Chapitre II

2350 Mots
IIOr, cette même nuit, en effet, peu après que l’horloge de la cathédrale eut sonné ses douze coups, Farinet n’avait point fait de bruit, mais il avait quitté le cadre en bois de chêne scellé au mur où il couchait sur une paillasse. Le gardien-chef, qui avait fait sa tournée, un moment avant, ayant rabattu le guichet grillagé qui ouvrait à l’extérieur dans la porte doublée de fer, l’avait encore vu étendu bien sagement sous sa couverture ; il avait été dormir, lui aussi. C’était peu après les douze coups de minuit ; – Farinet s’était mis assis sur sa paillasse. Il n’avait pas bougé d’un long moment. Il a été prudent et calculateur (comme il l’était en toute chose). Longtemps, il était resté immobile, ayant à s’assurer d’abord que tout était tranquille dans le bâtiment des galères (qui est le nom qu’on donne dans le pays à la prison). Il n’avait rien entendu. Il n’avait eu qu’à écarter ses couvertures. Peu après minuit, il se lève ; il va pieds nus à la meurtrière qui était percée dans le mur ; il se hisse jusqu’à elle à la force des bras, ayant empoigné un des barreaux ; puis, arc-bouté dans l’épaisseur de la pierre, comme un ramoneur dans sa cheminée, il s’était remis à son travail. On n’a jamais bien su comment il s’était procuré cette lime à métaux, mais il était facile de voir qu’il s’en était déjà servi, les barreaux étant sciés aux trois quarts. Et sa lime s’était remise à tousser ou faisait un bruit de respiration comme quand quelqu’un a de l’asthme ; de temps en temps elle s’arrêtait, mais tout continuait à être tranquille dans les galères, alors la lime repartait. C’est ainsi que le premier barreau avait été bientôt complètement scié, puis le second. Ils étaient pourtant robustes tous deux, parce que forgés au marteau sur l’enclume dans le vieux temps (quand on savait encore ce que c’était que forger) : n’empêche qu’ils étaient maintenant coupés à leur sommet et à ras de la pierre, l’un et l’autre ; car Farinet avait décidé de leur laisser le plus de longueur possible, de manière à avoir du jeu pour les ployer. Il est resté encore un instant sans plus faire aucun mouvement, ayant dû d’abord laisser taire le bruit de son cœur. Il buvait sa sueur salée avec la langue au coin de ses lèvres ; et, coulant le long de sa nuque, elle lui collait sa chemise sur la peau. Il était maintenant coupé par la lumière de la lune, à la hauteur de la ceinture ; c’était le bas de sa personne qui était éclairé par elle ; le bas de sa personne était comme de la glace, tandis que ses mains et sa tête étaient comme du feu. Ça ne fait rien, on va leur montrer qui on est ! Il a attendu tant qu’il fallu avec patience, guettant d’une oreille les bruits qui auraient pu se faire entendre à l’intérieur de la prison, de l’autre oreille ceux du dehors ou qui auraient pu s’y produire ; mais c’était seulement un cheval qui toussait là-bas, de l’autre côté du mur de la cour ; puis l’horloge de la cathédrale qui avait sonné une heure du matin. Il se suspend à l’un des barreaux des deux mains ; il se laisse retomber... Ah ! ils ont cru m’avoir ! La barre cédait sous son poids ; ah ! ils ont cru qu’ils allaient me garder encore six mois dans leurs galères, ils ne savaient pas qui je suis. Le roi d’Italie non plus, Humbert Ier, ne le savait pas : il l’a su. Déjà Farinet passait au second barreau, ne sentant même point que le sang lui coulait le long du bras jusqu’à l’aisselle ; le second barreau venait de céder également. L’un et l’autre faisaient maintenant une sorte de crochet à la courbure inclinée vers le sol, laissant tout juste au-dessus d’eux la place qu’il fallait pour passer ; une place réduite, il est vrai, et même réduite à l’extrême, où on ne pouvait engager le corps que dans le sens de la longueur, mais ça le connaissait un peu ! On n’a pas couru la montagne depuis tout petit sans avoir appris comment faire, puis la liberté l’attendait là tout près et entrait jusqu’à lui avec la lumière de la lune, lui disant : « Tu y es presque, Farinet, encore un petit effort, c’est ça... » Elle lui disait : « A présent, tu n’as plus qu’à nouer la corde... C’est ça... Tu fais deux nœuds. N’aie pas peur. » Il n’avait pas peur. Car c’était vrai qu’on l’aimait bien et les choses aussi l’aimaient bien. Il n’avait pas eu besoin, comme tant de prisonniers dont on lit l’histoire dans les livres, de découper en b****s la toile de sa paillasse ; il avait une corde, une vraie, une corde faite de bon chanvre, qui était juste de la longueur qu’il fallait, c’est-à-dire huit mètres environ. On l’aimait bien, on s’occupait de lui. Et il voyait que même les choses avaient de l’affection pour lui, parce que, ayant donc fixé la corde par un double nœud à l’un des barreaux, c’est juste à ce moment qu’un nuage avait passé devant la lune. Les galères sont dans le haut de la ville où elles dressent leurs grands murs nus ; et ainsi sa personne aurait pu être facilement aperçue, se démenant en sombre sur la façade claire, s’il y avait eu de la lune, mais il n’y en a point eu. Elle avait dit : « Je ne veux pas te gêner », en même temps elle se retirait derrière un gros nuage noir. Il s’est laissé descendre le long du mur dans une nuit profonde sans pouvoir être distingué d’elle. Il n’a eu qu’à se confier à la corde jusqu’à son extrémité pour toucher terre. Il ne pensait plus à rien, tout s’est passé avec une grande rapidité. Les mouvements qu’il faisait, c’est comme si quelqu’un les faisait pour lui ; ils se succédaient si rapidement qu’il n’avait même plus le temps de s’en rendre compte. Arrivé ensuite au bas de la corde, ses pas ont été parfaitement silencieux. Il a été comme dans le fond d’un puits, et c’était le chemin de ronde, pas large : quatre ou cinq pas à faire tout au plus ; il les a faits en silence, dans la plus grande obscurité. La lune, au-dessus de tous les clochers de Sion et de l’Evêché, disait : « Je me cache » ; lui, se porte avec ses pieds silencieux dans le pied du mur d’enceinte, qui est haut de cinq ou six mètres, mais ça le connaît. C’est tout à fait comme quand on allait chercher l’or, comme quand on allait chasser le chamois et on arrivait dans le bout d’une vire ; – alors pas moyen de s’en retourner, pas moyen de continuer, pas moyen non plus de descendre : sur ces corniches larges comme les deux mains où on s’engage, puis elles viennent à rien tout à coup dans le vide avec des vaches pas plus grosses que des bêtes à bon Dieu qu’on a entre les jambes, à quatre cents mètres plus bas. Ici (il riait en lui-même), ah ! ils croient m’arrêter peut-être avec leur pauvre maçonnerie, quand le Grand Maçon lui-même n’y a rien pu. Et allez demander également au roi d’Italie, le roi Humbert Ier, vous savez bien, quand il voulait me garder chez lui. Il avait des murs, lui aussi, à quoi est-ce que ça lui a servi ? Avec le bout des doigts de ses mains, il a trouvé au-dessus de sa tête une fissure ; avec le bout de ses doigts de pied il a trouvé une autre fissure dans le mur du gouvernement. Il se colle à la pierre le plus étroitement qu’il peut, le bras levé. L’autre bras alors va chercher plus haut, se fixe à son tour, est rejoint par le premier ; et il tire sur eux, en s’aidant du genou. Ainsi il est arrivé sur le faîte du mur pendant que Sion dormait ; il a jeté par-dessus le mur le bras gauche, il s’y est couché à plat ventre. Ça y est ! Le roi d’Italie... Deux ou trois mots, toujours les mêmes, lui chantaient dans la tête, pendant qu’un fleuve chaud allait de ses tempes à ses oreilles où il faisait une grande rumeur, mais agréable, maintenant ; c’était comme si on criait bravo. Le roi d’Italie... le roi d’Italie... De nouveau, le cheval avait toussé. L’horloge ensuite sonne de nouveau un coup. C’était cette fois sur la cloche claire, parce que la plus sourde sert à sonner les coups de l’heure et la claire ceux de la demie : alors Farinet s’était rappelé que son ouvrage n’était pas encore tout à fait fini. Il était monté à travers les vignes, puis il s’était laissé tomber dans l’herbe sous un pommier. Il respirait l’air de la liberté avec toute sa poitrine. Il tend la main, il sent sous sa main et à travers l’étoffe de son pantalon l’herbe mouillée ; levant alors la tête, il a réaperçu les étoiles, pouvant voir maintenant le ciel dans toute son étendue, et c’est bon et c’est beau. Il avait d’abord marché très vite et plutôt couru que marché, grimpant à la côte pierreuse, entre les souches couvertes de pousses qu’on venait d’arracher, ou dans le fond des fossés qu’on creuse pour les provignages, lesquels lui avaient fourni ainsi d’abord d’heureux couverts ; il n’avait pas eu le temps de penser à rien dans son pantalon de forçat, étant seulement préoccupé que ce pantalon ne fût pas vu et économisant son souffle ; mais, à présent, une branche de pommier est au-dessus de lui et il y en a une autre qui pend devant lui et le cache. Il regarde. Il voyait que la pente raide commençait juste sous sa personne, tombant là brusquement avec ses vignes culbutées ; alors il y avait dans le bas le large fond plat de la vallée, où un peu plus loin est le Rhône, tandis que tout Sion était entre le Rhône et lui. L’ensemble se présentait peu à peu, à mesure que ses yeux s’y habituaient, dans l’absence de toute lumière (ce qui le rassurait aussi), comme taillé à coups de ciseau dans de la pierre noire, y compris les hauteurs de Valère et de Tourbillon, mais moins hautes qu’il n’était lui-même. L’église, qui est au sommet de celle-là, et le château, qui est au sommet de celle-ci, étaient tous deux au-dessous de lui, tellement il était déjà monté. A présent il commençait à rire, et, s’étant assis, admirait comment toute une ville, avec un évêque, un gouvernement, un château, deux châteaux, des tours, sept ou huit églises, un tribunal, des juges, un jugement rendu, des gendarmes et des geôliers, n’avaient pas pu le retenir, toutes ces choses et ces personnes mises ensemble, tandis que lui était tout seul contre elles toutes. Il était seul, eux quatre ou cinq mille. Mais c’est que leur justice ne vaut rien, leur justice est de l’injustice. Eux, vivent petit là-dessous, ils vivent étroit, ils vivent faux (pendant qu’il regardait toujours de haut en bas), ils vivent couchés dans des lits, pendant qu’il sentait sous sa main l’herbe devenir toute mouillée, et elle était pleine de fleurs qui recommençaient à sentir bon. Adieu ! alors, vous autres, vous d’en bas. Chacun sa vie. Ils sont morts pour deux heures encore et j’ai tout le temps pendant qu’ils sont morts. Ils ont voulu m’empêcher de vivre parce que j’ai ma vie, à moi... Hardi ! crie-t-il dans son cœur, hardi ! et à bientôt la suite ; – mais pour l’instant repos, parce que tout va bien, mais c’est qu’on a bien calculé. Il tâte son corps dans l’herbe haute : touche ses pieds nus, ses genoux, le gros pantalon d’uniforme à rayures, la toile de chanvre pleine d’écorces de sa chemise d’uniforme, – mais dessous il y a moi et c’est moi qu’il y a dessous. Il se laisse aller en arrière. Il se laisse aller en arrière de tout son corps contre la bonne terre, il la touche de partout. Il s’applique à elle avec tout lui-même, le derrière du crâne, l’os de la nuque, les deux épaules, les cuisses, le mollet, le talon. Il voit que rien n’a encore bougé dans les galères. Il voit aussi que les étoiles commencent à pâlir entre les branches du pommier, et plus en avant dans le ciel dont la courbure commence à se défaire ; et, dessous, il y a les montagnes dont le nombre croît, au contraire, à mesure que la nuit s’en va. Il s’est assis. Il cherche à les compter. Elles percent partout comme des dents dans la gencive, avec leurs pointes qui sont blanches, toujours plus blanches, toujours plus nombreuses, les unes devant les autres en demi-cercle ; – en voilà une, en voilà une autre, ça en fait vingt, trente, cent, cinq cents, combien ? et la tête lui tourne, mais il rit: « C’est à moi, c’est à moi de nouveau... » Il regarde les choses de la terre qui renaissent à la bonne vie, ici, là-bas, plus loin, à droite et à gauche, partout: les brins d’herbe qu’on voit à peu près, les toits qui se séparent les uns des autres ; un clocher, trois, quatre, cinq, le Rhône, la route dans la plaine : c’est à moi. Et puis toutes les montagnes au-dessus de lui, tandis que les étoiles une à une s’éteignent. Alors le coq chante, pendant que dans le haut de la vallée, au-dessus des montagnes blanches, une sorte de brume pâle montait dans le ciel. Il s’était mis debout. Il allait vite. Il ne sentait pas les pierres, il ne sentait pas le piquant des chaumes, ni les épines des buissons. Il pensait seulement: « Attention », parce qu’il regardait aussi les trous par où sortaient ses genoux, il regardait son pantalon et sa couleur, car il avait maintenant une couleur, et on voyait qu’il était jaune avec une large b***e noire. Mais les villages sont rares sur ces pentes trop raides, dans ce pays à la terre pauvre et trop penché que des torrents, qui tombent du haut de la chaîne, coupent encore de leurs gorges. Il en connaissait tous les sentiers, toutes les cachettes ; il en connaissait une à une toutes les maisons, un à un tous les fenils ; tous les espaces bâtis et pas bâtis, cultivés et, pas cultivés. D’ailleurs, il n’était plus très loin déjà d’être arrivé. Un dernier ravin se présente ; il a seulement évité de s’engager sur le chemin qui le franchissait au moyen d’un pont. Il a pris un peu plus en amont, ayant grimpé à un talus qu’une haie bordait dans le haut ; – il s’est avancé jusque derrière la haie. A cent mètres devant lui, il y avait une maison. Le soleil venait d’en frapper le toit dont les plaques d’ardoise s’étaient mises à briller. En même temps, une petite fumée bleue est sortie par l’ouverture de la large cheminée à couvercle levé, montant dans le doré de l’air joyeusement, pendant qu’un chien courant était attaché devant la porte à une chaîne beaucoup trop grosse pour lui. De derrière la haie, Farinet siffle à trois reprises entre ses doigts. Il siffle d’une certaine façon à trois reprises derrière sa haie et l’homme, qui s’était montré dans l’encadrement de la porte, pose tout à coup par terre son seau de bois, tournant la tête dans la direction d’où les coups de sifflet étaient venus, puis s’avance dans cette direction, ayant fait taire le chien qui pleurait pour le suivre.
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