Chapitre 2

1294 Mots
Le lendemain matin, je pris ma décision. Je ne voulais pas divorcer. Pas encore. Je l'aimais toujours, malgré ma colère et cette tristesse qui s'installait lentement en moi. Mais je ne pouvais plus continuer ainsi. Au petit déjeuner, je posai une brochure sur la table, juste devant Alexandre. Il fronça les sourcils en la découvrant. — Qu'est-ce que c'est ? — Les coordonnées d'un sexologue. Il releva lentement la tête. — Pardon ? Je sentis mon cœur battre plus vite, mais je soutins son regard. — Nous avons un problème dans notre intimité. Nous n'arrivons plus à en parler sans nous disputer. Je veux que nous consultions quelqu'un. Il reposa la brochure comme si elle venait de le brûler. — Tu es sérieuse ? — Tout à fait. — Tu veux vraiment raconter notre vie privée à un inconnu ? — Je préfère parler à un inconnu qui pourra nous aider plutôt que de continuer à vivre comme deux colocataires. Sa mâchoire se contracta. Pendant un instant, je crus qu'il allait refuser catégoriquement. Puis il reprit la brochure et parcourut les informations imprimées au dos. — Le docteur Gabriel Delcourt, lut-il. Je hochai la tête. — Une amie m'a parlé de lui. Il est réputé. Alexandre resta silencieux. Quelque chose passa dans son regard. Une hésitation si brève que je crus l'avoir imaginée. — Qui t'a recommandé cet homme ? — Camille connaît quelqu'un qui a consulté dans son cabinet. Il replia soigneusement la brochure. — Très bien. Je le regardai, surprise. — Très bien ? — Prends rendez-vous si tu veux. Mais commence seule. Je ne vois pas pourquoi je devrais aller raconter ma vie à un médecin. Ma déception fut immédiate. — Alexandre, le problème nous concerne tous les deux. — Et je t'ai dit que tu pouvais consulter. Pour l'instant, c'est suffisant. Il se leva, attrapa sa veste et déposa un b****r rapide sur mon front avant de partir travailler. Je restai devant mon café refroidi. J'avais obtenu son accord, en quelque sorte. Pourtant, je n'avais pas l'impression d'avoir fait un pas vers lui. J'avais plutôt le sentiment d'en avoir fait un loin de lui. Le cabinet du docteur Delcourt se trouvait au troisième étage d'un immeuble discret, dans un quartier élégant de la ville. J'arrivai dix minutes en avance. La salle d'attente était lumineuse, décorée avec goût. Quelques magazines étaient disposés sur une table basse, près d'un bouquet de fleurs blanches. Rien ne ressemblait aux endroits froids et impersonnels que j'avais imaginés. Je m'assis, croisai les jambes et consultai mon téléphone. J'aurais pu annuler. Cette pensée me traversa l'esprit au moment où la porte du cabinet s'ouvrit. — Madame Vasseur ? Je relevai la tête. L'homme qui se tenait devant moi était plus grand que je ne l'avais imaginé. Il portait un pantalon sombre et une chemise blanche dont les manches étaient retroussées jusqu'aux avant-bras. Ses cheveux bruns étaient soigneusement coiffés, et son visage présentait cette assurance tranquille des hommes qui n'ont pas besoin d'élever la voix pour être écoutés. Son regard se posa sur moi. Il ne sourit pas immédiatement. — Je suis le docteur Delcourt. Entrez, je vous prie. Je me levai, récupérai mon sac et le suivis. Son bureau était sobre. Deux fauteuils se faisaient face, séparés par une petite table. Derrière lui, une bibliothèque contenait plusieurs ouvrages consacrés à la psychologie et à la sexualité humaine. Il m'indiqua le fauteuil situé près de la fenêtre. — Installez-vous. Je m'exécutai. Gabriel Delcourt prit place en face de moi, ouvrit mon dossier et parcourut rapidement les informations que j'avais remplies avant mon arrivée. — Vous avez trente ans, vous êtes mariée depuis cinq ans et vous venez consulter pour des difficultés dans votre vie intime. — C'est exact. Il releva les yeux. — Votre mari est au courant de cette consultation ? — Oui. C'est même moi qui ai proposé que nous demandions de l'aide. — Et pourquoi êtes-vous venue seule ? Je triturai la poignée de mon sac. — Mon mari pense que le problème vient surtout de moi. — Et vous, qu'en pensez-vous ? Je m'apprêtais à répondre lorsque je réalisai que je n'avais jamais vraiment réfléchi à cette question. — Je ne sais pas. Il posa son stylo. — Madame Vasseur, je ne suis pas ici pour vous dire ce que vous devez penser de votre mariage. Je suis ici pour vous aider à comprendre ce que vous vivez. Mais cela suppose que vous acceptiez de parler honnêtement. Sa voix était calme, ferme, sans la moindre trace de jugement. Je hochai la tête. — D'accord. — Alors, commençons simplement. Quand avez-vous eu pour la dernière fois le sentiment que votre mari vous désirait réellement ? La question me prit au dépourvu. Je cherchai une réponse dans mes souvenirs. Une soirée, peut-être. Un b****r dans la cuisine. Un regard échangé avant de sortir dîner. Mais chaque souvenir semblait appartenir à une autre époque. Mes yeux commencèrent à me piquer. — Je ne m'en souviens pas. Gabriel ne détourna pas le regard. — Prenez votre temps. Je baissai la tête, honteuse de sentir mes larmes monter devant un homme que je connaissais depuis moins de dix minutes. — Je sais que cela paraît ridicule, murmurai-je. Je suis mariée, j'ai une belle vie, je ne manque de rien. Mais parfois, j'ai l'impression de ne plus exister pour lui. — Ce n'est pas ridicule. Je relevai lentement les yeux. Il avait parlé sans hésiter. — Vos besoins affectifs et intimes ne deviennent pas insignifiants sous prétexte que votre situation matérielle est confortable. Vous avez le droit de souffrir de ce que vous vivez. Ces mots furent les premiers, depuis des mois, à me donner l'impression que quelqu'un comprenait réellement ce que j'essayais d'expliquer. Je respirai profondément. — Je voudrais retrouver mon mari. Gabriel resta silencieux un instant. — Et si vous commenciez par vous retrouver vous-même ? Je fronçai les sourcils. — Je ne comprends pas. — Depuis le début de cette consultation, vous me parlez de ce que votre mari ressent, de ce qu'il pense et de ce qu'il veut. Mais je ne vous ai presque pas entendue parler de vos propres désirs. Je sentis mon visage se réchauffer. — Ce n'est pas si simple. — Je n'ai pas dit que cela l'était. Il reprit son stylo, puis ajouta : — Nous allons prendre le temps de comprendre ce qui se passe. Mais je veux que vous reteniez une chose, madame Vasseur : vous n'avez pas à vous excuser d'exister dans votre propre mariage. Je restai silencieuse. Pour la première fois depuis longtemps, je ne cherchais pas à défendre Alexandre, à minimiser ma douleur ou à trouver une excuse à son comportement. Je me demandais simplement ce que je voulais, moi. Lorsque la consultation prit fin, Gabriel m'indiqua les modalités d'un éventuel suivi et me proposa un nouveau rendez-vous. Je le remerciai, récupérai mon sac et me dirigeai vers la porte. — Madame Vasseur ? Je me retournai. — Ne prenez pas de décision importante sous le coup de l'émotion. Nous allons avancer étape par étape. J'acquiesçai. Puis je quittai le cabinet. Dans l'ascenseur, je consultai l'heure sur mon téléphone. Ma consultation avait duré cinquante minutes. Cinquante minutes pendant lesquelles un inconnu m'avait écoutée davantage que mon mari au cours des trois derniers mois. Je devrais m'être sentie soulagée. Pourtant, quelque chose me troublait. Ce n'était pas simplement la présence de Gabriel, ni sa voix grave, ni son regard direct. C'était cette question qu'il m'avait posée et à laquelle je n'avais toujours pas de réponse. Qu'est-ce que je désirais, moi ? Je l'ignorais encore. Mais, en sortant dans la rue, une certitude s'imposa à moi : je ne pourrais plus continuer à faire semblant que tout allait bien.
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