Chapitre 7 : L'Illusionniste

1476 Mots
(Point de Vue : Élara) Treize heures cinquante-cinq. La salle de conférence panoramique du cinquante-huitième étage baignait dans une lumière aveuglante. J'étais assise en bout de l'immense table en verre, les mains parfaitement immobiles, flanquée de Maître Sterling — notre avocat pénaliste en chef, payé huit cents dollars de l'heure — et de deux de ses associés. Léo était invisible, tapi dans la salle des serveurs deux étages plus haut, le doigt posé sur la touche Entrée. Son chef-d'œuvre était prêt. Une reconstitution vocale et faciale de Maïra, nourrie par des centaines d'heures d'interviews télévisées et générée par notre propre intelligence artificielle. Quatorze heures tapantes. Les doubles portes en chêne s'ouvrirent. L'Inspectrice-Chef Nadia Rostova entra. Elle ne portait pas d'uniforme, mais un tailleur-pantalon gris anthracite d'une sobriété monacale. Elle devait avoir la quarantaine. Pas de maquillage, des cheveux bruns coupés au carré, et un regard noir, perçant, qui scanna la pièce avec la froideur d'un algorithme de reconnaissance cible. Elle ne semblait absolument pas impressionnée par le luxe tapageur de la Tour Horizon. Rostova : Mademoiselle Leduc, déclara-t-elle d'une voix neutre en s'asseyant de l'autre côté de la table, refusant poliment le café qu'une assistante lui proposait. Je vais aller droit au but. J'ai une camionnette fantôme qui a quitté vos quais de livraison cette nuit et qui a été flashée à cent dix à l'heure sur le Pont Jacques-Cartier, direction Longueuil. Et je n'ai toujours pas d'identité à rattacher au badge retrouvé sur le tableau de bord. Je soutins son regard, mon visage sculpté dans le marbre. — C'est regrettable, Inspectrice-Chef. Mais comme je vous l'ai dit au téléphone, Leduc Immobilier a sous-traité la logistique du gala. Si l'un de leurs techniciens a volé un véhicule pour rentrer sur la Rive-Sud, c'est une affaire de grand banditisme qui regarde la police de Longueuil, pas mon conseil d'administration. Elle posa ses deux mains à plat sur la table en verre. Ses doigts étaient fins, sans bagues. Rostova : Ce qui regarde votre conseil d'administration, Mademoiselle Leduc, c'est que ce badge avait un accès de niveau 4. Il permettait de monter jusqu'aux étages résidentiels privés. Le fait que ce véhicule soit lié à une faille de sécurité majeure le soir même où votre sœur, la PDG, annule mystérieusement tous ses rendez-vous pour cause de "maladie"... disons que ça pique ma curiosité. J'aimerais m'entretenir avec elle. Immédiatement. Je laissai échapper un petit soupir exaspéré, jouant la grande sœur protectrice à la perfection. — Ma petite sœur a quarante de fièvre. Le médecin lui a administré des sédatifs puissants. Elle ne recevra personne. Rostova : Dans ce cas, je monterai au soixante-cinquième étage accompagnée de votre médecin pour constater son état de visu. C'était le moment. L'écran de fumée. Je sortis mon téléphone de la poche de mon blazer et le posai sur la table. — Vous êtes tenace, Inspectrice. C'est une qualité. Si entendre sa voix peut rassurer le SPVM et nous permettre de clore ce chapitre ridicule, soit. Je tapai deux fois sur l'écran. C'était le signal pour Léo. Le téléphone sonna. Une, deux fois. Puis, la voix de Maïra résonna dans le haut-parleur. Maïra : Élara ? Qu'est-ce qu'il y a ? Je t'avais dit que je voulais dormir... Le timbre était parfait. L'intonation légèrement éraillée, la fatigue palpable, la pointe d'arrogance habituelle. C'était un clonage vocal d'une précision terrifiante. J'en eus presque la nausée tant l'illusion de sa présence me poignarda le cœur. — Pardonne-moi, Maïra, dis-je en regardant Rostova droit dans les yeux. L'Inspectrice-Chef Rostova de la police de Montréal insiste pour s'assurer que tu n'as pas été enlevée par un technicien de surface en fuite vers Longueuil. Un reniflement agacé sortit du haut-parleur. Léo maîtrisait même les micro-respirations. Maïra : C'est une plaisanterie ? Inspectrice, Leduc Immobilier génère des milliards de dollars, nous ne sommes pas un centre aéré pour voleurs de voitures. Si ma sécurité a été défaillante au sous-sol, Silas s'en chargera. Maintenant, si la police n'a pas de questions plus intelligentes à me poser, j'aimerais qu'on me laisse transpirer ma grippe en paix. Au revoir. Le faux appel se coupa avec un clic sec. Je rangeai mon téléphone, un sourire triomphant, presque compatissant, étirant mes lèvres. — J'espère que l'enquête de la division des Crimes Majeurs est satisfaite. Nadia Rostova n'avait pas cillé. Son visage n'exprimait ni soulagement, ni frustration. Elle resta silencieuse pendant trois longues secondes, son regard noir disséquant mon sourire. Puis, elle se pencha très légèrement en avant. Rostova : Sans vouloir vous manquer de respect, Mademoiselle Leduc, commença-t-elle d'une voix si calme qu'elle en devenait coupante. L'Empire Leduc possède l'infrastructure technologique la plus avancée de toute la province. Mes rapports de la division cybercriminalité laissent supposer que vous et votre jeune associé, dirigez Leduc Tech avec des méthodes... disons, créatives. Elle pointa un doigt vers l'endroit où mon téléphone se trouvait quelques secondes plus tôt. Rostova : Ce que je viens d'entendre était bluffant. Les modulations vocales, le bruit de fond, tout y était. Mais je sais qu'un algorithme neuronal alimenté par vos archives médiatiques peut synthétiser la voix de votre sœur en moins de dix minutes. Je suis flic, pas un dinosaure de Wall Street. La technologie ne transpire pas, elle ne saigne pas. Je préfère lui parler de vive voix, et la voir de mes propres yeux. Mon sang se figea dans mes veines. Le vernis de la séduction corporative venait de se fissurer. Rostova ne mordait pas à l'hameçon numérique. Pire, elle retournait mon arme contre moi. Elle se leva lentement, lissant son tailleur. Rostova : Indiquez-moi l'ascenseur pour le penthouse. Je fis un infime mouvement de tête vers ma droite. Le sourire de façade disparut, remplacé par le masque de titane de la cruauté corporative. Si l'illusion ne marchait pas, il restait la force brute de la loi. Maître Sterling se leva à son tour, boutonnant sa veste sur son ventre rebondi. Son ton était lourd, professoral, conçu pour écraser. Maître Sterling : Vous n'irez nulle part, Inspectrice, déclara l'avocat en s'interposant physiquement entre la table et les portes. Le soixante-cinquième étage est une résidence privée. Ma cliente vous a accordé de son temps par pure courtoisie. Vous venez d'insinuer qu'elle a falsifié une communication pour entraver la justice, ce qui est une accusation diffamatoire gravissime. Elle croisa les bras, impassible face au mastodonte juridique. Rostova : Je fais mon travail, Maître. Une camionnette suspecte est sortie... Maître Sterling : Une camionnette qui n'appartient pas à Leduc Immobilier ! tonna-t-il, coupant la flic. À moins que vous ne possédiez un mandat de perquisition signé par un juge de la Cour Supérieure du Québec, stipulant une cause probable et directe impliquant mes clientes dans un acte criminel, vous n'avez pas l'autorité de franchir le seuil des ascenseurs résidentiels de cette tour. L'avocat sortit une carte de visite de sa poche et la laissa tomber sur la table en verre. Maître Sterling : Vous connaissez la sortie. La prochaine fois que le SPVM souhaitera s'adresser à la direction de cet empire, vous passerez par mon cabinet. Nadia Rostova regarda la carte, puis leva lentement les yeux vers moi. L'air dans la pièce était devenu électrique. En déclenchant l'agression légale, je venais de commettre l'acte ultime de dissimulation. Je voyais les rouages tourner dans le cerveau hyper-analytique de la flic. Elle venait de comprendre que le mur d'avocats n'était pas là pour protéger l'intimité d'une malade, mais pour cacher un cadavre ou un e********t. Rostova : Vous avez raison, Maître Sterling, concéda-t-elle doucement, ses yeux noirs ne lâchant pas les miens. Je n'ai pas de mandat. Pour l'instant. Elle fit demi-tour, marchant vers les portes en chêne avec une posture d'une raideur martiale. Juste avant de sortir, elle s'arrêta et tourna la tête à demi. Rostova : Vous jouez à un jeu très dangereux, Élara. Le béton de cette ville est rempli de gens qui pensaient pouvoir se passer de la police. Si votre sœur est en danger... votre intelligence numérique ne la sauvera pas des monstres qui rôdent de l'autre côté du pont. Les portes se refermèrent sur elle. Je laissai échapper un souffle tremblant, m'affalant dans mon fauteuil de cuir. La salle de conférence me parut soudain suffocante. Le pare-feu légal avait tenu. J'avais gagné quarante-huit heures de plus avant qu'elle ne réussisse à convaincre un juge de lui délivrer un mandat. Mais Nadia Rostova était désormais une chienne de chasse lâchée sur ma piste, tout comme Viktor l'était sur celle de Kaiden. Je devais retrouver Maïra dans les bas-fonds de Longueuil avant que la flic ne défonce les portes de mon propre penthouse. Le sablier venait de se retourner.
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