermie et les yeux toujours baissés, reprit bientôt : – Vous êtes trop bonne, j’en suis sûre, pour m’en vouloir du rôle qui m’est imposé et contre lequel tout en moi proteste. Moi qui étais si joyeuse, qui vous étais si reconnaissante d’avoir consenti à prolonger votre séjour parmi nous, moi qui espérais vous garder pendant des semaines et des semaines encore, comment vous dire que ce consentement que vous venez à peine de nous accorder restera sans effet ? Comment vous dire que le bonheur que nous donnait votre présence nous le payerons d’une… Mais à quoi servent ces protestations ?… Ma chère Catherine, il faut que nous partions. Mon père s’est ressouvenu d’un engagement qui nous oblige à quitter Northanger dès lundi. Nous allons, pour une quinzaine de jours, chez lord Longtown, près de Hereford. Vous donner des explications, vous faire agréer des excuses, c’est également impossible. – Ma chère Éléonore, s’écria Catherine, se raidissant contre son émotion, ne vous désolez pas ainsi. Il est naturel qu’un engagement cède devant un engagement antérieur. Je suis triste, très triste d’une séparation si brusque ; mais je ne suis nullement offensée, vraiment je ne le suis pas. Je pouvais terminer mon séjour ici, vous le savez, n’importe quand, et j’espère que vous viendrez me voir. Pourrez-vous, à votre retour de chez ce lord, venir à Fullerton ?