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2005 Mots
2.Le mystérieux rendez-vous Il essaya de la voir, il voulait lui crier son amour, lui demander pardon. Pendant des jours, il vécut dans une stupeur, en un désordre menaçant de l’esprit. Il avait des supplications à lui dire, auxquelles elle ne résisterait pas, si éloquentes et si humbles, qu’elle faiblirait. Mais la porte de Marie-Blanche fut fermée comme celle d’une prison dont on ne doit plus sortir. Il écrivit des lettres passionnées, folles de douleur. Elles lui furent retournées, sans avoir été ouvertes. Marie-Blanche, la chaste, qui avait tant aimé, n’aimerait plus. Cet amour s’était fané dans un souffle impie de scepticisme et de pourriture morale. L’enfant avait été atteinte dans le plus pur idéal de ses rêves. Beaufort augmenta son train de vie, pour s’étourdir. Dépenses sur dépenses, il lui fallut à la fin chercher des expédients. La Butte-aux-Cailles était une propriété de famille. Il y allait, depuis quelques années, passer six semaines d’hiver pour y chasser. Il trouva un acquéreur. Ce fut Holmutz. Alors que Simon n’avait encore manifesté à personne son intention de vendre, il reçut la visite imprévue du banquier qui lui fit une offre. Holmutz, on l’a vu, était rond en affaires : — Peut-être auriez-vous l’intention de vous débarrasser de la Butte ? La situation du château, sur la côte, avec la rivière en bas, et son panorama étendu sur la vallée de l’Aisne, me plaît beaucoup… En outre, je viens de former une société anonyme, pour laquelle j’ai acheté les carrières du Soissonnais. Je me propose d’y faire exécuter des travaux importants… J’ai donc besoin de m’établir à proximité… Votre avis ? Holmutz ne marchandait pas. Il paya comptant, un gros prix. Mais à la suite de cette affaire, des relations cordiales s’établirent entre eux. Le jour où Beaufort visita la Butte-aux-Cailles avec son acheteur — formalité bien inutile, avait déclaré le banquier, — son garde-chasse Joachim Jodoigne s’approcha tristement de lui et demanda un entretien. Il était accompagné de sa femme et de sa fille, Madeleine, une jolie enfant de dix-huit ans, brune et pâle, aux yeux de velours brun. Le garde expliquait : — Puisque monsieur vend la Butte, il ne nous reste plus qu’à nous en aller. Holmutz intervint : — Je ne l’entends pas de cette oreille… Si vous y consentez, je vous prends à mon service. — Monsieur, dit le garde, voici trois générations que nous sommes au service des Beaufort. Je ferai ce que M. Simon me conseillera. — Je vous conseille de rester, mon brave Joachim. Le soir de cette visite, Beaufort, seul, se promenait sous la haute futaie qui s’étend derrière la Butte. Il prenait une dernière fois possession des choses familières qu’il abandonnait à des étrangers, et qu’il ne reverrait plus. Une tristesse lourde pesait sur son front. La Butte, depuis deux siècles, appartenait à sa famille. C’était un déchirement de s’en séparer. Le soir tombait, sous bois et, dans l’ombre, il fut surpris d’apercevoir Madeleine, debout et immobile contre le tronc d’un cèdre dont la base était dégarnie de branches. — Madelon, que faites-vous là ? Les yeux de velours brun brillèrent, puis se voilèrent subitement. Il s’approcha. Elle était restée silencieuse, mais sa gorge palpitait, et soudain des larmes jaillirent en torrent. — Vous pleurez, petite Madelon ? Est-ce donc qu’on vous a fait du chagrin ? Il fut ému, infiniment. Il avait deviné au précédent hiver, pendant la saison de chasse, que cette enfant l’aimait. Il avait fait semblant de n’en rien voir. — Madelon, laissez-moi vous parler comme un grand frère… et je serai surpris moi-même de mes paroles si sérieuses, si sages… Je sais que vous m’aimez. Elle réfugia sa jolie tête contre l’épaule de Simon. — Il ne faut pas, Madelon, il ne faut pas que vous m’aimiez… Il ne faut pas vous abandonner à votre imagination. Je suis un homme qui ne sait plus comment il vit et qui n’ose plus réfléchir pour ne pas être obligé de rougir. Mon cœur est mort, et si vous saviez ce qui s’y est passé, vous seriez toute craintive et vous vous éloigneriez de moi avec terreur… L’acte d’honnêteté que je commets en ce moment m’étonne… C’est peut-être parce que je suis triste, et vous me surprenez dans une minute de faiblesse. Il n’est pas sûr que demain je serai comme aujourd’hui. Et voilà pourquoi je ne suis pas digne de votre joli amour. Il faut le réserver, Madelon, et votre radieuse beauté, pour celui-là qui vous apportera sa probité et sa protection en échange de toute votre vie que je désire droite et heureuse. Je m’étonne de vous donner ces conseils et je tremble un peu de sentir palpiter contre moi la fleur parfumée de votre jeunesse saine… Pour répondre à votre jeunesse, il faudrait être jeune, et je suis si vieux, si vieux !… Madelon, calmez-vous… Vous ne me reverrez plus désormais qu’à de longs, très longs intervalles… Je me souviendrai, toujours avec fierté, que vous étiez à moi et que je n’ai pas voulu, par honnêteté pour nous… Vous, Madelon, vous m’aimerez longtemps encore, sans doute ; pourtant, il arrivera un jour où vous vous rappellerez avec une émotion reconnaissante ce que j’ai beaucoup de peine à vous dire, ce qu’il me faut beaucoup de courage pour vous dire, ce soir… Madelon, je sens vos larmes qui, goutte à goutte, tombent et me brûlent… Ne restez plus… Ne vous attardez pas… Partez ! Elle se détacha de lui, lentement, et dit très bas : — Peut-être ! Peut-être ! Puis tout à coup, elle lui prit les mains et les embrassa dans un geste furtif. — Je vous demande pardon de vous avoir aimé !… Et elle disparut dans la nuit tout à fait venue… * * * C’était dans les premiers jours de juillet 1914. Les relations établies, par la vente de la Butte, entre Holmutz et Beaufort, étaient devenues bientôt intimes. Beaufort fut attiré dans le ménage du banquier par la beauté de Marthe, sa femme. Beauté singulière, toute en demi-teinte, rien n’appelait au premier abord sur elle l’attention, l’admiration, mais au fur et à mesure qu’on l’approchait, une séduction très douce, très tendre, se dégageait d’elle, de ses yeux gris, de la fragilité de son corps élégant. Elle était sténo-dactylographe chez Holmutz lorsque celui-ci s’en était épris. Il avait voulu faire d’elle sa maîtresse. Elle avait refusé et finalement l’avait épousé. Sans amour, du reste, et parce qu’elle trouvait dans ce mariage une situation inespérée et brillante. Elle aima Simon. Mais à toutes ses instances, elle opposa la même volonté opiniâtre de son instinctive honnêteté. Elle souffrit et ne fut pas à lui. Ce matin-là, avenue Friedland, il ne fut pas surpris de trouver dans son courrier qu’on lui apporta au lit une lettre où il reconnut l’écriture de Marthe — elle lui écrivait souvent — mais en lisant cette lettre, il eut une exclamation de joie : — Enfin ! Voici la lettre qui venait de la Butte-aux-Cailles : « Je suis seule, toute seule jusqu’à samedi soir, sans doute. Demain, vendredi, dans la soirée et dans la nuit, je vous attendrai à partir de neuf heures du soir dans la futaie, au rond-point du Chêne-Passe-Paroles. » Demain vendredi, c’est aujourd’hui, pensa-t-il… et il se trouve que je n’ai justement rien à faire, ce soir. J’irai… En auto, il faut une heure et demie… Après quoi il n’y pensa plus et toute la journée il la passa dans son laboratoire. Depuis des semaines, il était pris d’une crise de travail, d’une fringale de recherches. Il avait mis au point les découvertes de son père et il avait fait en secret, récemment, des expériences, avec un engin formidable de destruction, qu’il destinait aux avions, peut-être, le jour où il lui plairait de ne plus garder pour lui le secret de sa découverte. C’était une bombe en verre, entourée de paillon pour en rendre le maniement moins dangereux, et chargée d’oxygène liquide, d’après une composition qu’il avait fini par rétablir sur la formule paternelle. La bombe, se brisant au milieu d’un troupeau de deux cents moutons, n’en avait pas épargné un seul. Il avait recommencé trois fois l’expérience, dans les solitudes des plaines tunisiennes, loin de tout espionnage. Et trois fois il avait obtenu le même effroyable résultat… un c*****e ! Lui-même en fut épouvanté… Il existe déjà trop d’outils de m******e, se dit-il… le mien restera inconnu… Mais, par dilettantisme, par désœuvrement, dirions-nous, il avait parachevé l’œuvre de mort. Le soir, avant de partir, il relut la lettre de Marthe et s’aperçut qu’à l’autre page il y avait un post-scriptum qu’il n’avait point remarqué : « Soyez prudent… Il est jaloux et soupçonneux… se défie et vous hait d’instinct. S’il n’y a pas de danger, je laisserai ouvertes deux des fenêtres du grand salon. » Puis, d’une écriture tremblée, il y avait encore trois mots : « Je vous aime… » Simon se rendait à ce rendez-vous comme à une distraction dans sa misère morale. Le piment du danger fouetta son caprice et lui donna de l’enthousiasme. Le soir, comme il ne pouvait aller directement à la Butte-aux-Cailles en auto sans compromettre Marthe, il se fit conduire jusqu’à une gare intermédiaire, renvoya l’auto et prit un train omnibus qui le descendit à Vailly. Mais ces précautions l’avaient mis en retard. Il ne fut pas surpris de n’apercevoir personne, lorsque, à travers l’épaisseur du bois, il se rapprocha silencieusement du rond-point… Mais la haute futaie entretenait là une ombre épaisse… Il fit quelques pas de plus… pencha la tête. — Je m’étais trompé… elle est là… elle m’attend. Une femme traversait lentement. — Marthe ! Chère Marthe !… Elle se retourna avec un cri et lui-même eut une exclamation de stupeur. C’était Madeleine. Elle le repoussa. — Je viens ici tous les soirs… Je n’y ai jamais manqué depuis certain jour, et je crois toujours y entendre quelqu’un qui m’a parlé très doucement, comme un frère eût parlé à sa sœur… Chaque fois, je revois cet homme et j’entends ce qu’il m’a dit. Elle fit un geste de désespoir. — Je ne suis pas Marthe… Ce n’est pas moi… ce n’est pas moi ! Quand il fut revenu de sa surprise, elle était déjà loin… Mais il était mécontent et inquiet, sans savoir pourquoi. Certes, il n’était pas coupable envers cette enfant, mais elle souffrait, et voilà qu’il la faisait souffrir un peu plus, par jalousie. Il eut envie de rétrograder, de regagner la gare. Il n’aimait pas Marthe… Il ne pouvait plus aimer personne. Son caprice de voluptueux et de désœuvré, seulement, l’avait amené là. Mais il se dit : Non, ce serait trop bête… elle m’attend !… Il traversa la futaie, se rapprocha du château. Au premier étage, deux des fenêtres du grand Salon étaient ouvertes. Cela voulait dire qu’il n’y avait pas de danger… Puisqu’elle était seule — la lettre l’affirmait — il s’enhardit, ouvrit la porte du château et y pénétra… Elle avait prévu qu’il entrerait ainsi, car la porte n’était pas fermée à clef. Aucun soupçon ne lui venait… Bien qu’il ne fût pas très tard, dix heures et demie à peine, tout semblait dormir… Aucune rencontre. — Je me fais l’effet d’un cambrioleur ! murmura-t-il en souriant. C’est une émotion que je ne connaissais pas et qui n’est pas sans charme… Mais où l’attendait-elle ? Au salon ? Pourtant, il n’y avait pas vu de lumière. Au moment où il se hasardait à monter, il entendit des pas qui glissaient, au-dessus, en même temps qu’un jet de lumière vive, venant d’un plafonnier, éclairait tout à coup l’escalier, jusqu’au premier étage, et jusqu’au large vestibule, en bas. En haut de l’escalier, Marthe apparaissait… Son corps souple et gracile dessinait ses formes délicates dans une robe de chambre de tissu léger. Elle vit un homme, arrêté là, ne le reconnut pas, et terrifiée, cria : — A moi ! Au secours ! ! Mais sa voix s’étouffait dans sa gorge, que l’épouvante contractait. — Marthe ! Chère Marthe ! Et il fut auprès d’elle, la serrant dans ses bras… Elle y palpitait, à demi évanouie. — Vous ! Vous chez moi ! En pleine nuit ! Quelle folie !… Vous pouvez me perdre… Rien ni dans ce que j’ai dit, ni dans ce que j’ai fait ne vous autorisait… — Marthe ! revenez à vous… souvenez-vous… Je ne fais que répondre à votre appel… Que vous vous en repentiez, cela se peut… mais que vous vous en étonniez, est-ce possible ? Elle le regardait, effarée, les yeux agrandis par une terreur atroce. — Moi, je vous ai appelé ? Moi, je vous ai écrit ? A son tour, il la regarda, croyant qu’elle devenait folle… Et vraiment, à voir sa surexcitation ! Puis, sans autrement répondre, il lui tendit sa lettre. — Marthe, je suis venu, ne vous repentez pas… Vous m’aimez et je vous aime… Elle parcourait la lettre. Elle lut et relut. Puis elle balbutia, d’une voix altérée : — Je vous jure que cette lettre n’est pas de moi… — J’ai reconnu votre écriture qui m’est si chère… Est-ce qu’il est permis de douter ? — Je vous jure que cette lettre est un faux… Ce n’est pas moi qui l’ai écrite… Et, en silence, les yeux dans les yeux, ils s’interrogèrent anxieusement. Puis le sang-froid revint à la jeune femme. Elle éteignit la lumière, et prenant Simon par la main, elle le fit entrer dans le salon dont elle ferma la porte et qui resta plongé dans l’obscurité. Alors, dans cette ombre, entre elle et lui qui s’apercevaient à peine, des questions et des réponses s’échangèrent, rapides, pressées, fiévreuses, dans un murmure à peine perceptible. — J’ai examiné le timbre de la poste, dit Beaufort, la lettre a bien été mise au bureau de Vailly (Aisne)… — L’imitation de mon écriture est parfaite… Celui qui l’a composée et envoyée est votre ennemi ou le mien. — Notre ennemi à tous deux plutôt. — Et cet ennemi est près de moi… ici…
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