Un Flamand, Marianne HENDRICKX-1

2036 Mots
Un Flamand Marianne Hendrickx J’ai sans doute cru que je l’aimais. J’avais l’âge qui convenait pour cela, celui qui reflète la jeunesse dans les yeux des quadragénaires et plus si affinités. Et je m’ennuyais dans les bureaux paysagers des multiples entreprises que je fréquentais. Alors, pourquoi ne pas regarder ailleurs ? J’opérais alors comme consultante internationale et mes journées, que d’aucuns auraient jugées agitées, prenaient le ton du tailleur gris qu’invariablement je portais. Avions, réunions, projections, présentations, prospection et additions créaient notre biorythme. Seule femme dans un univers masculin, il fallait pour la norme que j’applique quelques contraintes supplémentaires à celles imposées à mes confrères – évincer les déjeuners en tête-à-tête avec les clients et limiter les dîners entre collègues aux brainstormings sur les cas qui nous occupaient et rapportaient gros à la Firme. Celle-ci ne plaisantait avec rien et bannissait errements érotiques ou frissons de base jugés moins immoraux que contre-productifs. Si j’ose en parler désormais, c’est que tout cela n’évoque plus qu’un univers englouti. La Firme a coulé comme ses concurrentes et comme les entreprises ou les personnes concernées par ce récit. Mes souvenirs m’apparaissent étrangers à moi-même. Je n’y décèle aucune logique. Il tombe sous le sens que l’histoire est arrivée à quelqu’un d’autre. Si la division de la Politique Culturelle Commune de la Confédération européenne ne m’avait demandé cette contribution « 2002-2022, regards sur l’intégration des minorités », le silence aurait submergé la moindre parcelle de mémoire. Quelqu’un, quelque part, a dû se souvenir que je suis née à Bruxelles et que, par mon métier, j’ai suivi l’économie belge et rencontré des hommes d’affaires flamands – je suppose que l’on souhaite que je m’exprime sur la minorité flamande européenne. Voilà que l’on m’offre l’occasion de rédiger autre chose que les romans policiers sur fond de capitalisme déclinant, qui font mon ordinaire dans ma petite maison du Suffolk où je retrouve les odeurs de la mer du Nord. On ne refuse pas, dans ce cas. Tant d’eau a coulé sous les ponts. Et puis, je suis une vieille reine du crime maintenant, j’ai le droit d’autopsier la vie de vrais morts. Cela se passait donc aux confins des années quatre-vingts et nonante, au siècle passé. Aucun de nous n’imaginait comme tout en viendrait à être ébranlé. Que les plans de business ou les prévisions que nous alignions vacilleraient, nous ne nous faisions guère d’illusions. Nous bâtissions des modèles ou des hypothèses, et personne n’aurait juré que cela eût correspondu à la moindre réalité. Seuls nos clients s’y accrochaient. Que la Belgique serait agitée de divers séismes, nous en avions déjà l’habitude. Nous étions en sus littéralement payés pour dissoudre son économie, pas trop vite toutefois car cela générait du business. Mais nous n’arrivions pas à envisager que le réchauffement de la planète en viendrait à menacer des pans entiers du pays et que la Flandre craindrait un jour de ne pouvoir garder la tête hors de l’eau. D’autres sociétés de consultance ont vu le jour depuis la fin de la Firme. Elles étudient actuellement le plan Pi 3-14-16, la construction des digues pour sauver la région. La Confédération envisage pour un temps l’expatriation de nombre des autochtones les plus âgés afin de sauvegarder leur vie et plus encore l’identité qu’ils portent, particulièrement les anciens dialectes néerlandais. Il me plaît de savoir que seules les cités bâties sur des hauteurs ne sont pas menacées et seraient ravitaillées par air ou eau – hypothèse du plan Pi –, ce qui ne les priverait que de leur autonomie. Me voici qui arrive au passé. Un jour d’octobre 1988, je fus amenée à rencontrer le premier client que je traiterais seule, tout au moins dans un premier temps, au sein de l’une des principales sociétés à portefeuille de Belgique. La Firme me faisait une fleur, mais je ne doute pas que la question avait été longuement débattue en haut lieu. Le briefing préalable avec le partner dont je dépendais m’indiqua que j’allais rencontrer « le manager flamand plein d’avenir dans ce groupe francophone ». On me signala les petits plus qui m’éclaireraient : sa passion pour les voitures – ce qui n’avait rien d’original chez ces hommes-là –, sa situation familiale (un mariage stable, deux enfants, aucun risque de dérive) et son art de s’entourer de collaborateurs doués, mais pas au point de le supplanter. De son curriculum vitae, j’appris qu’il avait magistralement développé en Belgique une société d’intérim, dans l’indifférence totale de son actionnaire suisse qui se préoccupait peu de la Belgique. Ensuite, il avait joué rebelote dans un autre secteur en convainquant des entreprises de sous-traiter l’activité du mess du personnel. Il dirigeait la filiale belge d’un géant français du catering. Comme la fois précédente, son succès passa inaperçu. Il venait de trouver plus de visibilité dans cette grande société belge, l’une de ces « vieilles dames » de l’économie comme disaient les boursiers. Notre behaviour manager, conseiller en comportement ou psychologue de service, me recommanda la discrétion dans l’entreprise. Il n’était pas question d’assombrir le leadership dont ce monsieur disposait auprès de son équipe par une présence trop appuyée de la Firme. De même, la présidence du groupe appréciait peu ce patron de filiale qui affichait résultats et ambitions. La Firme me recommandait de raser les murs et d’éviter de trop signaler ma présence à l’administrateur délégué et au président du conseil d’administration du holding. Ces deux derniers n’ignoraient néanmoins pas que ma mission de réorganisation et de cost cutting était le préalable à l’introduction en Bourse qui rapporterait du cash à la maison mère. La Firme fondait de grands espoirs d’affaires autour de ce quadragénaire qui changerait souvent de poste, vu ses compétences et l’ascension des managers flamands dans la plupart des sociétés. Il constituait un prospect At première main, un client pour vingt ans espérions-nous. Je comptais observer mon client comme je disséquais tous ces humains de s**e masculin qui s’adonnaient au pouvoir, ceux qui deviendraient plus tard les héros et les assassins de mes polars. Je ne tenais à rien de ce qui les faisait courir, ni argent, ni puissance. J’alignais la clique hétéroclite de leurs manies et vanités. Ces obsédés de l’impuissance… En avoir ou pas, telle était la question. Il leur fallait prouver sans cesse aux autres qu’ils étaient capables de. Eux-mêmes en étaient-ils d’ailleurs convaincus ? Non, il leur fallait des preuves, des milliards qui entrent et qui sortent de la caisse, des triomphes et des photos flatteuses, des milliers de gens à déplacer, à envoyer valdinguer. Même chose pour les femmes, traverser, apprécier le reflet du regard conquis et l’image avantageuse, passer à autre chose sans perdre de vue la ligne du bilan ni celle entre les seins. * Vint le premier rendez-vous dans cette entreprise. J’ai traversé le hall sinistre, affronté les réceptionnistes barbares, usé des ascenseurs et des moquettes qui puaient l’économie. Il m’a tendu la main directement, à l’entrée d’un bureau, meublé en faux hêtre et en skaï. Il dirigeait alors une modeste filiale active dans la « restauration rapide ». Les consommateurs, eux, mangeaient au fast-food, mais le client de la Firme préférait l’expression en français. — Moi, c’est Rik. La peau fraîche des doigts, la finesse de la paume enveloppaient le prénom sec d’une douceur non professionnelle, heurtante. Puis la poigne s’est refermée sur ma main de femme. Je suis entrée dans le jeu des prénoms. — Agathe, Agathe Demer. — Alors, c’est vous, la femme de la Firme ? Vous êtes méritocratique ? a-t-il demandé. Je n’ai pas eu droit aux salamalecs coutumiers. Aucun traitement de faveur. Ce prénom lancé à mon attention m’encombrait. On ne me tutoyait pas comme ça. L’entretien s’est révélé commun, comme avec tous ces clients qui se pensaient exceptionnels. Banale, l’entrevue, sauf la poignée de main et le regard dans les yeux. Aucune modestie. Il n’avait rien de spécial. Il ne s’était rien passé de particulier, sinon sa façon de se livrer, très directement. — Je viens de loin, Harelbeke, m’annonça-t-il brutalement. Comme le type de Kinepolis. Ça, c’est un malin. Pour commencer, il a coupé sa salle de cinéma dans le village en deux en supprimant l’ouvreuse, il projetait deux films en même temps avec une seule caissière. Sa femme évidemment, c’est toujours moins cher. Maintenant, ses fils font trente ou quarante cinémas en une fois. Des pirates auraient bien piqué l’idée pour toute l’Europe, mais la famille a toujours bien tiré son plan. * Mon rapport de ce premier entretien à la Firme, le SSS (Six Steps Summary), un one page en bullet points st Ion la règle, fut le suivant : 1. Faisabilité de la mission : en tenant compte de nos contraintes de départ, relatives à la structure du groupe (administrateur délégué, président du conseil d’administration), nous sommes tout à fait en mesure d’opérer le reengineering souhaité (prévoir l’implication de notre knowledge center sur les méthodes utilisées dans le secteur aux États-Unis). Gain de productivité possible (sous réserve) avec modification des méthodes de travail : 8 %. Introduction en Bourse à planifier (deux ans semblent un objectif raisonnable à condition d’un gros effort de relations publiques et médiatisation). Difficultés à prévoir au cours de la mission : maintenir en toutes circonstances le leadership de notre client direct face à son équipe (âge moyen : 35 ans environ contre 42 ou 43 ans pour notre client) majoritairement francophone et à sa hiérarchie (noblesse francophone). À terme, prévoir l’implication d’un partner néerlandophone ( ? Joost Kok, âge comparable à celui de notre client) à 5 % de son temps. Obligatoire aussi, en fin de mission, déjeuner diplomatique de notre senior partner, Charles Moreau de Bounham, avec l’administrateur délégué et le président du conseil d’administration. Potentiel individuel du client : manager flamand trilingue (il habite en Brabant wallon) manifestant une ambition exceptionnelle (grade + + + + selon nos critères), ne présentant pas la volonté d’une carrière continue dans le groupe où il travaille actuellement, caractère carré propice aux changements de fonction (mobilité professionnelle grade + ++), volonté d’apprendre (grade +++ + +, diplômé de l’INSEAD, Fontainebleau, il y a six mois). Perspectives d’évolution :Profil de carrière : préférera toujours être le « premier dans son village », il n’est donc pas exclu qu’il accepte un jour un poste dans une PME s’il y sent un défi ou réoriente sa carrière dans une structure encore plus réduite.À terme de cinq ans : poste supérieur dans le groupe où il travaille actuellement (manifeste peu d’intérêt pour une carrière internationale, a fortiori s’il s’agit d’un poste à l’étranger).À terme de dix ans : professional rebirth de la cinquantaine dans un contexte différent (challenge), par exemple à la tête d’une entreprise publique ou d’une PME, peu de risques qu’il entre dans le conseil, donc figure un jour parmi nos concurrents (activité trop passive).• À terme de vingt ans : lifestyle seniorship crisis l’incitant brutalement à terminer sa carrière en se faisant plaisir (activités vraisemblables : secteur automobile, Comité Olympique Belge, business du sport à risque, restauration de luxe). Risque principal impliqué par le client : tellement convaincu de sa solidité, de son envergure et de la nécessité de sa présence qu’une rupture brutale n’est pas à exclure (rupture avec le consultant, démission du client, voire répudiation de notre client par la haute hiérarchie et éjection de la Firme). Perspectives pour la Firme dans le groupe : conglomérat à structure complexe entraînant des lenteurs dans la prise de décision (ou l’absence de décision), top management vieillissant centré sur son pouvoir et percevant peu l’internationalisation de l’économie malgré les secteurs fortement concurrentiels où il évolue (restauration rapide, distribution, immobilier commercial, grandes surfaces de commerce spécialisé).Des missions accomplies pour Rik, je ne dirai rien de plus, silence jusqu’à ma mort. Et même après, qui sait, la Firme nous faisait signer des tonnes de contrats de confidentialité. Même si elle a disparu, il doit rester des avocats aux aguets. Pendant plusieurs années, sans que je puisse analyser les causes de la sensation, Rik a constitué mon paysage, l’un de ces décors mouvants où l’on chaparde quelques heures de vacances. Ses traits s’ouvraient, larges, à perte de vue et pourtant désespérément sans relief comme les mains trop lisses. Sa carrure solide, plantée sur terre, ne s’amincissait pas vers la taille, formant un torse en bloc, bien carré. Un je-ne-sais-quoi me dérangeait. Trop vorace, la bouche. Trop tranchés, les sourcils, filant au loin, à l’horizontale, comme les pommettes. Les pupilles m’observaient, à l’affût. Bleus, verts, gris, les yeux ? Question commune à laquelle je ne peux répondre, les lieux communs ne m’intéressaient pas. Je ne saurai jamais. Disons que la couleur variait selon la lumière comme les vagues. Laissez-moi, je vous prie, ma plage de brume, le vague terrain où j’errais à poursuivre la vie. Ce qui vibrait, c’était sa voix. Ce timbre métallique qui changeait de gamme, qui se déroulait vers le grave dès qu’il s’agissait de rire, puis venait mourir dans un sourire. Pour moi, il n’a jamais eu d’âge par rapport à nos dates de naissance ou du compteur qui tictaque. C’était l’ami, l’ami toujours recommencé. Il avait une peau pâle, un teint sans soleil, un visage vite strié par la fatigue comme les plis du vent sur l’eau, mais les ridules s’effaçaient aussi vite. Il venait du pays sans rivage, sans grève ni canal, irrigué par Carpet Street, où s’alignaient les usines de moquette, où le personnel se courbait encore devant le patron et celui-ci, devant Dieu, en produisant des orientaleries synthétiques et de petits tapis pour prière m*******e. Roulers-Roeselaere, Courtrai-Kortrijk, bientôt la France.
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