Chapitre 5 : Premiers pas de lycanthrope      36

1934 Mots
Chapitre 5 : Premiers pas de lycanthrope Mars-avril 53 av. J.-C. Bibracte était le centre névralgique du pouvoir éduens. C’était aussi un important lieu d’artisanat et de commerce où se côtoyaient les mineurs, forgerons et frappeurs de monnaies. Sis sur une colline où s’étendait un plateau de 135 hectares, l’oppidum était protégé par de puissants remparts jalonnés d’une quinzaine de portes dont la plus grande se nommait la Porte du Rebout3, présentant une ouverture de 20 mètres de large pour 40 de profondeur. Surmontée d’une tour de garde en bois, l’entrée était constituée d’une double porte. La ville dénombrait plusieurs quartiers spécifiques : la Côme Chaudron et le Champlain, près de ladite porte, étaient dévolues à l’artisanat et plus particulièrement le travail des métaux. On y trouvait entre autres des ateliers de forgerons, bronziers, émailleurs ou encore frappeurs de monnaie. Les métaux extraits des mines sises aux alentours de l’oppidum parvenaient ici sous forme de barres coulées. Dans une clairière surplombant le rempart et à peu de distance de la Porte du Rebout se trouvait la Pierre de la Wivre. D’origine volcanique, cette grosse roche était un sanctuaire sacré pour les Eduens. Au centre de Bibracte, un plateau dit du Parc aux Chevaux constituait le quartier des seigneurs, fait de magnifiques demeures très semblables aux maisons romaines, bien que bâties en bois. La Pâture du Couvent était une vaste clairière traversée par la route venant de la Porte du Rebout : c’était ici que logeait la population plus modeste, dont Leonidas et moi-même. Majoritairement constituées de bois et de terre, les maisons étaient plus confortables que toutes celles qu’il nous avait été donné de voir en Gaule. Bibracte était plus riche que n’importe quelle autre cité de la région et cela se voyait. Profitant allégrement de notre séjour, nous passâmes beaucoup de temps à nous entretenir de lycanthropie. Leonidas se devait désormais d’éduquer celui qu’il considérait comme son fils spirituel. Ayant oublié la douleur éprouvée lors de la cérémonie, j’étais prêt à affronter ma nouvelle tâche, bien que je n’aie pas encore vraiment eu l’occasion d’éprouver un quelconque changement en moi. Mais était-ce forcément le cas ? Est-ce que je devais changer de mentalité du fait de ce bouleversement ? Commençant donc mon apprentissage, Leonidas m’emmène dans une épaisse forêt. Et parvenus dans une clairière, il me récite l’incantation qui va devenir un rituel destiné à me faire prendre la forme d’un loup, ceci dans la dévotion la plus totale : ⸺ Ô Cernunnos, point central d’équilibre, dieu total, réunit en moi les trois forces fondamentales. Donne-moi la force de faire respecter ta volonté. Donne-moi la force animale, le pouvoir de la nature, la puissance du loup. Awen. Puis il me donne quelques conseils précieux afin que ma nouvelle existence se déroule au mieux : ⸺ Si tu ne veux pas devoir changer ta garde-robe à chaque fois, déshabille-toi et place tes vêtements en lieu sûr. Ensuite, ferme les yeux. Récite l’incantation en te concentrant et le tour est joué. C’est aussi simple que cela. Je me dévêtis, révélant les tatouages que le druide a tracé sur mon dos et mon torse, runes magiques communes à tous les lycanthropes mais qui diffèrent en fonction de son appartenance à telle ou telle famille. Je n’en savais rien alors. La cruelle blessure que je porte à l’avant-bras a cicatrisé et n’est plus qu’un mauvais souvenir. Accomplissant le rituel je ferme les yeux, alors que Leonidas en fait de même. Je sens monter en moi un long frisson comparable à celui éprouvé lors d’un o*****e et même mon pénis manifeste son contentement. Ne pouvant m’empêcher de sourire, je suis empli d’une joie soudaine quand mes muscles se contractent en l’espace d’une seconde. Tombant à genoux, je n’éprouve plus aucune douleur alors que ma peau se craquèle, laissant échapper de plus en plus de gouttelettes de sang. Des poils gris recouvrent mes membres et je ne ressens guère plus de douleur quand mes mains font place à des pattes et que mon visage prend la forme d’une tête de loup : la transformation est bel et bien devenue indolore, à mille lieux de ce que j’ai vécu la première fois. Ainsi deux énormes lycanthropes au pelage gris, l’un étant plus clair que l’autre, se tiennent dans la clairière. Urinant pour marquer leur territoire, ils hument un instant l’air puis partent dans une course effrénée à travers les bois, se poursuivant en lâchant de petits jappements joyeux, s’amusant follement. Leur cavalcade dure une bonne heure et quand ils parviennent au sommet d’une colline, se mordillant, mimant de fantasques attaques, ils s’arrêtent un instant pour contempler le paysage en contrebas alors qu’un fort vent ébouriffe leurs poils. Au loin Bibracte est éclairée par quelques foyers brûlant ici ou là et j’ai le sentiment d’avoir déjà vécu cette scène, dans un rêve qui n’a de cesse de me tarauder depuis des mois. Enfin j’ai rejoint ma vraie famille, celle des lycanthropes et je ne regrette pas ce choix. Accepter le pacte unissant les membres de cette fratrie signifie pour moi l’exploration de terres inconnues et je me sens bien dans la peau d’un loup, parce que j’avais hâte d’accomplir la tâche qui est désormais la mienne. L’apprentissage se poursuit le lendemain, alors que nous arpentons une esplanade longue de cent mètres, sorte de belvédère sis au sommet de Bibracte et où se tiennent d’ordinaire les cérémonies religieuses et les rassemblements politiques. Délimité par une levée de terre doublée d’un fossé, l’endroit est empreint de solennité. Les habitants de l’oppidum aiment venir s’y balader afin d’y réfléchir ou tout simplement pour s’y recueillir. Leonidas me parle de ce que mon nouvel état peut m’apporter dans mon quotidien : ⸺ Être un lycanthrope te donne des sens plus aiguisés. Tu en connais déjà deux que tu maîtrises parfaitement : l’ouïe et l’odorat. Mais désormais tu es aussi beaucoup plus fort physiquement et rapide. Peut-être ne le sens-tu pas, mais en toi pulse une nouvelle puissance. Je te montrerai comment te servir au mieux de tes pouvoirs. Tu deviendras un meilleur combattant, si bon que personne ne pourra jamais t’atteindre de son arme. Tu seras si rapide qu’aucun coup d’épée ne pourra même t’effleurer. Et même si par maladresse cela devait survenir, tu es de toute manière, immortel : tes blessures guériront beaucoup plus vite que la normale. Nous cicatrisons presque instantanément et rien ne peut nous tuer. La douleur, par contre, est présente. Hélas, soupire-t-il en regardant au loin, se remémorant certainement quelques souvenirs peu agréables. Il existe cinq règles fondamentales que tu dois apprendre, reprend-il après un silence. Elles doivent être ton credo et jamais tu ne devras les enfreindre. Tout lycanthrope se doit de les connaitre. Certains les ont même fait tatouer sur leur corps. ⸺ Les voici : La cohésion du monde tu veilleras, Ton maître tu serviras et défendras jusqu’à sa mort, Vers le bien tu tendras, Tu ne trahiras jamais les tiens et jamais tu ne révéleras leur existence, Le pouvoir tu fuiras. Les jours suivants il m’enseigna comme promis de nouvelles techniques de combat et je pris effectivement conscience de tout ce que la lycanthropie m’apportait : je fus ébahi par ma vitesse d’exécution qui me donna le sentiment d’être invincible et par la terrifiante force qui coulait dans mes veines et me permettait aisément de broyer une pierre d’un seul coup de poing. Passant des heures près d’une des nombreuses fontaines de Bibracte, alors que le matin se levait, nous nous entrainions inlassablement à reproduire les mêmes gestes, Leonidas m’aidant à peaufiner les nouvelles techniques qui allaient me permettre de profiter pleinement de mes facultés. Sautant par-dessus la fontaine de forme rectangulaire divisée en plusieurs compartiments, j’accomplis de magnifiques figures dans les airs, retombant parfaitement au sol. J’apprends aussi à éviter les coups et à en porter de manière si rapide et inattendue que je me sens capable de vaincre une armée à moi seul. Le fait de s’entraîner en ce lieu n’est pas si anodin : la fontaine Saint-Pierre est connue pour être un lieu de pèlerinage où les Gaulois lancent des pièces de monnaie afin que leurs vœux soient exaucés. Leonidas souhaite ainsi marquer le côté sacré de mon enseignement et la pureté de cette eau doit m’apporter la force nécessaire à ma tâche, mais aussi la spiritualité due à mon rang et l’humilité qui doit aussi habiter tout lycanthrope. ⸺ Dans ce monde existent des choses plus puissantes que nous et nous en sommes les gardiens, me dit-il. Nous ne devons jamais l’oublier. Nous servons un dieu et nous ne devons pas envisager vouloir profiter de notre force pour prendre sa place : le châtiment réservé au coupable est impitoyable. Les quatre grands chefs de famille en savent quelque chose : Bleiz, Berserck, Mars et Déménète ont péri par le feu en oubliant qui ils étaient et en entrant en guerre les uns contre les autres, chacun souhaitant prendre le pouvoir. Nous nous promenons à l’aube, approchant d’un autre haut-lieu de Bibracte : le bassin en forme de coque de navire de 11 mètres de long construit selon des règles hellénistiques, en bloc de granit rose. Son orientation transversale correspond exactement au lever du soleil durant le solstice d’hiver et au coucher du soleil durant le solstice d’été. L’évacuation des eaux se fait par l’entrée nord et se poursuit par une canalisation. J’interviens : ⸺ J’ai souvent vu dans mes rêves un jeune homme blond, aux yeux presque transparents et entouré de loups, me tendre la main. J’ai d’ailleurs accepté cette main lors de la cérémonie, juste avant que je me transforme. Qui est-ce ? ⸺ C’est Bleiz, répond Leonidas, sans même avoir à réfléchir. ⸺ Et Cernunnos ? Le verrai-je un jour ? ⸺ Peu de lycanthropes ont été amenés à le voir, réplique le Grec en éclatant de rire. De toute manière ce n’est jamais bon puisque la dernière fois que Zeus Lykaios est apparu à l’un d’entre nous ce fut pour le punir. Je parle de Zeus Lykaios car même si, ici, il est nommé Cernunnos, il s’agit bien d’un seul dieu. Sa forme et son appellation changent selon les cultures. Je me perds dans la contemplation de l’eau qui forme de jolies arabesques dans le bassin sous l’effet d’un fort vent et finit par demander : ⸺ Mais quel dieu dois-je honorer ? ⸺ Peu importe, me répond Leonidas en dissimulant parfaitement son mensonge sous un sourire paternel des plus faux. Tu es ici en Gaule et tu ne trouveras que des sanctuaires dédiés Cernunnos. ⸺ Oui, mais en tant que Romain, je suis censé honorer Mars n’est-ce pas ? ⸺ C’est vrai. Je me retourne d’un bloc vers mon ami, un air soudainement dur marquant mon visage juvénile : ⸺ Alors pourquoi m’as-tu enseigné une incantation à Cernunnos ? Leonidas comprend que Gaius n’est pas aussi naïf qu’il veut bien le faire croire. Il a grandi et le Grec ne peut s’empêcher de penser qu’il est responsable de ce mûrissement : n’est-il pas son mentor ? Ne sachant que répondre, il peine à dissimuler son embarras, ce qui ne m’échappe pas. Pourtant je n’en laisse rien paraître. De longues secondes passent, silencieuses, égrenées par le bruit du vent qui siffle avec force jusqu’à nos oreilles engourdies. Enfin Leonidas trouve une parade qui lui parait satisfaisante, mais qui me rend plus méfiant encore, me rassérénant dans mes doutes quant à mes véritables origines : ⸺ Nous sommes en Gaule, je le répète. La cérémonie a eu lieu en Gaule, alors il est normal que tu adoptes les rites gaulois. Cela représente beaucoup trop de points communs tendant tous vers une même constatation : tout semble me rattacher à cette terre. À commencer par mes rêves qui m’ont permis de retrouver mon vrai foyer et mes parents. Je suis désormais certain qu’il ne s’agit pas que de simples rêves : j’ai réellement plongé dans de véritables souvenirs. Il y a aussi mon attirance pour la culture gauloise, fait qui remonte à mon enfance, ma facilité à maîtriser la langue celte qui n’est pourtant pas facile et particulièrement éloignée du latin. Sans oublier mon physique finalement plus proche de celui d’un Gaulois que d’un Romain. Et maintenant cette constatation. Si je suis véritablement de la famille de Mars pourquoi n’est-ce pas lui que j’ai vu au moment de ma première transformation ? C’est Bleiz qui m’a guidé. Et c’est Cernunnos que j’invoque. À partir de cet instant, je suis convaincu d’une chose : je suis Gaulois et je vais mettre toute mon énergie à comprendre ce qui s’est passé pour que je grandisse à Rome, loin de ma vraie famille. Cette quête va m’occuper et me faire oublier Niamh et son joli sourire. Pour un temps trop court, hélas.
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