Le rejet et la chute - La sentence de l’Alpha

1261 Mots
Le lendemain, toute la meute fut convoquée dans la grande clairière. L’air y était lourd, saturé de tension et d’odeurs mêlées : la mousse humide, la sève des pins, et la sueur fébrile des corps agités. Chaque pas que je faisais jusqu’au cercle me semblait résonner comme un glas, comme le tambour d’une exécution annoncée. Les murmures m’accompagnaient, glissant entre les troncs et dans mon dos comme des serpents. Toujours les mêmes mots, lancinants : rejetée, honteuse, indigne. Ils n’étaient pas dits assez fort pour être entendus clairement, mais je les sentais vibrer dans l’air, imprimés sur chaque regard, chaque souffle. Le sol sous mes pieds semblait aspirer ma chaleur et mon courage. Je savais ce qui m’attendait, et pourtant, une part de moi refusait encore d’y croire. La clairière, pourtant si familière, prenait soudain des allures d’arène. Autrefois lieu de réunions joyeuses, de serments d’allégeance et de danses sous la pleine lune, elle était aujourd’hui un tribunal à ciel ouvert où j’étais à la fois accusée et condamnée. L’Alpha se tenait au centre, imposant, majestueux dans sa posture. Sa carrure dominait l’espace, comme s’il était lui-même le prolongement de la forêt et de la Lune. Son pelage sombre luisait d’un éclat d’acier, et ses yeux, deux lacs glacials, semblaient sonder l’âme de chacun. Quand son regard croisa le mien, ce ne fut qu’un bref instant. Il me transperça de son indifférence glacée avant de se détourner, comme on balaye une feuille morte de son chemin. Ce simple geste me fit plus mal que la plus cruelle des blessures. — Loups de la meute, déclara-t-il d’une voix forte et grave qui fit taire instantanément les bavardages. Hier, un incident a eu lieu. Un frisson me parcourut des pattes à la nuque. Je savais qu’il parlait de moi. Tous savaient. Le silence qui suivit son annonce était presque palpable, tendu comme un arc prêt à se rompre. — Une louve a osé se prétendre liée à moi par la Lune, continua-t-il. Une illusion, un mensonge. Les regards se tournèrent vers moi, brûlants de curiosité et de mépris. Je sentis mes joues s’enflammer, mon souffle devenir court, mon cœur battre à tout rompre. J’aurais voulu crier que ce n’était pas un mensonge, que la Lune elle-même avait guidé mes pas, que mes rêves n’étaient pas de simples chimères. Mais aucun son ne franchit mes lèvres. J’étais prisonnière de ma propre honte et de leur jugement. — La Lune ne s’égare pas, dit-il encore, sa voix tranchant l’air comme une lame. Et si elle m’avait choisi une compagne, elle ne serait pas celle qui se tient devant vous. Ces mots me frappèrent de plein fouet. C’était plus qu’un rejet. C’était une négation de mon existence, de ma foi, de mes espoirs. Un éclat de rire se fit entendre dans la foule, suivi d’un murmure approbateur. Mon cœur se serra. L’humiliation était totale. Je pouvais sentir leur soulagement : voir quelqu’un d’autre tomber leur donnait l’impression de s’élever. Puis ses paroles tombèrent, lourdes comme une condamnation : — À partir de ce jour, Elena n’a plus sa place dans cette meute. Elle n’est ni ma compagne, ni même digne de notre protection. Elle est bannie. Le mot résonna dans l’air comme un coup de tonnerre. Bannie. Il n’y avait pas d’appel, pas de seconde chance. Tout était dit, irrévocable. Mes jambes fléchirent, mes griffes s’enfoncèrent dans la terre comme pour m’ancrer encore un instant dans ce monde qui n’était plus le mien. J’avais tout perdu. Ma famille, mes amis, mon Alpha… et maintenant ma meute. Tout ce qui avait constitué mon univers venait de m’être arraché d’un seul geste, comme on arrache la peau d’un fruit. Un vide immense s’ouvrait en moi, un gouffre qui menaçait de m’engloutir tout entière. La douleur était si vive qu’elle en devenait presque abstraite, comme si je la regardais de l’extérieur. Je cherchai un regard, un signe de compassion, une main tendue. Mais il n’y eut rien. Mon père resta figé, ses mâchoires crispées comme s’il se retenait de parler. Ma mère baissa les yeux, incapable de soutenir ma détresse. Et Lysa — Lysa, mon amie d’enfance, ma sœur de cœur — me regarda avec un sourire satisfait, celui d’une rivale qui obtient enfin ce qu’elle désirait depuis toujours. Ce sourire me poignarda plus profondément que n’importe quelle griffe. L’Alpha tourna le dos, marquant la fin de mon appartenance à ce monde. Ce geste simple, presque banal, me scinda en deux. Les loups s’écartèrent sur mon passage, comme si j’étais déjà devenue une étrangère, une pestiférée qu’il ne fallait surtout pas toucher. Leur odeur, leur chaleur, leur présence familière se dissolvaient, remplacées par une froideur insoutenable. Je fis un pas, puis un autre, vacillant comme une ombre. Chaque respiration me coûtait un effort titanesque. Le ciel au-dessus de moi était d’un gris métallique, et la Lune, encore pâle dans le jour naissant, me fixait comme un œil impassible. Était-ce un reproche ? Un adieu ? Ou une promesse ? Sous ce regard implacable, je franchis seule les limites de la clairière. Mes pattes foulèrent l’herbe des terres interdites, et aussitôt un frisson me parcourut : l’air semblait différent, plus âpre, comme chargé d’une liberté dangereuse. Le cœur brisé, mais droite malgré tout, je me dirigeai vers l’inconnu. Derrière moi, la meute se refermait comme une porte de fer, et je sentis le lien invisible qui m’avait unie à elle se rompre d’un coup sec. Pourtant, au milieu du chaos de mes émotions, une étrange voix intérieure murmurait déjà : Ce n’était pas la fin. C’était le commencement. Ces mots résonnèrent en moi comme un écho venu d’ailleurs. Peut-être était-ce la Lune elle-même qui me parlait, ou peut-être ma propre âme refusant de s’éteindre. Quoi qu’il en soit, je sentis une étincelle se rallumer dans l’obscurité. Minuscule, fragile, mais bien réelle. Je relevai la tête. Mes larmes brouillaient ma vue, mais je vis au loin la ligne des montagnes, la forêt dense et sombre, les rivières serpentant comme des veines d’argent. Un territoire inconnu, hostile, mais peut-être aussi porteur d’un avenir. Je marchai encore, les sens en alerte. Chaque bruit, chaque odeur me parvenait avec une intensité nouvelle. Sans la meute pour me protéger, je devais redevenir sauvage, m’adapter, apprendre. Une part de moi, terrifiée, hurlait à l’intérieur : tu es seule, perdue, tu ne survivras pas. Mais une autre part, plus profonde, murmurait : tu es libre. Tu n’as plus de chaînes. Maintenant, tout est possible. Je pensai à mon enfance, aux nuits passées à courir avec mes frères et sœurs sous les étoiles. Je pensai à ma mère, à ses contes sur les louves bannies qui avaient trouvé leur propre voie, forgeant de nouvelles légendes loin des leurs. Peut-être serais-je l’une d’elles. Peut-être avais-je été choisie, non pour être compagne de l’Alpha, mais pour suivre un chemin que personne n’osait emprunter. Je sentis la brise caresser mon pelage et, malgré la douleur, un souffle de détermination m’envahit. Mon bannissement était une blessure, mais c’était aussi une délivrance. Tout ce que je croyais immuable venait de se briser. Il ne restait plus que moi — et la Lune. Je m’arrêtai un instant, levai les yeux vers le ciel. La Lune, blanche et distante, brillait faiblement dans la lumière du matin. Elle n’avait pas détourné son regard. Je plissai les yeux, et dans ce disque pâle, je crus voir un signe, une promesse silencieuse. — Ce n’est pas la fin, murmurai-je à voix basse. C’est le commencement. Et, pour la première fois depuis l’aube, je crus à mes propres mots.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER