Chapitre 1

1874 Mots
Chapitre 1 Cela faisait des années que j’étais assis dans ce fauteuil à écouter leurs histoires impossibles et j’étais las. Je ne savais qui, de mon fauteuil ou de moi-même, avait le ressort le plus détendu, qui, de mes patients ou de moi-même, était le plus déprimé. Mes analysants, comme on les appelle aujourd’hui, m’irritaient et m’épuisaient. Le processus de leur cure était invariablement le même. Je les voyais entrer dans mon cabinet, inquiets, le regard vague échoué sur le bout de leurs souliers, gênés, gauches et silencieux ; puis, après cinq ans de séances éprouvantes avec cris, pleurs et silences pesants, ils finissaient peu ou prou par donner du sens à ce qu’ils n’avaient pas digéré une ou plusieurs décennies plus tôt : une mère possessive leur donnait des angoisses rétrospectives, un père paranoïaque qui aurait mieux fait d’assumer son homosexualité les empêchait d’exister… Inutile de préciser que je me voyais toujours affublé du vilain rôle jusqu’à ce qu’ils aient compris que je n’avais rien à voir dans leur parcours chaotique. Il leur aurait peut-être suffi de se regarder dans un miroir et d’y exprimer leur malaise. Ça coûterait moins cher à la Sécurité sociale ! S’ils avaient pu comprendre que la psychanalyse était plus utile pour leur fournir un mode de décodage de leur existence en charpie que pour soigner leurs bleus à l’âme, ils ne viendraient plus m’importuner. Pourquoi les aurais-je prévenus ? Autant scier la branche sur laquelle je me tenais en équilibre instable. Leurs silences ou leurs logorrhées tarifés à soixante euros l’heure de cinquante minutes me permettaient d’acquitter le loyer de mon studio et d’y survivre à l’abri de la misère. Je profitais ainsi de cette rente sans me remettre en question. Je n’avais plus le courage de changer mes mauvaises habitudes. J’avais déjà passé plus de temps sur cette Terre que ce qu’il m’en restait à vivre. Celui qui venait de sortir de mon bureau m’irritait particulièrement : c’était un raisonneur qui n’avait de cesse d’inverser nos rôles. Il n’arrêtait pas de m’interpeller. Pourtant, dans mon cabinet, c’était moi qui étais censé poser les questions. Rien que moi. Certains appellent cela la névrose du psychanalyste. Je n’avais jamais trouvé le moyen de m’en guérir. Monsieur le raisonneur (appelons-le comme cela, secret professionnel oblige) résistait à sa cure. Pour s’en défendre, il avait déjà lu en long et en large les œuvres complètes de Freud et, à chaque séance, se prêtait à un numéro d’autoanalyse peu convaincant. Aujourd’hui, il m’avait gratifié d’une nouvelle leçon. Dans l’ordre : le ça, le moi et le surmoi, Éros et Thanatos, le conscient, le préconscient et l’inconscient, quelques bribes de l’interprétation des rêves et sa petite théorie sur le transfert (qui n’agissait évidemment pas sur lui). En filigrane, j’avais cru reconnaître sa lecture de la veille : l’Abrégé de psychanalyse de Freud. Quelle perte de temps ! Après avoir assuré ne pas avoir besoin de moi pour comprendre que sa névrose provenait du fait qu’il n’avait pas eu de maman, je lui avais répliqué qu’il avait quand même eu une maman hystérique – je pensais dire historique ! Joli lapsus ! Quelles bévues je commettais parfois ! Il passerait la semaine sur le sujet et serait toujours aussi incapable de faire quoi que ce soit de son existence. Il était sorti de mon cabinet en me serrant la main comme d’habitude et, fixant ses souliers mal cirés, m’avait demandé : « Ça vous arrive aussi de faire des lapsus linguæ, Docteur ? ». Puis, il avait déposé trois billets de vingt euros sur le guéridon de l’entrée avec un petit air narquois. Ce raisonneur me causait des flatulences. C’était ma façon de somatiser. Après qu’il eut passé la porte, je m’étais senti bien mieux. J’ouvris la fenêtre pour aérer. Dans le magnolia en fleurs qui embaumait pépiaient quelques perruches évadées de leurs cages qui se regroupaient là pour m’importuner à longueur de journée. Par bonheur, je n’avais pas emmené Névros au bureau aujourd’hui. Il n’aurait pas supporté la coalition de ces perruches effrontées sans perdre la tête. Névros était mon compagnon, mon seul ami, mon alter ego, un jumeau dont je gérais le destin avec sollicitude et affection. Il était le miroir de mes humeurs, le gage de ma lucidité car il ne me mentait jamais. Il était mon bouffon. J’aimais les reflets brillants de son plumage, ses bajoues jaunes, son bec et ses pattes orangés. Rejeton de la famille des gracula religiosa, je l’avais baptisé Névros car, à l’instar des troubles que je tentais d’apaiser, il répétait sans cesse le même processus. Il n’existait que par les autres. Ma jalousie l’enfermait dans une relation exclusive et fusionnelle. En contrepartie de cette identification parfaite, il recevait mes soins attentifs. Le petit air de printemps de ce matin m’avait surpris. J’aurais bien été me promener dans le bois de la Cambre si je n’avais encore eu deux ou trois clients à traiter. Dans ce métier, il n’y a jamais moyen de déjeuner tranquillement, ni de profiter d’une belle fin d’après-midi. C’était toujours à ces heures-là que mes patients venaient me raconter leurs histoires. Je sentis un début de migraine. La cliente de cinq heures était une nouveauté. Elle avait pris rendez-vous la semaine dernière. Francesca Neumann. Au téléphone, elle s’était annoncée avec une voix très douce, assez basse, étrange. Je dirais même érotique. De cette voix d’outre-tombe, elle m’avait dit d’emblée : « La femme que je suis devenue me fait peur ! ». En résumé, elle n’arrivait pas à nouer une aventure amoureuse qui tienne la route, se dérobait chaque fois devant ses prétendants et vivait cela avec une lucidité qui l’effrayait. Elle ajouta qu’elle habitait dans mon quartier et que ça lui faciliterait les choses. Dans un quart d’heure, elle serait là et je serais fixé sur le personnage. La sonnette de l’entrée tinta, il était cinq heures pile. Je me souviens encore parfaitement de cette sonnerie, c’était le vingt-quatre avril 2004 à cinq heures de l’après-midi. J’aurais mieux fait de ne jamais ouvrir la porte parce que ce fut ce jour-là, à cette heure-là, que mes ennuis commencèrent. Quand je la vis s’encadrer dans la porte d’entrée, je faillis perdre contenance. Mademoiselle Francesca Neumann était d’une rare beauté. À côté d’elle, Sharon Stone aurait fait l’effet d’une candidate malheureuse à un concours de beauté de Flandre-Orientale. Je sentis aussitôt une kyrielle de symptômes qui ne trompaient pas : impression de chaleur subite à l’intérieur de tout mon corps, contraction de la glotte, battements de cœur irréguliers, bouche sèche, sensation d’étouffement, mains moites, pupilles dilatées. Au bord du malaise, j’étais devant elle comme un papillon venu se brûler à la chandelle. Dans le langage courant, cela s’appelle un coup de foudre. Pourtant, Dieu sait si j’étais blasé : à ma belle époque, il y a longtemps, j’en ai connu quelques-unes de ces beautés à vous couper le souffle qui bouleversaient ma vie d’un seul regard, mais une femme comme celle-là, je crois bien que je n’en avais jamais rencontré. Elle portait des lunettes teintées et était habillée de noir. Un deuil ? Un pantalon très ajusté soulignait la courbe pleine de ses hanches et un décolleté profond laissait apercevoir le creux de sa poitrine. Curieusement, à ce moment-là, j’eus l’impression fugace de la reconnaître. L’avais-je déjà rencontrée ? Je chassai l’idée : une splendeur pareille ne s’oubliait pas de sitôt. J’en avais fini avec l’amour et les femmes ne m’émouvaient plus. Pourtant, là, il se produisit en l’espace d’une seconde la résurrection d’un désir que rien n’aurait pu empêcher. J’étais gêné de mon bide proéminent, de mon front dégarni, de mes petits yeux de myope et de mon nez d’alcoolique dessiné comme une fraise. Le temps était suspendu. Je n’entendais plus les perruches dans le magnolia et je restais là, fasciné comme devant un chef-d’œuvre que je ne pourrais jamais m’offrir. D’habitude, j’avais affaire à des clientes au physique banal, grises, sur le retour, qui n’avaient que des restes pour inspirer l’amour. Elles venaient me trouver parce que leurs maris les trompaient, que leurs amants les abandonnaient ou que leurs enfants les persécutaient. Ébahi par son allure, j’étais incapable d’un geste. Elle me dit, de sa voix très maîtrisée et sourde, qui correspondait peu à son éclatante féminité : « Bonjour, Docteur. » Sans rien ajouter. Je la saluai. Dans son beau visage très régulier, encadré d’une toison de lionne, des yeux perçants me fixaient. Contrairement à d’autres patients qui se montraient d’emblée curieux, elle n’effleura même pas du regard l’aménagement de mon cabinet. Rien ne semblait l’intéresser, ni le lit de repos de Mies Van Der Rohe en cuir capitonné sur lequel elle s’allongerait peut-être un jour, ni le fauteuil de Charles Eames dans lequel j’écouterais son langage inconscient, ni la décoration des murs : l’original du portrait de Freud par Halberstadt, un motif végétal de Zoran music qui suggérait l’enracinement du moi dans l’inconscient, un autoportrait d’Eugène Leroy dans lequel on distinguait l’émergence de la silhouette de l’artiste et quelques autres œuvres d’art de moindre importance. Ce décor datait de l’époque où Sigmund, le Sphinx de Vienne, était mon mentor et où j’investissais dans l’achat d’œuvres d’art pour habiller mon cabinet. Il n’avait jamais recelé de trésors comme ceux de la collection de mon maître à penser : les bronzes du Louristan ou la statuette d’Astarté, mais bien que n’étant qu’une pâle imitation du bureau du 19, Berggasse à Vienne, le mien témoignait de l’enthousiasme d’alors. Cette identification mégalomaniaque à celui qui influençait ma pensée me semblait aujourd’hui risible et j’éprouvais de la gêne à m’en souvenir. Malgré ses lèvres pulpeuses, sa poitrine qu’on voyait plus qu’on ne la devinait et sa posture provocante, Francesca Neumann n’avait rien de la vulgarité qui accompagne souvent une sensualité trop apparente. Rien d’ordinaire. Elle avait la classe naturelle des gens bien éduqués. J’ai pensé, je ne sais pourquoi : une beauté fatale. En osant enfin la dévisager, un petit détail me frappa : elle avait le visage bronzé comme une déesse des plages, mais seule sa main droite était brune ; curieusement, sa main gauche était d’une pâleur qui faisait ressortir une bague sertie d’une imposante émeraude. Elle ne semble pas manquer de moyens, me dis-je, en espérant remplacer ma voiture grâce aux revenus de sa cure. Tout n’allait pas si mal aujourd’hui ! Je remarquai aussi qu’elle avait des mains assez fortes, presque des mains d’homme avec des phalanges larges et le bout des doigts carrés. Plus délicate était la nébulisation de jasmin que sa présence dégageait. Un parfum insidieux et obsédant. J’eus beaucoup de peine à la prier d’entrer, ma voix tremblait, mes gestes étaient gauches et je me demandais déjà comment, après un entretien préliminaire, j’oserais lui demander de s’allonger sur le divan. Elle s’installa dans le fauteuil face à mon bureau sans me quitter des yeux et croisa les jambes. Je restai quelques instants bouche bée, puis j’entamai péniblement. — Je vous écoute, Madame… — Mademoiselle, rectifia-t-elle sèchement, de sa voix profonde. — Avant tout, sachez que vous devrez me dire tout ce qui vous passe par la tête, même si vous trouvez cela inutile, incongru ou même stupide. Évitez encore moins de taire ce qui pourrait vous paraître honteux ou pénible. Tout ce qui s’exprime dans ce cabinet restera strictement entre nous. De mon côté, je m’engage à mettre mon expérience à votre service pour décoder le matériel inconscient que vous ferez surgir. Cela vous permettra peut-être de retrouver les domaines perdus de votre psychisme qui pourraient être la cause de ce qui vous amène ici. Ce pacte qui s’établit aujourd’hui entre nous ne doit souffrir aucune exception. Je vous préviens qu’une psychanalyse n’est pas un chemin bordé de roses ; cela vous demandera un sacrifice de temps, d’argent et une sincérité totale. Vous devez être consciente que ce sera parfois difficile. Dans un premier temps, nous aurons des entretiens en face à face, plus tard, nous verrons… – En lui parlant ainsi, j’avais l’impression de tenir un discours artificiel qui n’avait rien à voir avec les sentiments qu’elle venait de déchaîner. Il fallait encore préciser quelques détails. – Mes séances de cure vous coûteront soixante euros et dureront cinquante minutes. Si vous voulez vous décommander, il faudra le faire quarante-huit heures à l’avance, faute de quoi, je vous en réclamerai le prix. Enfin, en dehors de mon cabinet, je ne vous connaîtrai pas. Si je vous rencontre dans la rue, ne me saluez pas, je vous ignorerai. C’est la règle. – Je pensai : bien à regret. Très sûre d’elle, mademoiselle Neumann acquiesça avec un sourire inquiétant, laissa planer un bref silence, puis commença à me raconter son histoire.
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