Chapitre 8 : Les Aduatuques paient le prix
Eté 53 av. J.-C.
Au soir de ce premier jour, Marcus tient conseil avec ses centurions et ils conviennent de maintenir une discipline de fer afin d’éviter que ce genre de spectacle ne se reproduise. Toutefois, le général écoute ses subalternes qui lui conseillent de ne pas brusquer ses hommes et de leur laisser plus de liberté quant au pillage. Il leur accorde le droit de se saisir de tout le butin qu’ils jugeront intéressant. Une victime ou deux seront tolérée, pour autant que les légionnaires soient molestés auparavant.
Ainsi, au deuxième jour tout se passe relativement bien. Les trois légions parviennent dans une petite ville située non loin des terres éburonnes. Il s’agit donc d’une potentielle cache pour Ambiorix et si tel n’est pas le cas, il parait évident que les habitants de cette cité aident l’ennemi. Marcus n’a donc aucune pitié pour les malheureux habitants de celle-ci, puisqu’il ordonne à ses hommes de détruire tous les ateliers d’artisans afin de briser définitivement le potentiel économique de la ville. Les habitants sont également avertis que s’il leur prend l’envie d’offrir le gite à Ambiorix, ils devront en subir les conséquences qui seront forcément tragiques. Une partie de la cité est incendiée en guise d’avertissement.
Le troisième jour, les Romains se présentent devant Dunon, la capitale Aduatique. Le but est simple : faire comprendre à leur chef qu’il doit impérativement se contenir à l’égard d’Ambiorix. Pour se faire, Marcus sait se montrer une fois de plus très persuasif. Demandant à voir ce dernier, le général exige ensuite d’obtenir 500 otages en guise de bonne foi du peuple aduatuque. Vitrix, le Roi, refuse bien évidemment : il s’insurge contre Marcus qui a l’impudence de l’accuser de trahison face à Rome.
⸺ Jamais je n’ai aidé Ambiorix. Jamais, répète-t-il d’un air éteint, visiblement déçu.
Mais Marcus ne le croit pas : les Gaulois sont des menteurs de toute manière. Ils sont solidaires les uns des autres : pour preuve, les coalitions qu’ils n’ont de cesse de mettre sur pied. Il faut donc faire un exemple afin de faire comprendre à Vitrix qu’il ne doit pas jouer avec Marcus Falerius. Et alors qu’il regarde rêveusement les belles falaises sises au loin de Dunon, dans un paysage d’une beauté sauvage à couper le souffle, le général prononce ces paroles d’un ton dur :
⸺ Vous avez jusqu’à la nuit pour quitter la ville. Désormais vous en êtes chassés. Vous bénéficierez d’un sauf-conduit afin de gagner de nouvelles terres.
⸺ C’est une honte ! s’énerve Vitrix en se redressant d’un coup de la magnifique chaise dans laquelle il a pris place. Pourquoi devrais-je affronter une telle humiliation alors que je n’ai rien à me reprocher ? Est-ce la guerre que tu souhaites ?
⸺ Il suffit ! vocifère Marcus en lui lançant un regard chargé de haine qui fait tressaillir le Gaulois. Ne me menace pas, sinon tu devras en payer les conséquences ! Si tu parles de guerre, c’est bien que tu te considères comme un ennemi de Rome.
⸺ Mais comprends-moi, reprend le barbare d’un ton plus affable, presque plaintif. Je ne peux accepter un tel exode qui est une humiliation pour mon peuple. Et nous ne sommes même pas coupables de ce dont tu nous accuses.
⸺ Par le passé vous avez déjà démontré ce que valait votre parole, réplique le général en lui tournant à nouveau le dos, démontrant ainsi le mépris qu’il a pour ces Gaulois. Rappelle-toi de l’épisode de votre soi-disant reddition. N’aviez-vous pas juré de jeter toutes vos armes dans le fossé ?14 Au lieu de cela vous avez dissimulé nombre d’épées et vous avez sournoisement attendu la nuit pour nous attaquer. Les Aduatuques ne sont que des menteurs.
Vitrix comprend dès cet instant qu’il n’y peut rien : cet arrogant général à l’allure pourtant sympathique et ses traits juvéniles a déjà décidé du sort de Dunon. Son peuple va une fois de plus subir les affronts de ces Romains. Lorsque leur colère sera passée, ou lorsqu’enfin Ambiorix sera tombé entre leurs mains, les choses se calmeront enfin. Ne pouvant de toute manière se heurter à trois légions puissamment armées, le chef Aduatuque n’ayant guère plus qu’une centaine de guerriers en état de se battre – c’est tout ce qui subsiste des anciennes forces après l’épisode de la fausse reddition de 57 avant Jésus-Christ et les représailles qui en ont découlé15 - il se plie donc aux conditions de Marcus.
Le lendemain, alors qu’un brillant soleil s’élève au-dessus des hauts plateaux de la région, plus de 300 Aduatuques partent en exode, n’ayant pu emporter avec eux que le strict nécessaire. Mais ils ne peuvent aller bien loin puisqu’à peine parviennent-ils à la hauteur des falaises qui bordent la rivière s’étirant à deux kilomètres de Dunon, que les trois légions de Marcus Falerius les encerclent. Les Gaulois sont entravés et emmenés en tant qu’esclaves par des marchands venus là à l’appel du général. Pas un ne résiste. À quoi bon de toute manière ? Depuis l’arrivée des Romains, les Aduatuques ont appris à vivre en opprimés pour ne pas disparaître définitivement.
Au quatrième jour, les Romains repartent de Dunon qu’ils pillent une deuxième fois et écument la campagne à la recherche de toute preuve de liens entre les Aduatuques et les Eburons. Brûlant les récoltes, dévastant des propriétés agricoles, ils finissent par dénicher un campement dans une forêt. Et quand un légionnaire découvre un médaillon qui arbore un cheval sur l’une de ses faces, Marcus jubile : il est certain d’avoir enfin trouvé la preuve de la participation des Aduatuques à la dissimulation des Eburons. Le cheval n’est-il pas l’emblème du peuple d’Ambiorix ? Ce campement est donc éburon. Ce fait change radicalement l’état d’esprit de Marcus qui se résout alors à se montrer plus dur encore face à ceux qu’il considère dorénavant comme des traitres doublés de menteurs, ce dont il n’a que moyennement douté. Mais désormais il en a la preuve formelle.
Un autre fait le plonge dans une fureur noire qui va mener à des événements terribles : alors qu’ils progressent plus avant dans les bois, avec grande prudence, les soldats de l’avant-garde sont pris à partie par une cinquantaine de guerriers gaulois surgis de nulle part. Ceux-ci sont vite repoussés puis capturés par les cavaliers. Et quand il est établi qu’il s’agit bel et bien des propriétaires du camp et qu’ils sont effectivement éburons, Marcus prononce ces paroles terrifiantes :
⸺ Ces porcs de Gaulois sont des gens sans parole. Ils vous regardent en souriant et dès que vous leur tournez le dos, ils vous poignardent. Ils ne méritent aucun égard et aucune pitié. Désormais nous sommes en guerre. Considérez-les en ennemis, finit-il à l’adresse de ses lieutenants.
Et c’est bien ce que l’ensemble de ses troupes va entreprendre.
Le cinquième jour, les légions commandées par Marcus parviennent devant les palissades d’un village de moyenne importance. Le général ordonne de rassembler tous les habitants sur la place centrale et dès que cela est fait, il leur tient un vague discours, déclarant qu’ils sont coupables d’avoir aidé les Eburons et qu’en conséquence ils doivent assumer le poids de leurs erreurs. Sous la menace des armes, les femmes, enfants et vieillards sont emmenés dans la demeure du chef, le plus grand bâtiment du village. Les hommes s’offusquent, mais les légionnaires en rossent quelques-uns pour calmer toute velléité venant des autres.
Et, alors qu’ils sont fermement maintenus, les Gaulois doivent assister à un spectacle horrible : plusieurs Romains s’avancent vers la bâtisse, une torche à la main et la jettent sur le toit en chaume. En quelques instants l’ensemble s’embrase, l’incendie devenant très vite incontrôlable : le bâtiment n’est constitué que de bois. Des hurlements de terreur déchirent l’air malgré les craquements tonitruants provoqués par le feu. Puis ces hurlements deviennent des cris de souffrance alors que déjà une partie de la maison s’écroule. Les époux des malheureuses enfermées dans cet enfer se débattent, mais ils ne peuvent rien faire. Et alors que le brasier redouble d’intensité, Marcus descend de son cheval, s’adressant à ces barbares qui pour la plupart pleurent, comprenant que leur famille est déjà morte :
⸺ Avouez vos fautes ! Sinon vous subirez un sort comparable !
Mais pas un ne répond. Furieux, il se précipite vers un être quelconque aux cheveux roux et qui porte une longue barbe ainsi que des moustaches de même grandeur. Le saisissant par le cou, Marcus lui hurle, la bave aux lèvres :
⸺ Dis-moi où est caché Ambiorix ! Dis-le-moi tout de suite !
L’homme le regarde avec un sourire las sur son visage ingrat et lâche d’une voix éteinte :
⸺ À quoi bon de toute manière ? Ils sont déjà condamnés.
Ivre de rage Marcus dégaine son glaive et le plante dans la poitrine du malheureux qui ne crie même pas. Et quand il retombe dans une mare de sang, le général le laissant là, remonte sur son cheval et ordonne :
⸺ Tuez-les tous et incendiez leur village !
Puis il part, suivi de sa garde qui n’ose prononcer la moindre parole. Bientôt d’horribles hurlements se font entendre et les bâtiments partent en fumée alors que les légionnaires se livrent à un m******e qu’ils ont tant attendu, assouvissant leurs instincts les plus vils.
Le sixième jour, les légions poursuivent leur destruction, sous le commandement de leur chef au visage devenu dur, méconnaissable, carrément défiguré par la rage. Ravageant le territoire aduatuque, ils brûlent des fermes, tuent maints innocents et poursuivent ceux qui parviennent à échapper à leur fureur, jusque dans les bois où la cavalerie les dépèce un à un. Personne n’est épargné. Participant pleinement à la curée, Marcus pourfend des hommes, des femmes, des enfants, les bras recouverts de sang, nullement repu par ce c*****e. Il est désormais aux portes de la folie et rien ne semble être en mesure de rassasier sa soif de vengeance.
Quand, au septième jour, ils reprennent la direction du camp de César en territoire éburon, les Adutauques ont bel et bien payé le prix de leur soi-disant alliance avec Ambiorix : leur terre n’est dorénavant plus qu’un amas de ruines fumantes où seul règne le silence de la désolation, perturbé parfois par l’écho sifflant d’un vent chaud, dû aux incendies.