I-3

2099 Mots
Vernier, qui n’avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce n’était pas un sentimental. Il n’avait pas ressenti pour sa femme une de ces tendresses qui emplissent le cœur d’un homme et le laissent inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait encore aux écritures. Mais les gens très occupés n’ont pas le loisir des douleurs prolongées. Vernier avait trop d’affaires sur les bras pour s’attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu dans le travail. Cette année-là décida de l’avenir de la maison. Une habile et incessante réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse. Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs du Midi, à qui il achetait les torrents d’eau-de-vie qui lui servaient pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés qui lui offraient des récoltes entières dont il n’avait pas besoin, mais sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les producteurs charentais. Il s’aperçut promptement que le commerce de l’argent était encore bien plus productif que la vente des alcools. Et son système d’avances sur marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale d’agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions imprévues, il s’installa à Paris rue de Châteaudun, dans un rez-de-chaussée d’où il déborda bientôt vers l’entresol, et jusqu’au premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l’influence de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu’en Extrême-Orient. La distillerie n’était déjà plus qu’une des annexes et la moins importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait son Royal-Carte jaune, il arrivait à l’usine, et faisait l’inspection de tous les ateliers ; il entrait au laboratoire, examinait les matières premières, étudiait l’imprimerie des étiquettes, passait la revue de la verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur d’affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de l’avenue de Tourville reparaissait : celui qui fabriquait sa mixture vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin. Car il était aussi changé qu’un homme peut l’être, au physique et au moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se familiarisait qu’à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s’étaient imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux Champs-Élysées ; il s’était lancé dans l’automobilisme, et on lui connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n’en fallait pas plus pour poser un homme riche, et Vernier-Mareuil, — car on avait pris l’habitude de le désigner par sa raison sociale, — si réfractaire qu’il fût au snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il vivait. Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois qu’on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d’existence, un homme qui n’est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des commensaux, plus qu’il n’en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une très bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt des Essarts. Elle n’avait plus que sa mère et achevait, avec cette vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de Lorraine, de grignoter la mince succession d’un père mort député de la Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris. C’était tout ce qu’on pouvait rêver de plus pur comme faubourg St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas, depuis le matin jusqu’au soir, pendant le mois d’août, tout ce que Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment : épouser Mlle de Vernecourt, c’est la certitude d’une grande charge le jour où le Roi reviendra. Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait pas, et ne faisait même pas mine d’essayer de rentrer, les épouseurs restaient à l’écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l’être quand elle rencontra Vernier-Mareuil. Ce fut par l’intermédiaire d’un homme admirable, qui a repris, en ce temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et s’est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son œuvre de la Protection de l’Enfance, et il était venu faire appel à la charité de ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu’il connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l’enrôla immédiatement dans son comité en lui faisant valoir qu’il se trouverait en compagnie des duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l’aristocratie qui s’évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua Mlle de Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d’ordre. Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air de noblesse. Et puis le Saint-Père n’était-il pas là pour octroyer un titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l’infortune ? Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de la situation, se laissa aller à tenter l’aventure. À quarante-cinq ans, il épousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n’en avait que vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des sujets. C’était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s’il était faible sur la version, il était champion au footbal. Le racing, le tennis, le polo, le cyclisme, puis plus tard l’automobilisme s’étaient partagé ses faveurs. Il était sorti de l’École des hautes études commerciales dans un rang convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et anglaise. Son année de service s’était passée dans la cavalerie, au 4e chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin, Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En cette compagnie, Christian, qui jusqu’alors avait été sobre, prit des habitudes d’intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans l’aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur. Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on comparait, et c’était généralement le Royal-Carte jaune qui l’emportait sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des félicitations générales. — C’est papa qui est encore le plus chic ! — Ah ! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se fait de ses fioles ! — Tout ça, pour Christian ! Ah ! sacré Christian ! Même s’il voulait boire sa succession, il ne le pourrait pas ! — Dis donc, fiston, tu devrais bien t’en faire envoyer des caisses par ta famille ! — Eh bien ! Et l’adjudant ? Ah ! il y en aurait du raffut ! — Caisse pour lui ! Et voilà tout ! — Ah ! il s’en ferait claquer son ceinturon ! — Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre ! Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu achevait ce qu’avait commencé l’absinthe. Et ces jeunes gens rentraient au quartier abrutis par l’ivresse méchante de l’alcool. Christian, malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n’était pas mal noté. Il avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour tiré d’affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d’une fille de café-concert, s’était laissé aller à manger la grenouille. Il fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour arracher ce malheureux au conseil de guerre. À l’instant même, Christian les avait donnés. Tout l’escadron connaissait l’histoire. Les officiers avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait retiré le maniement des fonds de l’ordinaire. Mais Christian avait bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l’honneur militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de l’existence paternelle ne l’avait pas comblé d’aise. Outre que les façons d’être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient pas paru empreintes d’une tendresse impressionnante, il trouvait assez inutile qu’un homme arrivé à l’âge mur, et ayant tant de facilités pour se distraire, se chargeât du souci d’une femme légitime. Il s’en était expliqué avec ses amis, en toute ouverture de cœur et sans aucun ménagement pour l’auteur de ses jours : — Voyez-vous, mes enfants, papa s’est laissé placer un laissé-pour-compte de l’aristocratie… La petite Vernecourt était montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et ses bas percés, avait découragé tous les amateurs… On s’est jeté sur Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde… Les nobles amis de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse… Et ça n’est pas très chic, ce qu’ils ont fait là… Mais, quand il s’agit de caser un des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient Dieu en croix… Papa n’a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu’il marche, et me voilà avec une belle-mère qui me fait l’effet d’avoir des dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur. Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d’avoir coupé dans l’armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît : il est majeur. Cette façon d’apprécier la conduite de son père donne la mesure de la cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée, jusqu’au jour où la belle-mère trouva l’occasion de rendre à Christian un important service qui les mit en confiance l’un et l’autre. La fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part d’héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille francs de rente, que son père doublait par des libéralités supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l’année était mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le fils des débats orageux.
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