L’élection principale, celle du maréchal de gouvernement, n’eut lieu que le sixième jour. La foule se pressait dans les deux salles, où les débats s’agitaient sous le portrait de l’empereur. Les délégués de la noblesse s’étaient divisés en deux groupes, les vieux et les nouveaux ; parmi les vieux on ne voyait que des uniformes passés de mode, courts de taille, serrés aux entournures, comme si leurs possesseurs avaient beaucoup grandi ; quelques uniformes de marine et de cavalerie de très ancienne date s’y remarquaient aussi ; les nouveaux portaient au contraire des uniformes larges d’épaules, longs de taille, des gilets blancs, et parmi eux on distinguait quelques uniformes de cour. Levine avait suivi son frère dans la petite salle où l’on fumait devant un buffet ; il tâchait de suivre la conversation dont Kosnichef était l’âme, et de comprendre pourquoi deux maréchaux de district hostiles à Snetkof tenaient à lui faire poser sa candidature. Oblonsky, en tenue de chambellan, vint se joindre à ce groupe après avoir déjeuné. « Nous tenons la position, dit-il en arrangeant ses favoris, après avoir écouté Swiagesky et lui avoir donné raison. Un district suffit, et si Swiagesky s’en mêlait, ce serait de l’affectation. » Tout le monde semblait comprendre, sauf Levine qui seul n’y entendait rien ; pour s’éclairer il prit le bras de Stépane Arcadiévitch, et lui exprima son étonnement de voir des districts hostiles demander au vieux maréchal de poser sa candidature. « O sancta simplicitas ! répondit Oblonsky : ne comprends-tu pas que, nos mesures étant prises, il faut que Snetkof se présente, car, s’il se désistait, le vieux parti pourrait choisir un candidat et dérouter nos combinaisons. Le district de Swiagesky faisant opposition, il y aura toujours ballottage, et nous en profiterons pour proposer le candidat de notre choix. » Levine ne comprit qu’à demi et aurait continué ses questions, si des clameurs parties de la grande salle n’eussent attiré son attention.
La discussion semblait fort vive sous le portrait de l’empereur ; mais Levine, gêné par ses voisins, ne distinguait que la voix douce du vieux maréchal, celle de Kosnichef et le ton aigre d’un député de la noblesse. Serge, en réponse à ce dernier, et pour calmer l’agitation générale, demanda au secrétaire le texte même de la loi, dont il fit lecture, afin de prouver au public qu’en cas de divergence d’opinion on devait aller aux voix. Un gros monsieur aux moustaches teintes, serré dans son uniforme, l’interrompit en s’approchant de la table, et cria : « Aux voix ! aux voix ! pas de discussions ! » C’était demander la même chose, mais dans un esprit d’hostilité qui ne fit qu’augmenter les clameurs ; le maréchal réclama le silence ; des cris partaient de tous côtés, et les visages comme les paroles semblaient surexcités. Levine comprit, avec l’aide de son frère, qu’il s’agissait de valider les droits d’électeur d’un délégué accusé de se trouver sous le coup d’un jugement ; une voix de moins pouvait déplacer la majorité : c’est pourquoi l’agitation était si vive. Levine, péniblement frappé de voir cette irritation haineuse s’emparer d’hommes qu’il estimait, préféra à ce triste spectacle la vue des domestiques qui servaient au buffet dans la petite salle. Il allait adresser la parole à un vieux maître d’hôtel à favoris gris, qui connaissait toute la province, lorsqu’on vint l’appeler pour voter. Une boule blanche lui fut remise en rentrant dans la grande salle, et il fut poussé vers la table où Swiagesky, l’air important et ironique, présidait aux votes. Levine, déconcerté et ne sachant que faire de sa boule, lui demanda à demi-voix : « Que faut-il que je fasse ? » La question était intempestive et fut entendue des personnes présentes ; aussi reçut-elle de Swiagesky cette réponse sévère : « Ce que vous dicteront vos convictions, » Levine, rouge et embarrassé, déposa son vote, au hasard. Les nouveaux eurent gain de cause ; le vieux maréchal posa sa candidature, prononça un discours ému, et, acclamé de son parti, se retira les larmes aux yeux. Levine, debout près de la porte de la salle, le vit passer, accablé, mais se hâtant de sortir ; la veille il était allé le trouver pour son affaire de tutelle, et se rappelait l’air digne et respectable du vieillard, sa grande maison d’aspect seigneurial, avec ses vieux meubles, ses vieux serviteurs, sa vieille et excellente femme coiffée d’un bonnet à coques et parée d’un châle turc ; son jeune fils, le cadet de la famille, était entré chez son père pour lui souhaiter le bonjour et lui b****r affectueusement la main. C’était ce même homme, couvert maintenant de décorations, qui fuyait comme un animal traqué. « J’espère que vous nous restez, dit Levine, cherchant à lui dire quelque chose d’agréable. – J’en doute, répondit le maréchal en jetant autour de lui un regard troublé. Je suis vieux et fatigué, que de plus jeunes prennent ma place. » Et il disparut par une petite porte.
La salle, longue et étroite, où se trouvait le buffet, se remplissait de monde, et l’agitation allait croissant, car le moment décisif approchait ; les chefs de partis, qui savaient à quoi s’en tenir sur le nombre des votants, étaient les plus animés ; les autres cherchaient à se distraire, et se préparaient à la lutte en mangeant, fumant et arpentant la salle. Levine ne fumait pas et n’avait pas faim ; afin d’éviter ses amis, parmi lesquels il venait d’apercevoir Wronsky en uniforme d’écuyer de l’empereur, il se réfugia près d’une fenêtre, et, tout en examinant les groupes qui se formaient, il prêta l’oreille à ce qu’on disait autour de lui. Au milieu de cette foule il distingua, vêtu d’un antique uniforme de général de l’état-major, le vieux propriétaire à moustaches grises qu’il avait vu jadis chez Swiagesky ; leurs yeux se rencontrèrent et ils se saluèrent cordialement. « Charmé de vous revoir, dit le vieillard ; certes oui je me rappelle le plaisir de vous avoir vu chez Nicolas Ivanitch. – Comment vont vos affaires de campagne ? – Mais toujours avec perte, répondit le vieillard doucement et d’un air convaincu, comme si ce résultat était le seul qu’il admît. Et vous, comment se fait-il que vous preniez part à notre coup d’État ? La Russie entière paraît s’y être donné rendezvous ; nous avons jusqu’à des chambellans, peut-être des ministres, dit-il en désignant Oblonsky, dont la haute taille imposante faisait sensation. – Je vous avoue, répondit Levine, que je ne comprends pas grand’chose à l’importance de ces élections de la noblesse. » Le vieillard le regarda étonné. « Mais qu’y a-t-il à comprendre ? et quelle importance peuvent-elles avoir ? C’est une institution en décadence, qui se prolonge par la force d’inertie. Voyez tous ces uniformes : vous avez devant vous des juges de paix, des employés, non des gentilshommes. – Pourquoi, en ce cas, venez-vous aux assemblées ? – Par habitude, pour entretenir des relations, par une sorte d’obligation morale ; j’y joins aussi une question d’intérêt personnel : mon gendre a besoin d’un coup d’épaule, il faut tâcher de l’aider à obtenir une place… Mais pourquoi des personnages comme ceux-ci y viennent-ils ? – et il indiqua l’orateur dont le ton aigre avait frappé Levine pendant les débats qui précédèrent le vote.
– C’est une génération nouvelle de gentilshommes. – Pour être nouveaux, ils le sont, mais peut-on compter parmi les gentilshommes ceux qui attaquent les droits de la noblesse ? – Puisque, selon vous, c’est une institution tombée en désuétude ?… – Il y a des institutions vieillies qui doivent être respectées et traitées doucement. Nous ne valons peut-être pas grand’chose, mais nous n’en avons pas moins duré mille ans. Supposez que vous traciez un nouveau jardin : irez-vous couper l’arbre séculaire qui s’est attardé sur votre terrain ? Non, vous tracerez vos allées et vos corbeilles de fleurs de façon à garder intact le vieux chêne ; celui-là ne repousserait pas en un an. Eh bien et vos affaires à vous ! – Elles ne sont pas brillantes, et me donnent tout au plus 5 pour 100. – Sans compter vos peines, qui vaudraient cependant bien aussi une rémunération. – Je vous en dirai autant, trop heureux si j’ai mes 5 pour 100. – Pourquoi persévérons-nous alors ? – Oui, pourquoi ? par habitude, je suppose. Moi, par exemple, qui sais d’avance que mon fils unique sera un savant et non un agriculteur, je m’obstine en dépit de tout ! J’ai même planté un verger cette année. – On dirait que nous nous sentons un devoir à remplir envers la terre, car pour ma part il y a longtemps que je ne me fais plus illusion sur les profits de mon travail. – J’ai, dit le vieillard, un marchand pour voisin ; l’autre jour il est venu me faire visite ; nous avons parcouru la ferme, puis le jardin, et après avoir tout admiré : « Votre domaine est en ordre, m’a-t-il dit, mais ce que je ne comprends pas, c’est que vous ne rasiez pas les tilleuls de votre jardin ; ils ne font qu’épuiser votre terre, et le bois s’en vendrait bien. À votre place je m’en déferais. » – Il le ferait certainement, – dit Levine en souriant, car ce genre de raisonnement lui était connu, – et du prix qu’il en tirerait, il achèterait du bétail, ou bien un lopin de terre, qu’il affermerait aux paysans ; et il se ferait une petite fortune là où nous serons trop heureux de garder notre terre intacte et de pouvoir la léguer à nos enfants. – Vous êtes marié, m’a-t-on dit ? – Oui, répondit Levine avec une orgueilleuse satisfaction. N’est-il pas étonnant que nous restions ainsi attachés à la terre, comme les vestales de l’antiquité au feu sacré ? » Le vieillard sourit sous ses moustaches blanches. « D’aucuns, comme notre ami Swiagesky et le comte Wronsky, prétendent faire de l’industrie agricole ; mais jusqu’ici cela n’a servi qu’à manger son capital. – Pourquoi n’arrivons-nous pas à faire comme le marchand ? demanda Levine frappé de cette idée. – À cause de notre manie d’entretenir le feu sacré, comme vous dites : c’est un instinct de caste. Les paysans ont le leur : un bon paysan s’obstinera à louer le plus de terre possible, et, qu’elle soit bonne au mauvaise, il labourera quand même. – Nous sommes tous pareils ! dit Levine. Je suis bien enchanté de vous avoir rencontré, ajouta-t-il en voyant approcher Swiagesky. – Nous nous retrouvons pour la première fois depuis le jour où nous avons fait connaissance chez vous, fit le vieillard en s’adressant à Swiagesky. – Et vous venez certainement de médire du nouvel ordre des choses, répondit celui-ci en souriant. – Il faut bien se soulager le cœur. »
Swiagesky prit Levine par le bras et s’approcha avec lui d’un groupe d’amis parmi lesquels il devint impossible d’éviter Wronsky, debout entre Oblonsky et Kosnichef, et regardant approcher les nouveaux venus. « Enchanté, dit-il en tendant la main à Levine ; nous nous sommes rencontrés chez la princesse Cherbatzky, il me semble ? – Je me rappelle parfaitement notre rencontre », répondit Levine, qui devint pourpre et se tourna aussitôt vers son frère pour lui parler. Wronsky sourit et s’adressa à Swiagesky sans témoigner aucun désir de poursuivre son entretien avec Levine ; mais celui-ci, gêné de sa grossièreté, cherchait un moyen de la réparer. « Où en êtes-vous ? demanda-t-il à son frère. – Snetkof a l’air d’hésiter. – Quelle candidature proposera-t-on s’il se désiste ? – Celle qu’on voudra, répondit Swiagesky. – La vôtre peut-être ? – Certainement non, repartit Nicolas Ivanitch en jetant un regard inquiet sur le personnage au ton aigre qui se tenait près de Kosnichef. – Si ce n’est pas la vôtre, ce sera celle de Newedowsky, continua Levine tout en sentant qu’il s’aventurait sur un terrain dangereux. – En aucun cas !, répondit le monsieur désagréable, qui se trouva être Newedowsky lui-même, auquel Swiagesky se hâta de présenter Levine. Un silence suivit, pendant lequel Wronsky regarda distraitement Levine ; et pour lui adresser quelque parole insignifiante il lui demanda comment il se faisait que, vivant toujours à la campagne, il ne fût pas juge de paix. « Parce que les justices de paix me semblent une institution absurde, répondit Levine. – J’aurais cru le contraire, fit Wronsky étonné. – À quoi servent les juges de paix. Il ne m’est pas arrivé une fois en huit ans de les voir juger autrement que mal – et il se mit fort maladroitement à citer quelques faits. – Je ne te comprends pas, dit Serge Ivanitch, lorsque après cette sortie ils quittèrent la salle du buffet pour aller voter. Tu manques absolument de tact politique ; je te vois en bons termes avec notre adversaire Snetkof, et voilà que tu te fais un ennemi du comte Wronsky ! Ce n’est pas que je tienne à son amitié, car je viens de refuser son invitation à dîner, mais il est inutile de se le rendre hostile ! Puis tu fais des questions indiscrètes à Newedowsky… – Tout cela m’embrouille, et je n’y attache aucune importance, dit Levine d’un air sombre. – C’est possible ; mais quand tu t’y mets, tu gâtes tout. » Levine se tut et ils entrèrent dans la grande salle. Le vieux maréchal s’était décidé à poser sa candidature, bien qu’il sentît le succès incertain et qu’il sût qu’un district ferait opposition. Au premier tour de scrutin il eut une forte majorité, et entra pour recevoir les félicitations générales au milieu des acclamations de la foule. « C’est fini ? dit Levine à son frère. – Cela commence au contraire, répondit celui-ci en souriant : le candidat de l’opposition peut avoir plus de voix. » Cette finesse avait échappé à Levine ; elle le jeta dans une sorte de mélancolie ; se croyant inutile et inaperçu, il retourna dans la petite salle, y demanda à manger et, pour ne pas rentrer dans la foule, fit un tour dans les tribunes. Elles étaient pleines de dames, d’officiers, de professeurs, d’avocats ; Levine y entendit vanter l’éloquence de son frère ; mais là encore il chercha vainement à comprendre ce qui pouvait ainsi émouvoir et exciter d’honnêtes gens. Las et attristé, il descendit l’escalier, voulant réclamer sa fourrure au vestiaire et partir, lorsqu’on vint encore le chercher pour voter. Le candidat qu’on opposait à Snetkof était ce même Newedowsky dont le refus lui avait semblé si catégorique. C’est lui qui l’emporta, ce dont les uns furent ravis, et d’autres enthousiastes, tandis que le vieux maréchal dissimulait à peine son dépit. Lorsque Newedowsky parut dans la salle, on l’accueillit avec les mêmes acclamations qui tout à l’heure avaient salué le gouverneur et le vieux maréchal luimême.
Wronsky offrit un grand dîner au nouvel élu et au parti qui triomphait avec lui. Le comte, en venant assister aux élections, avait voulu affirmer aux yeux d’Anna son indépendance et être agréable à Swiagesky ; il avait tenu également à remplir les devoirs qu’il s’imposait à titre de grand propriétaire. Ce qu’il ne soupçonnait guère, c’était l’intérêt passionné qu’il prendrait aux élections et le succès avec lequel il y jouerait son rôle. Il avait réussi tout d’abord à s’attirer la sympathie générale, et il ne se trompait pas en croyant qu’il inspirait déjà de la confiance. Cette influence subite était due en partie à la belle maison qu’il occupait en ville, et que lui cédait un vieux camarade, le directeur de la banque de Kachine, à un excellent cuisinier, à ses liens de camaraderie avec le gouverneur, mais surtout aux manières simples et affables qui lui gagnaient les cœurs, malgré la réputation de fierté qu’on lui faisait. Tous ceux qui l’avaient approché ce jour-là, à l’exception de Levine, semblaient disposés à lui rendre hommage et à lui attribuer le succès de Newedowsky. Il éprouva un certain orgueil en se disant que dans trois ans, s’il était marié, rien ne l’empêcherait de se présenter lui-même aux élections, et involontairement il se souvint du jour où, après avoir assisté au triomphe de son jockey, il s’était décidé à courir de sa personne. À table il plaça à sa droite le gouverneur, en homme respecté par la noblesse, dont il s’était attiré les suffrages par son discours, mais qui pour Wronsky n’était rien de plus que Maslof Katka, un camarade du corps des pages, qu’il traitait en protégé et cherchait à mettre à son aise ; à sa gauche il avait placé Newedowsky, un homme jeune, au visage impénétrable et dédaigneux, pour lequel il se montra plein d’égards. Malgré son insuccès partiel, Swiagesky était ravi de voir son parti triompher, et raconta avec verve pendant le dîner divers incidents des élections où le pauvre vieux maréchal jouait un rôle ridicule. Oblonsky, content de la satisfaction générale, s’amusait franchement ; aussi, lorsque après le repas on envoya des dépêches de tous côtés, en expédia-t-il une à Dolly, « pour leur faire plaisir, à tous », comme il le confia à ses voisins. Mais Dolly, en recevant le télégramme, regretta en soupirant le rouble qu’il coûtait, et comprit que son mari avait bien dîné, car c’était une de ses faiblesses que de faire jouer le télégraphe après. On porta des toasts avec des vins excellents qui n’avaient rien de russe, on salua le nouveau maréchal du titre d’excellence, titre dont malgré son air indifférent il était charmé comme l’est une jeune mariée de s’entendre appeler madame. La santé de « notre aimable hôte » fut aussi proclamée, ainsi que celle du gouverneur.