Il sort de la maison. Katia ouvre les fenêtres, le soleil rentre à flots, caressant son visage. Tiens ! Une hirondelle ! Ça sent le printemps.
Maison de Billagou
Esméralda fronce les sourcils. Jean-Claude a l’air atterré au téléphone…
— À force, ça devait arriver. Que veux-tu, Tino ? Elle en peut plus la Famille Dosta ! Soyez prudents, ils vont vous tirer comme des lapins ! La mairie évacuée ! Eh bé, ça ne plaisante pas.
Tiens-moi au courant. Tchoum.
Il raccroche.
— Il se passe quoi ? il voulait te dire quoi, Tino ?
— Les forains ont « mis le feu » au Mans. Ils ont dû évacuer la Mairie. Ça se bat dans toute la ville.
— Ça va mal finir. Ils empêchent les gens de travailler. Depuis le temps qu’ils stigmatisent les gens du voyage… Allons voir Soraya et Manuel, ils ont dû avoir des coups de fil.
— Je crois qu’ils déjeunent chez Nicolas.
— Allons-y.
Maison des Auriol
Esméralda et Jean-Claude pénètrent dans la maison. La table est mise dans le jardin. Nicolas, Manuel et Mehdi sont devant le journal de 13 h, un verre à la main.
— Ola Manuel, tu as vu ce qui se passe au Mans ?
Manuel se tourne vers Jean-Claude, préoccupé.
— Mon cousin Nino m’a téléphoné ce matin. C’est à peine croyable. Le Maire Stéphane Le Foll a été évacué de la Mairie par les flics, par précaution.
Nicolas acquiesce.
— Vous voulez manger avec nous dans le jardin ?
Il est ému. Esméralda a les yeux rouges. Elle rajoute :
— La caravane qu’on a vue brûler à l’antenne, c’est celle de mon cousin El Lobo. C’était leur seul bien. C’est triste.
Quel monde de fou ! Jean-Claude montre la télévision.
— Tiens, regarde ! Les auto-écoles rejoignent les forains. Ils bloquent Le Mans. Et tout ça n’a pas transpiré via les réseaux sociaux ! Chapeau bas.
Les filles arrivent avec les plats. Soraya repart chercher deux couverts. Quand il y en a pour six, il y en a pour huit…
Soraya passe ses bras autour du cou d’Esméralda, le regard un peu triste.
— Je le sens mal… tu sais j’ai rêvé de… truc Coste avant de partir du château…
— h********e Soraya, h********e…
Juju arrive avec le plat de salade. Elle suit Esméralda dans le jardin. Il fait chaud pour la saison. Elle lui adresse un sourire contrit :
— Tu sais, on parle des forains… mais je pense aussi à la pauvre dame âgée qui est grièvement blessée. Il se dit même que deux policiers sont allés à l’hôpital, pour essayer de lui faire signer un démenti. Son avocat a déposé au parquet une plainte pour subornation de témoin. Quant à Macron, il a fallu qu’il ouvre sa gueule pour donner des leçons. Il lui a conseillé « la sagesse ». Il est fêlé ce mec.
— Tu as raison Juju, mais, je m’inquiète beaucoup. Un forain vient d’être blessé à la jambe…
Katia les rejoint avec les bouteilles. Il est temps de passer à table.
Maison de Peira
Agnès et Marc arrivent avec une bouteille de Pacherenc. Marjorie a dressé le couvert sous le lilas. Benoît prépare la braise.
Marjorie les accueille avec le sourire.
— Venez-vous asseoir ! Profitons-en pour boire un verre, puisque Lucie s’occupe des enfants.
Elle rit.
— Quand elle est venue chercher Antonin avec petit Paul à la main, il est parti se cacher, il faisait son timide !
— J’imagine la scène. Demain, ils seront inséparables.
Benoît serre la main de Marc.
— Tu bois quoi ?
— Je prendrais bien une bière !
— Et toi, Agnès ?
— Comme Marjorie…
— Un mojito alors…
Bientôt midi. On entend des rires sur le chemin. Les deux gamins courent devant Lucie. Ils ont l’air « copains comme cochons ».
Lucie est radieuse.
— Tu veux un verre ?
— Non merci j’y vais. On déjeune à la Maison de Vidal avec Gérard et Aline. Les autres mangent chez Christian et Sophie… Bon appétit.
— À ce soir au Cortal de Lalanne.
Elle repart sur le sentier qui chemine entre les maisons, en chantant.
Maison des Vidal – 26 Mars 2019
« Et ça continue, encore et encore, c’est que le début d’accord, d’accord… »
— Tu chantes en te réveillant toi ?
— Oui, écoute, c’est ce que m’inspirent les informations du matin. J’ai de plus en plus la boule au ventre.
Pierre me passe la tasse de café.
— C’était sympa le repas hier avec Hans et Gérard. C’est aujourd’hui que nous allons visiter Rennes le Château ?
— Oui, nous partons vers dix heures.
En deuxième partie de l’après-midi, nous irons ensemble, sur le lieu des fouilles où Nicolas a trouvé la statuette sumérienne. Il y a aussi cette histoire de mines et de pierres circulaires… ça m’intrigue.
Maison des Auriol
Nicolas saisit son portable.
— Allo mam' vous avez bien dormi ? On ne s’est pas beaucoup vu hier. C’est bien aujourd’hui qu’on va à Rennes le Château ?
— Oui. Pourquoi cette question ?
— Parce qu’hier avec Manuel et Mehdi, on se disait qu’on retournerait bien sur les ruines de l’Église. On veut essayer de comprendre cette histoire de mécanisme secret et de point zéro.
— On devrait être de retour vers seize heures. Ça ne pose aucun problème. Mais c’est quoi cette histoire de point zéro ?
— Je t’expliquerai. C’est trop long par téléphone, à tout à l’heure.
— Viens boire un café… tu m’expliqueras.
— OK, je suis là dans une demi-heure.
Maison des Vidal
Pierre me jette un regard interrogateur
— Rien de grave ?
— Non ! Nicolas vient boire le café. Il souhaite me parler d’un mythe concernant l’ancienne Église Sainte-Barbe et un point « G » …
Pierre éclate de rire.
— Ne me dis pas qu’il a trouvé le fameux point « G » ?
Je rougis un peu.
— Je me suis trompée. Je parlais du point « zéro ».
— Lapsus… je vais préparer le café.
Je sors dans le jardin en secouant la tête. Quelle gaffe ! Heureusement que nous n’étions que tous les deux. Je m’imagine disant ça en réunion. Quelle honte.
Nicolas arrive à la porte du jardin, Katia sur les talons.
— Il fait super bon ici !
— Oui, mais je trouve que cette température est anormale. Il faudra penser à installer des clims dans les maisons, au mois d’août ce sera intenable.
Je regarde le paysage : rocailles, vignes, oliviers… magnifique, mais un peu lunaire.
Nous pénétrons dans la cuisine. Pierre pose la cafetière sur la table. Il sourit à Nicolas.
— Alors cette histoire de point zéro… c’est quoi ?
— Une légende qui affirme qu’il y a au-dessous de l’Église des souterrains qui conduisent à la porte du temps.
— Ouah ! Pas moins que ça !
— Et l’accès à ces galeries est protégé par un mécanisme secret. Alors avec Mehdi et Manuel, on a prévu d’aller farfouiller par là-bas, histoire de s’amuser.
— Je te comprends. Il n’y a pas de fumée sans feu.
— De toute façon, Manuel va aussi essayer de trouver de l’eau avec sa baguette de noisetier. Il est certain qu’il y a des puits enfouis par là.
Déjà, neuf heures et demie, je regarde ma montre. « Les portes du temps ». Ça m’interpelle. Si je devais définir ces termes, je dirais que ce sont des couloirs utilisés par les âmes pour circuler… entre le passé et le présent… entre l’enfer et le paradis… En ce moment, nous sommes plutôt au purgatoire et d’ailleurs bien plus près de l’enfer. Je sors de mes pensées.
— On finit de se préparer. On y va tous ?
— Non ! Marc finit d’aménager la bergerie de la Maison des Pujol et il a rendez-vous à Opoul avec un éleveur de chèvres. Et Charles est invité à déjeuner avec Nadine au domaine du vieux Genévrier… il va commencer à tailler demain, c’est déjà un peu tard pour le faire. Christian et Calou vont l’aider… Esméralda et Jean-Claude iront avec la caravane jusqu’aux Sainte-Marie de la Mer, ils y passeront deux jours avec les gitans et veulent laisser leur caravane au jeune couple de forains qui a vu la sienne, partir en fumée au Mans hier matin.
— OK, on démarre.
Je suis pensive. Les médias n’ont pas beaucoup parlé de cet événement, mais je sens que ce n’est qu’un début…
La couverture de Paris Match fait la une. On y voit une photo d’Emmanuel Macron dans une attitude menaçante : regard noir, lèvres pincées, sourcils froncés… le nez pointu et aquilin attire l’attention sur la dureté de l’image. Jamais encore un président français n’avait adressé un tel regard méprisant à son peuple. C’est un défi.
Rennes le Château – Église Sainte Marie-Madeleine.
Mon cœur palpite de joie. Depuis le temps que j’attendais de revenir en ces lieux. C’est un pur bonheur. Pour d’autres membres de notre communauté, c’est une première.
L’édifice est majestueux sous le soleil du Roussillon.
Dès l’entrée dans l’Église, on ne peut qu’être interpellé par Asmodée, terrifiant et portant sur son dos les quatre anges qui décortiquent le signe de croix… Juju trempe sa main dans le bénitier :
— Brrr ! c’est vrai qu’il est effrayant… Pourquoi ce démon ?
Soraya ouvre des yeux ronds. Manuel lui passe le bras sur les épaules dans un geste protecteur.
— Je crois que c’est le démon de la luxure…
— Et le gardien des trésors… murmure Nicolas.
Mehdi s’avance vers l’autel. Les vitraux aussi sont… originaux, et la phrase au-dessus du bénitier… « Par ce signe tu le vaincras ». Soraya se signe.
— Madre de Dios, il est très moche !
— Oui, querida, mais là tu vois, on le sent vaincu.
Katia reprend :
— Il a carrément une attitude de soumission.
Elle se penche.
— On dirait qu’il a été recollé.
Hans se baisse.
— Tu as raison… la tête a été réparée.
Gérard et Aline nous rejoignent. Aline touche la statue.
— C’est assez rare toutes ces couleurs. Il a les yeux d’un bleu ! Tu ne trouves pas Gérard ?
— Oui, mais il a subi des dommages il y a une paire d’années.
— Des dommages… ?
— Une illuminée qui lui avait coupé la tête.
Nous ressortons de l’Église.
— Je propose qu’on cherche un restaurant, et que cette après-midi on visite la Tour Magdala avant de retourner à Perillos…
C’est très joli, ce village. Nous avançons tranquillement sur la place… au détour de la rue de l’Église apparaît un restaurant coquet, au parc verdoyant et fleuri avec une belle grille en fer forgé. Nous nous arrêtons devant les cartes affichées. Les menus sont à un prix raisonnable et jouent la carte de la cuisine traditionnelle.
Restaurant « Le Jardin de Marie » joli nom et bel accueil… Qu’il fait bon d’attabler dans ce site superbe et chargé d’histoire. Pendant le repas, les conversations vont bon train au sujet des mystères de Rennes le Château et du prétendu trésor de Bérenger Sauniere. La statue d’Asmodée n’a pas laissé les filles indifférentes. L’ambiance est détendue. Nicolas nous amuse en prétendant qu’il va trouver le trésor à Perillos. Katia le regarde d’un air goguenard.
— C’est ça ! « Et la marmotte met le chocolat dans le papier alu ».
Maison des Pujol
Marc revient de la bergerie. Il se lave les mains.
— Bon, je crois que pour débuter, une vingtaine de chèvres c’est pas mal ! Pierre me montrera comment faire des fromages.
Petit Paul tourne autour de la table, en courant.
— Bée… maman, il est où Tonin ?
— Il va venir tout à l’heure. On ira avec papa voir les chèvres.
Elle sourit. Les deux enfants sont effectivement devenus complices. Ils iront une autre fois à Rennes le Château. Marjorie et Benoît viendront avec eux, ils sont sympas, le courant est de suite passé entre eux. Tout les rapproche. Les enfants, leur métier et pour les hommes, la passion du rugby. Ça promet de bons moments ensemble.
Agnès finit de disposer le couvert. Aujourd’hui, c’est elle qui les reçoit. Ça sent bon la gardianne.
Et pour Pâques, ils iront ensembles aux Saintes-Marie-de-la- mer…
Perillos – Ruines de l’ancienne Église
Manuel et Mehdi sont tordus de rire. Depuis seize heures trente, ils arpentent les ruines de l’ancienne chapelle Sainte-Barbe. C’est là que se trouve prétendument la porte du temps qui aboutit au point zéro.
Nicolas a trouvé un document dans le grenier de la Maison des Auriol, qui donne une recette « sibylline » censée ouvrir le passage. Il regarde le parchemin :
« Nous n’avons pas encore parlé du mécanisme secret d’ouverture. Nous avons trouvé après 20 ans de recherche, comment ouvrir ce mécanisme, qui, nous vous rassurons fonctionne toujours. Vous mettez d’abord la statue de Sainte-Barbe dans le fond baptismal. Vous tournez trois fois le chandelier de gauche vers la gauche après avoir sauté trois fois sur le troisième carreau de la troisième rangée. Appuyez lentement sur la tour de Sainte-Barbe en disant trois fois à voix haute “je rêve”. C’est la nouvelle version de dalles à commande vocale, voilà pourquoi personne ne trouvait. Quand le mécanisme se refermera derrière vous, la statue sera éjectée exactement à sa place normale d’origine. Vous n’aurez plus qu’à passer la roue de feu. Attention à ce moment-là au rythme des herses verticales et horizontales que nous appelons hachoir à viande, surtout ne mettez pas le pied sur la troisième pierre après la roue de feu où vous basculeriez dans l’aven sans fond jusqu’au purgatoire. Ensuite, c’est facile, vous n’avez plus qu’à suivre la flèche rose pour ne pas vous perdre dans la multitude de voies et vous arriverez au point zéro. »
— Ils avaient beaucoup d’humour à l’époque… Ça me rappelle un peu le grimoire de ma mère, tu sais Manuel…
— Un grimoire ?
— Oui, un traité de sorcellerie moyenâgeuse. « Le Grand Albert et petit Albert »… tu ne connais pas ?