Les yeux dans le vide, je continue à revoir la scène.
Jensen écroulé par terre, inconscient, tremblant.
Moi désemparé, moi qui appelle les secours sans vraiment comprendre ce que je dis ou ce que je fais. Puis cette attente interminable, où j'ai vu la vie s'échapper lentement du corps entre mes bras, pour me laisser seul, tout seul dans ce jardin public.
Complètement seul.
Puis la foule, le bruit, les sirènes, et toujours ce corps sans vie, cette certitude que quelque chose d'horrible vient de se produire, quelque chose qui n'aurait jamais dû arriver.
À dix-huit ans, comment peut-on s'effondrer après une simple course poursuite à la mords-moi-le-nœud ?
Ça parait tellement stupide, tellement insensé… tellement grotesque. Ce n'est tout simplement pas possible.
Et puis un ambulancier a tenté de me faire lâcher le bras de Jensen, alors que l'ambulance atteignait enfin l'hôpital.
Vous vous doutez bien que j'ai refusé, ou en tout cas je ne l'ai pas écouté, atterré comme je l'étais.
-Lâchez-le, m'avait posément demandé le type.
J'avais dévisagé l'individu, avant que mon regard ne dévie sur l'autre homme en train de faire un massage cardiaque à Jensen.
-Je… On courrait, avais-je tenté d'expliquer dans un balbutiement effaré. Et… et Jensen m'a demandé d'arrêter. Mais… mais je pensais que ça allait… enfin… tout aurait dû aller…
-Jeune homme, lâchez-le…
Je m'étais tourné vers lui, et m'étais noyé dans le regard de cet inconnu, pitoyable dans ma recherche de réponses.
-Je ne comprends pas… je n'ai pas fait exprès. Qu'ai-je fait de mal ? Qu'a-t-il ?
La réponse était tombée, agacée autant que pressante.
-Votre ami est en train de faire un arrêt cardio-circulatoire. (À mon regard vide, il avait semblé saisir que je n'avais rien compris). En gros, un arrêt cardiaque. Alors si vous nous laissiez nous occuper de lui, nous pourrions tenter de le sauver.
Sans me laisser le choix, il m'avait forcé à desserrer ma prise, et tandis qu'ils l'emmenaient à toute allure dans un couloir blanchâtre, je m'étais retrouvé seul et plus perdu que jamais.
Complètement seul.
Jensen venait donc de me faire un arrêt cardiaque.
Comment en était-on arrivés là ?
Et d'ailleurs, comment cela pouvait-il être possible, et pourquoi Jensen ?
Merde, parmi des dizaines de millions de jeunes alentour, pourquoi fallait-il que ça arrive à Jensen, alors que j'étais sur le point de conclure que j'étais… bien à ses côtés ?
Putain, j'en ai décidément ras-le-cul d'avoir autant la poisse.
Une infirmière était venue me voir, m'avait demandé comment s'appelait le patient.
« Jensen » avais-je répondu en bon automate.
« … Jensen comment ? »
Je l'avais jaugé, m'étais demandé ce qu'elle me voulait.
« … heu, quel est son nom de famille ? » avait-elle reformulé d'une voix moins sûre.
« Je n'en sais rien »
« … heu… êtes-vous un proche de Jensen ? »
« … non »
« Le connaissiez-vous ?»
« … non »
L'infirmière m'avait ensuite questionné sur si oui ou non je connaissais la famille de Jensen, ou si mieux encore je possédais un numéro de téléphone à contacter.
Je n'en savais rien, et je m'en foutais. Si elle voulait des renseignements, elle n'avait qu'à fouiller dans le portefeuille de Jensen, il devait bien avoir ce genre d'info à la con, non ?
L'infirmière avait faiblement acquiescé, vexée, avant de me demander si j'avais besoin de quelque chose. Je me souviens l'avoir envoyé se faire foutre.
Je ne saurais dire ce qui s'est passé ensuite.
Ce qui est certain, c'est que j'ai sagement erré jusqu'à une chaise, puis que je m'y suis assis, pour finalement resté là, vide, insensible au monde extérieur, à ressasser ce qui venait de se passer.
…
Puis l'infirmière est revenue, la même qu'auparavant, et elle m'a « rassuré » quant à l'état de santé de Jensen Russel…
Ah… c'est donc ainsi qu'il s'appelle… dire que je ne le connais même pas en fait. On aurait dit un connard, et ça me suffisait, mais les connards ne font pas d'arrêts cardiaques comme ça
ils sont censés être plus résistants que ça… N'ai-je pas raison ?
J'ai certainement dû exprimer mes pensées à voix haute, parce que lorsque j'ai reregardé l'infirmière, celle-ci semblait sur le point de m'interner. Elle m'a toutefois dit que Jensen était tiré d'affaire, et que je pouvais rentrer chez moi.
-… il est possible de le voir ? avais-je croassé bêtement.
L'infirmière avait froncé les sourcils, m'avait rappelé ce que j'avais dit un peu avant : je ne le connaissais pas. Je ne l'avais pas contredite. C'était vrai après tout.
Toutefois, je ne m'en irai pas.
Agacée, la nana m'a expliqué que Jensen était trop faible pour recevoir quelqu'un, et qu'il faudrait attendre le lendemain.
Et elle est partie, me laissant de nouveau seul.
Complètement seul.
Je suis donc resté comme un con, toujours aussi perdu sur les raisons de cet « arrêt cardiaque », moi l'inconnu qui ne devrait pas être là, moi qui devrait partir mais ne peux m'y résoudre.
La nuit est passée, le jour s'est levé, et je restais là, statut de pierre sans consistance, vide, pleine, impassible, perdue, sans vie.
Puis quelqu'un m'a secoué.
Peut-être m'étais-je endormi, ou bien m'avait-elle simplement sorti du néant de pensées qui m'accaparaient, mais lorsque j'ai repris conscience du monde qui m'entourait, je me suis retrouvé face à une femme âgée d'une petite quarantaine d'années.
Souriante, cette femme était très belle. Peau bronzée, traits parfaits, cheveux noir noués en chignon, cette inconnue respirait les pays du sud et la maitrise de soi. Elle aurait cependant tout aussi bien pu avoir une dizaine d'années supplémentaire, elle cette beauté qui semblait comme préservée des ravages du temps, et où seuls la trahissaient ces fines ridules aux coins des yeux, lesquels me firent de suite plisser le front.
-Bonjour, me dit la femme avec un petit sourire étrangement familier. Les infirmières m'ont dit que tu as passé la nuit ici… Tu es Lain, n'est-ce pas ?
-Et vous, fis-je d'une voix mal assurée après des heures de mutisme, vous êtes la mère de Jensen ?
Hochement positif de la part de la femme aux mêmes yeux noirs hypnotiques que son fils, puis elle qui s'assoit près de moi.
-Je suis navrée, commence cette mère au visage fatigué. Je suis arrivée il y plusieurs heures, mais entre les médecins qui ne connaissaient pas le dossier, Jensen et… toute cette histoire, éluda-t-elle, j'ai préféré te laisser tranquille lorsque les infirmières m'ont dit que tu étais là. C'était inutile que je te réveille, tant que Jensen n'était pas réveillé.
-Pourquoi ? Ca y est ? Il est…
-Oui, si tu veux tu peux aller le voir, quoique je comprendrais que tu puisses te poser des questions quant à ce qui s'est passé la nuit dernière…
Je dévisage cette femme, comprends que la mère et le fils partagent bien plus que de simples ressemblances physiques. Jensen n'est pas futé pour rien…
-Je devrais me poser des questions selon vous ?
À ma grande surprise, ma réflexion a le don de faire rire la femme qui me fait face.
-Tu es exactement comme Jensen le dit. Tête de cochon. Quoiqu'avoir fait une nuit blanche ici n'a sans doute rien arrangé.
« Tête de cochon ? »… Hmm, Jensen entretient des discussions étranges avec sa mère… savoir que je fais partie de ces sujets me… plait ? À moins que ce soit supposé me déplaire ? Ou m'effrayer ?
Que suis-je censé en penser au juste ?
Lorsque je regarde à nouveau la mère de Jensen, celle-ci m'adresse un sourire encourageant, avant de me prendre gentiment par le bras pour m'enjoindre à me lever.
-Tu es perdu, comprend-elle toute seule. Viens, je vais te payer un café… vu la tête de déterré que tu as, tu en as bien besoin…
Puisqu'elle le dit.
J'obéis sagement, et légèrement titubant, je déambule avec elle jusqu'à un distributeur, où je la vois sortir un porte-monnaie pour prendre ce qu'il nous faut.
Quelque chose cloche.
Je la regarde faire, prendre un café serré pour elle, un café au lait pour moi, puis elle m'emmène dans un autre endroit, où se trouve des chaises et des tables.
Elle s'installe d'un côté, je m'installe de l'autre. Et toujours cette impression bizarre dans la façon d'agir de cette femme, un quelque chose qui me chiffonne, qui me fait penser qu'elle ne devrait pas agir aussi calmement, avec autant de patience et de classe face à une telle situation. Son fils vient quand même de se faire hospitaliser d'urgence ; je n'attends pas qu'elle fasse une syncope, mais là c'est comme si…
-Vous avez l'habitude, compris-je soudain.
La femme hoche la tête, j'avale une gorgée brulante pour faire passer l'information.
-Oui j'ai l'habitude, fait-elle calmement. On ne dirait pas, mais Jensen a développé une santé fragile depuis quelques années, et ce genre de situations était malheureusement à prévoir.
J'avale une nouvelle gorgée brulante, m'aperçois à peine que je suis en train de m'arracher le palais en agissant ainsi.
La femme me regarde de ses yeux noirs calculateurs, et j'ai l'impression de subir l'un de ces examens minutieux que m'infligeait de temps à autre Jensen. Sa mère est aussi diabolique que lui.
Cette impression se trouve confirmée lorsque la mère sourit à nouveau, visiblement satisfaite par ce qu'elle voit (on se demande pourquoi, parce qu'en cet instant, j'ai tout du type paumé à côté de ses baskets) et elle me tend la main.
-Je ne t'ai même pas encore dit le principal. Je m'appelle Mélinda. Même si j'aurais préféré que ce soit en de meilleures occasions, je suis heureuse de te rencontrer.
J'hoche la tête face à cette information futile, préfère ne pas commenter. C'est marrant, rencontrer les parents de mes plans cul n'a jamais fait parti de mes occupations favorites. Bon, après, Jensen n'est-il qu'un p******l, ou un peu (beaucoup ?) plus, telle est la question…
-Si j'ai bien compris, poursuit cette dénommée « Mélinda », tu viens de passer la nuit à l'hôpital…
Quelle perspicacité…
-Quelqu'un t'a dit ce qu'avait Jensen ?
Je regarde cette femme, et je me donne brusquement l'impression d'être un enfant ignorant auquel on tente d'expliquer les choses sans l'effrayer. Et où on veut d'abord savoir où son ignorance s'arrête… moi je veux bien, mais j'ai le terrible pressentiment qu'il s'agit d'un cauchemar sans fin, où mes connaissances ne vont malheureusement pas bien loin.
J'hausse les épaules afin de dissimuler mon trouble. Rien ne m'atteint, ai-je envie de lui montrer, car je suis « Lain » le tout puissant.
-On m'a dit qu'il a fait un arrêt cardiaque.
Et vas-y qu'elle recommence à m'étudier avec ses yeux patients…
-Et toi ? me questionne-t-elle. Qu'en penses-tu ?
Je ne peux m'empêcher de la considérer avec colère.
-Que voulez-vous que j'en pense ? Non mais sérieux, ce mec a dix-huit ans à peine, et on m'apprend qu'il vient de se faire un truc réservé aux vieux croulants !
Je suis conscient de m'énerver pour de la merde, j'avale donc une autre gorgée brulante pour me calmer.
-J'en pense, conclus-je, que vous avez des questions sacrément connes à me poser !
Mélinda ne répond pas, elle m'étudie. Et je déteste ça.
Et puis toute cette situation me fait chier.
À peine ai-je réalisé que je tenais à un type, qu'il me claque entre les doigts. Puis j'apprends qu'il débat de mes qualités et défauts avec sa mère ! Toute cette situation me dépasse complètement… et ça me saoule, ça c'est une certitude.
-Lain, commente posément la mère de Jensen, je comprends que tu sois furieux. (Elle pose une main sur la mienne, me fixe jusqu'à ce que je croise son regard) Je trouve ça bien au contraire. Tu as le droit de réagir ainsi. Et si tu veux, je peux t'expliquer ce qui vient de se passer. Je pense que tu as le droit de comprendre.
Face au sérieux qu'elle affiche, piégé par l'intensité de ce regard de prédatrice en puissance, je me sens soudain impuissant. J'ai l'intime conviction de ne pas vouloir comprendre ce qui s'est passé. J'ai l'impression tenace et terrifiante, que savoir ce qui se passe dans cet hôpital, ce qu'il en est pour Jensen ne m'apportera rien de bon.
Je ne veux pas savoir. Et pourtant… il s'agit de Jensen…
Le regard toujours plongé dans celui de cette manipulatrice, je lâche un soupir désabusé.
-Et qu'est-ce que je suis sensé comprendre ? grommelé-je en tripotant mon gobelet.
Mélinda me lâche la main, satisfaite, et nous voilà partis dans un mauvais remake de « docteur House » dans ses pires moments…
-D'abord, commence-t-elle d'une voix sûre, Jensen n'a pas réellement fait un arrêt cardiaque. Le terme exact est « arrêt cardio-circulatoire ». Sans rentrer dans les détails, il a plutôt fait une sorte d'angine cardiaque provoquée par un effort trop v*****t à supporter, d'où l'impossibilité de respirer, les tremblements, la perte de connaissance, les suées, la façon dont il se tient parfois la poitrine.
Mélinda m'accorde un regard appuyé, histoire d'être certaine qu'elle a toute mon attention.
-L'espace d'un court instant, son cœur a cessé toute activité : il était en asystolie.
Je la dévisage comme un abruti. Ce qu'elle dit correspond en tout point à la scène de la veille. Sauf que j'ai du mal à assimiler l'idée qu'un cœur puisse cesser de battre, comme ça, juste à cause d'un effort « v*****t ». Je sais que je cours plutôt vite quand je veux, mais quand même…
-Comment… Comment savez-vous que… ?
-Lain, si j'ai l'air habituée aux hôpitaux, ce n'est pas sans raison. Ce n'est pas la première fois que Jensen fait ce genre de « malaise », et ce qu'il faut que tu comprennes, c'est que ce n'est certainement pas la dernière.
Bon, inutile de dire qu'elle m'a perdu… Oh, ils mettent même des lingettes désinfectantes à disposition dans cet hôpital… Oh, et ce blanc crème… j'approuve le choix de la déco… très bien pensé… j'approuve…
-Lain, insiste Mélinda, je n'ai pas fini…
Oui et bah si. Je n'écouterai pas. Lalalalère, je n'entends rien. Je préfère rester con, dans un monde de Bisounours et de Jensens par milliers qui ne font pas de « malaise » à la moindre sensation forte.
-Jensen est malade, fait pourtant ce démon du mal. Son cœur est lent et peut lâcher à tout instant.
Non non, je n'entends rien. Je suis dans un monde où mon Jensen est un connard comme je les aime.
Mélinda continue à déverser ses sottises, je tente de me raccrocher aux bribes de ce que je croyais pourtant acquis.
Mon Jensen grand et fort.
Celui qui me domine (ou en tout cas qui essaye).
Celui que rien n'atteint.
Celui qui était là pour moi.
…
Je repense à tout ce que je sais de lui. Il ne joue jamais au foot, n'aime pas les jeux vidéo (« trop de testostérones pour mon cœur sensible » a-t-il dit), ni les films violents. Il aime Star-Wars, est doué pour les études, est souvent absent, semble parfois faiblard durant nos ébats, de même qu'il parait toujours brulant.
Mine de rien, pour le principe et afin de m'ôter tout doute, je la questionne.
Elle me répond, me démontre point par point l'état de fait suivant :
« Jensen est malade. Il a toujours été malade. »
Là où je voyais des bizarreries de beau gosse capricieux, il n'y aurait donc que faiblesse et disfonctionnement d'ordre médical ?
Putain, quelle merde…
Son état serait critique, d'après cette mère.
Mon monde de Bisounours est en train de s'effondrer.
Je me sens perdu.
Je suis complètement seul.
-oOo-
La main sur la poignée, j'ai envie de fuir.
Bon, avouons tout, la vérité c'est que j'ai réellement tenté de fuir tout à l'heure. Lorsque Mélinda a eu fini de me raconter toute l'histoire, j'ai refusé tout net de l'accompagner voir Jensen.
Avec tout ce que j'ai appris, il m'était impossible de considérer Jensen comme le « Jensen » que je connaissais, celui que je n'ai aucun remord à critiquer, à emmerder, ou pire encore…
Et d'ailleurs c'est toujours le cas. La personne qui se trouve derrière la porte ne sera pas Jensen.
Celui auquel je tenais est sans doute parti quelque part, me laissant sur le bas côté, fier de son coup, et il ne me reste plus qu'à faire le deuil pour passer à autre chose…
Je ferme les yeux pour me donner du courage, me raccroche à ce que j'ai appris.
…
« Il est malade, avais-je stupidement répété. Mais alors, ça signifie qu'il va mourir ?
Ça parait si stupide de poser ce genre de question. Ce n'est pas comme si je m'en souciais, vu qu'il ne s'agit plus de l'homme que j'ai aimé. Mais il faut juste que je sache. Oui, savoir, puis décrocher.
-Si on ne fait rien, avait répondu la mère du malade, oui. Jensen devrait normalement se faire poser un pacemaker, une sorte de stimulateur cardiaque pour maintenir « en vie » son cœur, mais son état est trop instable pour risquer l'opération. Comme cette maladie lui a été transmise à la naissance par son père, les docteurs prennent très au sérieux le fait que son père ait lui-même rejeté le stimulateur.
…
-Et vous le laissez malgré tout faire le con à l'extérieur ?
Petit sourire crispé chez la mère.
-Es-tu en train de dire que vous faites les « cons » ?
Inutile d'y réfléchir.
-Carrément qu'on fait les cons. Je l'ai fait boire, je l'ai fait me b…
J'avais brusquement réalisé ce que j'étais sur le point de dire à sa mère… oups… Jensen n'apprécierait sans doute pas que j'expose ses exploits sexuels à sa génitrice…
-Ce n'est pas faute d'avoir essayé de le garder à l'abri du monde extérieur, m'avait-elle expliqué. Mais ce n'est pas comme si je pouvais l'imposer à Jensen. Longtemps son état semblait sans risque, et lorsque les choses se sont brusquement aggravées il y a deux ans, la situation m'a échappé. (Un haussement d'épaule désabusé) Jensen n'est pas de ceux que l'on peut garder enfermé dans un hôpital, et moi je ne suis pas de celles qui reproduisent les mêmes erreurs.
…
-Son père a passé la majorité de sa vie dans un hôpital, conclut-elle, et ça ne l'a pas sauvé. Jensen a le droit de tenter de vivre sa vie.
Le droit de vivre sa vie.
Cette phrase raisonne étrangement en moi. Je la connais, je la comprends. Le droit de vivre sa vie est ma devise après tout, pour moi qui ai choisi d'aimer les hommes malgré le regard des autres.
…
Cependant, Jensen ne m'avait rien dit, et je ne voulais plus le voir, furieux et trahi. Vu tout ce qu'on avait fait ensemble, il aurait pu évoquer l'idée de sa mort pseudo-imminente.
Aussitôt après, j'avais toutefois réalisé pourquoi Jensen avait préféré taire sa déficience. Avoir le droit de vivre sa vie n'a en effet que peu de sens, si cette vie n'est pas normale.
Et puis, soyons honnêtes, moi-même, qu'aurais-je fait si j'avais su ce qu'il avait, ce qu'il était ? L'aurais-je même approché ? Non, bien entendu que non. Sûr et certain que je l'aurai fui comme la peste.
Parce que je ne sais pas me soucier des autres. Seulement de moi. Je suis incapable de penser à autrui, ou plutôt j'ai toujours échoué lorsque je m'y suis essayé. Ils sont tous partis après tout, ça doit bien vouloir dire que je merde à chaque fois…
-Tout ce qu'il faut, avait achevé sa mère, c'est que l'état de Jensen se stabilise au moins un mois, afin que l'implantation du pacemaker ne lui soit pas fatale.
-Il pourrait donc avoir une vie normale si l'opération fonctionne ?
-Quasiment normale, en effet. Mais dans le cas de Jensen, cette opération est loin d'être anodine. D'après ses médecins, le taux d'échec est plutôt important…
J'avais dégluti.
-Important comment ?
-Il a 60% de chance de survivre à l'opération.
60%... donc 40% que ça foire.
À la place de Jensen, je me serais certainement enfui au loin pour vivre mes derniers instants sereins.
Parce que contrairement à Jensen, je suis un lâche, un enfoiré de la pire espèce comme il est si rare d'en trouver. (Mais bien sûr, j'ai le physique de rêve qui va avec !)
Ce qui m'amène à mon dernier sentiment, le plus puissant de tous également. La culpabilité.
Voyez-vous, je n'ai rien apporté de bon à Jensen depuis que je le connais. Merde, c'est vrai, lorsqu'on y songe, j'aurais pu le tuer une bonne centaine de fois avec mes conneries, sans même m'en rendre compte.
La vérité, c'est que je suis malsain, et j'en suis parfaitement conscient. Je l'assume, j'en suis fier également.
Mais je m'étais, à tort, imaginé pouvoir partager ce côté malsain avec Jensen, que celui-ci pourrait le surmonter, qu'il serait prêt à l'accepter. Il semble d'ailleurs qu'il l'ait fait, qu'il veuille bien de moi.
Mais vouloir diffère de pouvoir, et nous savons désormais que ce n'est pas le cas.
Je suis un monstre, et Jensen est trop faible : Il ne pourra donc pas assumer.
Jensen est trop faible, et je suis un monstre : je ne pourrais donc pas assumer.
…
Non, décidément, ce n'est pas possible.
Je redresse donc les épaules, carre la mâchoire en affirmant ma prise sur la poignée.
Inutile de se prendre davantage la tête. Il faut en finir.
Je vais entrer dans cette chambre, dire adieu à cette personne, puis je m'en irais comme je suis venu.
Et j'oublierai.
Je suis très doué pour oublier.
Ma main toujours sur la poignée, je n'arrive toutefois pas à avancer. Mais merde, je vais pas y passer la journée…
-Hé, Lain, grommèle Jensen de l'autre côté de la porte, tu vas entrer ou tu comptes me faire poireauter encore longtemps ?
Surpris, j'ouvre instinctivement la porte, histoire de voir le visage de cette voix familière. Ce n'est pourtant pas possible, le Jensen que je connais est censé m'avoir quitté…
Assis sur le lit d'hôpital, sa mère debout à côté, se tient le grand malade …
Hmm, c'est marrant, mais je suis presque déçu par cette scène bien banale. Où est donc l'horreur, le tragique de la situation, le sang, l'impression de mort imminente dont m'a parlé Mélinda ?
Jensen m'adresse un grand sourire, je ne peux y répondre. Je me contente de l'étudier, là, sur le pas de la porte pour si l'envie de fuir me reprend.
Mise à part une grande pâleur, associée à de fines cernes sous les yeux et un tuyau en plastique dans le nez, Jensen semble bizarrement être le même. Son sourire connard en puissance est au beau fixe, quoique je distingue qu'il hésite entre inquiétude et une franche moquerie face à la tête que je dois tirer.
-Bon, je vous laisse les garçons, lance peu subtilement Mélinda. (Un regard féroce à son fils en pointant du doigt le tuyau) et tu n'as pas intérêt à toucher à l'oxygène Jensen. Ce n'est pas le moment de jouer au plus malin.
-Oui oui, allez va-t-en.
La mère lève les yeux au ciel, faussement exaspérée, mais je perçois un amusement qui me laisse à la ramasse. Suis-je réellement le seul que toute cette histoire rend dingue ?
Encore plus halluciné, je regarde Jensen attendre sagement que sa mère s'en aille, pour enlever sa source d'oxygène d'un geste insouciant.
-p****n, lâche-t-il, tu n'imagines même pas comment ça gratouille ce truc…
Non, je n'imagine pas…
J'ai presque peur de bouger, de parler, de peur que la vision de bonne santé que je vois devant moi ne disparaisse.
-Tu sais, souffle Jensen avec un nouveau sourire, je ne vais pas te mordre, tu peux approcher. Promis, je tiendrais le choc.
Vexé, je fais un pas. Puis un autre.
Quoique…
-À quoi penses-tu ? m'interroge Jensen. (Il penche la tête d'un air dubitatif) Tu sembles aussi constipé que devant un problème de Maths…
Je devrais être irrité par la remarque, pourtant ce n'est pas le cas. Je me sens surtout perplexe, effrayé… et autre chose d'indescriptible, qui me déchire désagréablement la poitrine. Un arrêt cardiaque à venir peut-être…
-Pour être honnête, répondis-je, je me demande quand tu vas crever…
Jensen détecte la pointe d'ironie, il y répond avec un sourire plus naturel. Enfantin. Comme j'ai appris à les aimer.
Ce sourire me rassure.
-Ce n'est pas prévu pour maintenant, rétorque-t-il en plissant les yeux. Et toi ? Tu penses te rapprocher, ou vais-je être obligé de me lever ?
Pour le principe de l'épargner, j'avance encore. Je me sens étrange.
Je me sens soulagé de voir qu'il ne va pas mourir sous mes yeux, je suis également furieux de m'être senti aussi mal pour rien. Je me sens faible également. Parce que je suis fatigué, parce que je me suis inquiété, que j'ai cru être abandonné et devoir moi-même l'abandonner, ce qui peut-être n'arrivera pas.
Pourrions-nous vraiment assumer l'un et l'autre ?
Le sourire de Jensen s'estompe, je tente malgré tout de garder la face en optant pour la moquerie.
-Faible chose, chuchoté-je tout bas, tu fais une proie bien facile là tout de suite.
Jensen lève une main, la pose sur la mienne. Je m'aperçois que je tremble sans raison.
-Et toi, murmure-t-il doucement en regardant ma main, tu fais un curieux prédateur pour t'être intéressé à moi…
-Effectivement, fis-je d'une voix qui me donne envie de me frapper. Je dois sans doute être trop parfait.
C'est vrai que pour le coup, j'ai misé sur le mauvais cheval. Emmerdeur, à devoir manier avec douceur et doté d'une date de péremption. Tout ce qui devrait me faire le mépriser. En outre, même s'il se remettait, rien ne me dit qu'il restera. Il s'agit donc d'un investissement sans garanti.
Je le frappe.
Jensen grimace.
-p****n, t'es con, pourquoi tu fais ça ?
-Si tu veux mourir, grincé-je d'une voix rauque, tu demandes à un autre la prochaine fois ! Tu te rends compte que j'ai failli te tuer par ignorance ?
Jensen me regarde, visiblement perdu.
Je tente de maitriser mes tremblements, ça devient de plus en plus pénible.
-Heu… tu veux que je m'excuse ?
Et merde…
Je me détourne de lui, inspire à fond en serrant les poings.
-Bien sûr que non abruti, sifflé-je la gorge nouée. Si tu t'excuses, la voix de plus en plus mal assurée, je vais encore plus culpabiliser de te culpabiliser à cause de ta p****n de mort.
Pas de réponse.
Juste Jensen qui me prend par derrière dans ses bras, et moi qui ne lutte pas contre l'étreinte.
-Je suis désolé, fait doucement Jensen à mon oreille. Je ne le ferai plus.
Je ferme les yeux pour calmer mes tremblements, inspire à nouveau profondément pour lutter contre la vague.
Ce mec est un menteur. Il claquera sans doute un jour ou l'autre, et je me retrouverai seul.
Complètement seul.
Je ferme plus fort les yeux.
Alors pourquoi ne puis-je pas fuir ? Pourquoi ne parviens-je pas à le mépriser, voire à l'oublier, et surtout, pour quelle raison suis-je dans ses bras, à trembler et à lutter comme un môme qui profite une dernière fois de son jouet ?
-Tout va bien, me murmure encore Jensen en posant son menton sur le haut de mon front. Je vais bien, il n'y a pas de raison de se mettre dans un état pareil. Pardon.
Putain, le menteur.
Je laisse échapper un rire moqueur, avant de craquer, comme je n'avais pas craqué depuis des années.
Mes épaules se soulèvent brutalement, mon souffle s'accélère sans mon accord, et je me retrouve à pleurer comme un débile, là, dans les bras de celui que j'aime. Je ne veux pas le quitter, j'en suis définitivement incapable.
Toute cette situation est ridicule, grotesque, pourtant j'ai envie d'essayer d'être avec lui…
-Lain, marmonne tristement Jensen, fais pas ça, je vais vraiment finir par culpabiliser.
-Bah t'auras raison, sangloté-je en bonne mauviette. (Je ferme plus fort les yeux, tourne la tête pour enfouir mon visage dans la chemise d'hôpital de Jensen.) Enfoiré.
-Oui, je suis un enfoiré… je suis désolé, répète-t-il, je n'aurais pas dû…
-Oh, et puis ta gueule, grincé-je agacé.
Je relève les yeux vers lui, menaçant, lui me scrute, mi-vexé, mi-perplexe.
-Qu'est-ce que tu racontes encore comme conneries ? marmonné-je durement.
-Heu… « Désolé » ?
Je lui fous une taloche.
-J'ai dit ta gueule Jensen.
Je renifle dignement, et d'une main je m'essuie les yeux, tout en le dévisageant version « tu bouges, je te castre ».
-C'est moi qui ai failli te tuer, bougonné-je. C'est également moi qui t'ai poussé à aller voir un film d'horreur, qui voulait jouer à des jeux vidéo débiles et qui t'ait poussé à me b****r comme un taré, alors qu'on sait tous les deux que c'est la pire chose à faire dans ton cas. (Je le foudroie du regard, espère me faire bien comprendre) Alors ta gueule Jensen, parce que si j'entends encore un seul « désolé » de ta part, c'est moi qui t'achève.
Jensen semble perdu. Ses traits parfaits font la moue, il plisse le front.
-Mais... alors pourquoi tu chiales ?
J'hausse les épaules, vaine tentative pour redevenir le mec fier et blasé que je suis.
-Je suis juste soulagé de ne pas m'être attaché à un légume géant, grogné-je, c'est tout. Qu'aurais-je fait si après ma connerie, tu avais une jambe boiteuse, ou un œil en moins ? Je n'aurai jamais pu te faire ta promenade du mourant en sursis. Tu aurais été insortable.
Hilare, mon mourant me prend de nouveau dans ses bras.
-Si ce n'est que ça, plaisante-t-il, il ne faut pas te prendre la tête comme ça.
Il me sert contre lui, j'inspire les dernières traces de son parfum de la veille tandis que je me blottis un peu plus.
-Et puis même pour un légume, conclut-il après un instant de réflexion, tu trouveras difficilement aussi sexy que moi.
Je le cogne une nouvelle fois.
-Pff, débile.
Toujours aussi con. À se demander si je ne fais pas une connerie monumentale à vouloir être avec lui. Mais reste l'impression qu'il croit être suffisamment fort pour être auprès de quelqu'un tel que moi, qui le maltraite pourtant sans vergogne. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas essayer ?
Oui, juste essayer.
-Lain ?
-Quoi encore ?
Je redresse la tête pour me faire dépiauter par son regard. Est-ce moi qui délire, ou son nouveau statut de mec-à-conservation-limitée le rend encore plus beau ?
-Juste au cas où, fait-il, je t'aime.
Je renifle, puis mime le gars méprisant à souhait.
-Mouais, bah non, pas moi. Tu te fais poser ton « pisse-machin-truc » d'abord, et on en reparle d'ici un mois… j'ai mes principes.
Je le pince.
« Et pousse toi un peu, tu prends toute la place »
Tandis qu'il obtempère avec une dernière grimace anti-connard, je lui cache le sourire irrationnel qui me titille.
Décidément, ce type me rend fou.
Je me tape une nuit d'hosto pour lui, la plus grande frayeur de la vie, j'y perds également ma liberté de farouche célibataire, mon droit aux coucheries à droite à gauche (ou en tout cas une bonne partie), et lui, qu'est-ce qu'il me donne ?
Un « je t'aime », que je compte bien lui rendre une fois son « pisse-machin-truc » mis en place.
« Je t'aime »… Tss, quelle mièvrerie à gerber…
Alors pourquoi ai-je tant aimé l'entendre sortir de sa bouche ?
…
Vincent avait raison, ce mec est en train de me changer.
Mais quitte à me ramollir, au moins je ne suis plus seul.
Je serai avec lui.
Jusqu'à la fin.