Chapitre 2. (Secret)

1976 Mots
Chapitre 2. (Secret)DAMON Concentré sur l’écran de mon ordinateur, j’essayais d’être aussi efficace que possible avant que Paul ne reprenne ses esprits. Je savais pertinemment ce qui allait suivre : il allait râler et s’énerver. Et le calmer n’était pas chose facile. J’entrepris alors de finir mon rapport sur les derniers incidents survenus à l’école. Depuis six mois, plusieurs personnes avaient disparu mystérieusement ou avaient subi des accidents tout aussi mystérieux et bien souvent mortels. Je sentis monter la frustration en moi. Nous en étions au point mort. Toujours pas un seul indice ou un seul témoin. Le coupable jouait avec moi ! Il ou elle était proche, c’était une évidence. Mais trouver un renseignement nous menant à lui l’était beaucoup moins. Un tremblement sur mon bureau interrompit le fil de mes pensées et m’obligea à lever les yeux de mon écran. Paul venait de frapper le meuble de son poing. — Qui est-ce ? s’écria-t-il. — Une nouvelle, répondis-je calmement. M’énerver maintenant avec lui lorsqu’il était dans cet état était inutile. Je continuai mes explications pour en finir : — Nina Caeli, une nouvelle élève qui est venue m’apporter les derniers papiers pour valider son transfert. Je lui ai demandé de passer. Comme l’enquête n’avance toujours pas, je n’ai pas le temps de gérer l’administration. Paul se calma, frappé par la dure réalité. Un fou se promenait sur l’île de Servus et il ne pouvait rien y faire. Comme moi, l’albinos n’aimait pas que l’auteur de ces accidents lui échappe. Son orgueil devait vaciller entre Nina qui venait de lui asséner un sacré coup et être inefficace en tant que membre de mon équipe. S’occuper de la fille ne serait pas sa priorité. Il remit certainement ce moment à plus tard, préférant revenir à la tâche qui lui était confiée : trouver le fautif. — De nouvelles pistes ? demanda-t-il en s’asseyant sur le siège situé devant moi. Les mains dans les poches, son humeur n’allait pas en s’arrangeant. — Non, répondit Allan. L’île est trop grande. Nous n’avons aucune piste sur son sexe ou son âge. Tout le monde peut être le coupable : les employés, les professeurs, les élèves ou même les locaux. Si l’on comptabilise le tout… — Il y a plus de quelques milliers de personnes se baladant librement sur le terrain, compléta Lola. — On peut déjà écarter les victimes, la nouvelle et nous quatre, ironisai-je. Mauvaise idée. Paul n’avait pas encore digéré son humiliation. Son regard sanglant me fit bien comprendre de ne pas mentionner le nom de cette fille avant un bon moment. Lola s’approcha de moi et posa une main chaleureuse sur mon épaule. Son contact me calma immédiatement. Ce geste, combiné à sa nature, me permit de me concentrer de nouveau sur les recherches. Elle regarda la liste des personnes séjournant ici. Avec la chance que nous avions, mon nom nous donnait la possibilité d’accéder à certaines informations capitales pour l’enquête. La politique d’immigration de Servus jouait également en notre faveur, nous permettant de connaître précisément qui résidait sur l’île en temps réel. En quelques minutes, Lola entreprit de revoir nos informations pour la énième fois et d’éliminer le plus de personnes possibles pour nous permettre d’avancer. — Comme on le supposait, la dernière victime a été attaquée par un animal. On peut donc exclure les personnes du cursus normal, les serviteurs et les gens de passage, conclut Paul. Lola évinça les habitants correspondant aux critères ainsi que les personnes présentes dans la salle. Il restait exactement mille huit cent quatre-vingt-trois coupables potentiels. — Certaines attaques ne sont pas liées à des animaux. Et si l’on cherchait plusieurs individus et non un seul ? En fonctionnant de cette manière, on les éliminerait, souligna Allan. Je relevais les yeux de mon écran pendant une seconde. Sa façon de penser était correcte. — Si cette manière de procéder nous permet de trouver au moins l’un d’entre eux, ce serait un début suffisant, insistai-je. — Sait-on quel genre d’animal est en cause ? s’enquit Lola. — Une bête imposante, avec des griffes vu les marques laissées... Cela éliminait quelques milliers de suspects de notre liste, mais pas assez. — Huit cents, soupira Allan. — C’est déjà mieux qu’avant, positiva Lola. — Ce qui me dérange, c’est qu’une personne de notre cursus soit morte, souligna Paul. Les attaques, les cibles, les victimes, les endroits, le mode opératoire, tous étaient différents, ce qui rendait une analyse presque impossible. Mais tous ces incidents avaient commencé au même moment, assez pour pouvoir les lier. Elle enregistra les derniers changements sur un dossier codé. Le coupable avait une longueur d’avance, le laisser voir cette liste serait équivalent à une défaite en lui montrant notre pénurie de renseignements. Heureusement, nous avions plusieurs cartes en main. Lola cachait bien son jeu et était une informaticienne hors pair. Une information que peu de personnes connaissaient. Je ne voulais pas en arriver jusque-là, mais le manque de progrès dans cette affaire allait m’obliger à prendre des mesures drastiques : — À partir de demain un couvre-feu sera instauré. Ainsi que l’interdiction de se déplacer seul. Le premier à désobéir sera renvoyé pour un délai indéterminé, décidai-je. Allan, je te laisse l’annoncer aux professeurs qui devront ensuite transmettre le message à leur classe respective. Mon ami hocha la tête pour me certifier qu’il avait compris mon ordre. — Quelle justification dois-je leur donner ? — Une attaque animale, répondis-je à Allan. Ce n’est plus une surprise pour personne, même pour les gens de l’extérieur. En clignant des yeux, je m’aperçus que ma vision n’était pas tout à fait stable. Avec toutes ces histoires à régler, mon rôle de président et mes études, je trouvais rarement le temps de manger. Je me levai et sortis de la pièce en direction de la cafétéria sans un mot de plus pour mes amis. Une pause s’imposait si je voulais tenir le coup. *** NINA La porte de mon studio fermée, je respirai un bon coup et me remémorai ce que j’avais fait quelques instants auparavant. Ma gorge se noua et un poids comprima mon thorax. Décidée à laisser de côté cette mésaventure, je me dirigeai dans la cuisine pour y ouvrir le placard afin de me faire à manger. Je sortis un paquet de pâtes japonaises, facile et rapide. J’avais juste envie de manger pour oublier. J’allumai les flammes de la cuisinière pour y placer une casserole pleine d’eau. Chaque studio de la résidence était pourvu d’une cuisine totalement équipée, d’un salon avec une télévision ainsi que d’une salle de bains. Toutes les chambres étaient obligatoirement constituées d’une colocation de deux personnes. Marion sortit brusquement de sa chambre et claqua la porte. Elle s’affala sur le canapé rouge vif de notre petite demeure. Adieu la gentille amie, et bonjour la colocataire paresseuse et intrusive ! Je m’emparai d’un deuxième sachet et je l’ajoutai au mien dans l’eau bouillante. De la minuscule kitchenette ouverte sur le salon, je contemplai la paresse de mon amie. — Si un garçon te voyait dans cet état, il aurait peur ! me moquai-je. Mais c’était totalement faux. Même sans maquillage, une serviette nouée dans ses cheveux mouillés et son énorme sweat rose vif, Marion était toujours aussi belle. Bon, peut-être que le masque vert dont elle s’était tartinée sur le visage était de trop pour la qualifier de jolie actuellement ! Elle releva la tête du canapé cramoisi et me sourit sadiquement en tripotant une longue mèche d’or qui dépassait de la serviette. Une habitude qu’elle avait prise quand elle mentait ou faisait une blague qu’elle savait de mauvais goût. Je me demandais toujours si elle avait conscience de ce tic. — Je vais essayer de venir comme ça demain... murmura-t-elle sérieuse tout d’un coup. Elle se leva près de moi pour attraper des couverts et les déposer sur la petite table fixée au mur de la cuisine. Ce qui ne s’était jamais révélé pratique. Les administrateurs avaient-ils peur qu’on la balance par la fenêtre ? À ce niveau-là, je ne pouvais pas leur en vouloir. Vu le nombre de fois où je m’étais cognée contre ce fichu meuble la nuit, j’aurais certainement fini par m’en débarrasser. Vidant les pâtes dans les assiettes que Marion me tendait, on s’assit l’une à côté de l’autre. Après avoir passé ma journée entourée de belles personnes, je repensai aux propos de Paul. Et une question me turlupina. — Est-ce que tu me trouves jolie ? demandai-je soudainement à ma colocataire. Elle posa sérieusement sa fourchette dans son assiette, avant de me regarder les sourcils froncés. — Toi, tu as vu Lola ! s’exclama-t-elle. Il était vrai que Lola, en plus d’être ravissante, avait un charme indescriptible. De quoi être complexée. — Tu es belle ! affirma mon amie. Et sais-tu pourquoi ? Je penchais la tête une seconde sur le côté, un petit sourire aux lèvres. Je sentais que Marion était sincère, c’était déjà suffisant. Mais je ne disais pas non pour quelques commentaires supplémentaires. — Tu as des taches de rousseur à craquer ! Des pommettes de hamster qu’on désire croquer ! Un volume de cheveux ondulés à me faire pâlir d’envie avec une couleur caramel gourmande. Sans parler de tes yeux de biche adorables et une poitrine à tomber ! Elle finit son dernier commentaire avec une pointe de jalousie dans le regard en direction de mon buste. Marion avait un corps de mannequin, elle était grande et fine. De mon côté, j’étais plus en formes. Une poitrine généreuse et des abdominaux légèrement dessinés et entretenus avec la pratique de nombreux sports dans ma jeunesse. — Personne n’a les mêmes atouts. Mais sache que tu es belle ! confirma-t-elle en relevant les yeux. À mon tour, je fixai ses seins, un air de défi. — Ça, c’est sûr ! m’exclamai-je. Marion, loin de se vexer, partit dans un fou rire. Une fois toutes les deux calmées, et moi rassurée, le repas passa à une vitesse folle. Marion se dirigea vers le frigo pour en sortir des yaourts. — Et, comment as-tu trouvé les garçons de la Cour ? dit-elle en s’asseyant. C’était bizarre qu’elle me parle d’hommes, et encore plus qu’elle utilise le surnom du Conseil. La Cour faisait référence à celle d’un roi, dont Damon jouait le rôle. Peut-être une comparaison à leurs beautés. En tout cas, cette Cour n’avait rien à voir avec des nobles bien élevés comme à l’époque. Mais après la gifle monumentale que j’avais infligée à Paul, je n’étais pas mieux placée pour parler d’éducation et de bonnes manières. — Pourquoi t’intéresses-tu d’eux, tout d’un coup ? demandai-je suspicieuse. Nous avions toutes les deux arrêté de manger pour nous regarder dans le blanc des yeux. Ma nervosité devait se lire sur mon visage. Même si je tentais de la dissimuler du mieux que je pouvais. — Simple curiosité ! ironisa-t-elle. Androphobe ne veut pas dire aveugle, et je suis en mesure d’avouer qu’ils sont attirants, tu sais. Comme un boomerang, l’incident avec Paul me revint en pleine figure. Dire que j’avais presque réussi à l’oublier ! La cuillère dans la bouche, j’essayais de prononcer une phrase : — J’ai peut-être frappé Paul, bredouillai-je. Marion me regarda quelques instants, muette de stupeur, avant de bafouiller : — Quoi ? J’analysai sa réaction, mais rien ne se passa. Elle semblait totalement déconnectée, comme si les informations qu’elle venait de recevoir ne concordaient pas entre elles. Sachant parfaitement ce qui allait se passer, je m’enfermai rapidement dans la salle de bains et me déshabillai tranquillement en attendant le moment fatidique. Une fois dans la douche, je laissai couler l’eau chaude sur mes épaules. Ce moment ne tarda pas à arriver, puisque Marion débarqua derrière la porte, furibonde. Elle cria, mais l’eau m’empêchait de comprendre certains mots de son discours, que je ne devinais pas des plus amicaux. — Et si tu m’expliquais le sens de Serviteur ! aboyai-je à travers la porte. Je savais pertinemment qu’elle ne me répondrait pas, mais c’était exactement le but recherché. Qu’elle se taise. Je passais rapidement du savon sur mon corps et me rinçai. Une fois propre, je refermai le robinet avant de me couvrir d’un peignoir et de sortir de la salle de bain. Je retrouvai Marion assise à côté de la porte et adossée contre le mur. — Désolée, murmura-t-elle. — De ne rien me dire ? répliquai-je. Elle hocha la tête. Je soupirai un bon coup, une mauvaise habitude que j’avais prise depuis mon arrivée sur l’île. Ce n’était pas non plus correct de ma part d’avoir lancé le sujet pour éviter de me faire engueuler à cause de mon comportement avec Paul. — Un chocolat chaud avec de la chantilly devant un film ? suggérai-je en lui tendant une main, qu’elle prit pour se relever. — Comme si je pouvais refuser une telle proposition ! répliqua-t-elle en souriant. — Et pour te rassurer, Damon a eu l’air d’apprécier mon excès de colère, ajoutai-je avec malice. Ce n’était pas seulement une impression, mais une certitude. Je ne comptais pas non plus m’excuser. Il fallait bien que certaines personnes leur tiennent tête lorsqu’ils dépassaient les bornes. J’espérais juste que cette histoire n’allait pas aller plus loin… Qu’ils seraient tellement occupés que je n’allais pas les recroiser avant un bon moment, le temps qu’ils oublient tout.
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