L'Évasion et la Route
La voiture, un 4x4 robuste, filait sur l’axe Yaoundé-Ouest, laissant derrière elle le chaos ordonné de la capitale. Le silence entre Amira et Japhet était lourd, saturé par la menace de Clarisse. Amira revoyait sans cesse le regard noir de sa tante.
Assise côté passager, Amira tenait le dossier foncier comme une relique sacrée.
— Clarisse n'est pas ta meilleure amie, n'est-ce pas ? demanda Japhet, rompant le silence d'une voix neutre.
Amira s'efforça de ne pas montrer sa peur.
— Elle s'inquiète pour vous, Tonton. Pour votre réputation et pour... pour l'entreprise.
— Non, Amira. Elle s'inquiète pour son statut. Elle sait que ce mariage est un contrat. Et elle craint que ce contrat ne soit rompu.
Il jeta un coup d'œil dans le rétroviseur, comme s'il cherchait à voir Clarisse les poursuivre.
— Ce que Clarisse t'a dit... sur Tchameni et... et un enfant, c’est faux ?
Amira sentit ses joues s'échauffer. Elle ne pouvait pas se permettre d'être faible.
— J'ai fui Bouda parce que Tchameni était arrogant et que ma famille m'obligeait à l'épouser. J’ai fui pour mes études. Si j'avais été enceinte, je serais restée pour m'occuper de mon enfant, pas pour aller à l'université.
Amira se retourna pour affronter le regard de Japhet.
— Et vous, Tonton ? Ce terrain à Béni-Terre... Est-ce vraiment juste une affaire de commerce ?
Ou y a-t-il une autre personne que Tshameni qui est liée à cette terre et à votre mariage ?
Japhet frappa le volant du plat de la main, mais se calma immédiatement. Le paysage changeait : la verdure se faisait plus dense, le relief plus escarpé. Ils entraient en pays Bamiléké.
— C'est lié à une femme. L'ancienne petite amie. Marlyse.
Amira se souvint des mots de Tonton Jean-Pierre : Tshameni voulait ta cousine, Marlyse, qui était promise à son frère.
— Marlyse Kouam... Elle est liée au terrain ?
— Oui. Elle est la raison pour laquelle je suis devenu riche. Et la raison pour laquelle j'ai épousé Clarisse.
L'Aveuglement et la Vérité Dégagée
Japhet commença à raconter, sa voix se faisant de plus en plus lourde. Il parlait comme s'il se confessait après des années de silence.
Il y a quinze ans, Japhet était un jeune homme fauché de Bouda, mais ambitieux. Marlyse, elle, était l'héritière du terrain Béni-Terre. Ils s'aimaient passionnément.
— La famille Kouam s'est opposée. Je n'étais pas assez bien. Marlyse m'a aidé à lancer mon entreprise en me donnant l'accès à ses terres de cacao. Je devais la rendre prospère, revenir et l'épouser.
— Mais vous n'êtes jamais revenu, constata Amira, le cœur serré.
— Je suis revenu. Mais elle était morte.
Amira fut frappée de stupeur. — Morte ?
— Un accident. Quelques mois après mon départ pour Yaoundé. Sa famille, y compris Clarisse, était dévastée. Et là, l'aîné du clan m'a piégé. Il a dit que ma dette envers Marlyse ne pouvait être payée qu'en prenant sa place dans le clan. En épousant sa cousine, Clarisse. Si je refusais, il m'accuserait d'avoir volé la terre de Marlyse et je serais ruiné.
Il marqua une pause, les yeux fixés sur la route.
— J'ai été aveuglé. J'ai épousé Clarisse pour acheter la paix, pour honorer Marlyse et pour sauver mon entreprise. Mais j'ai perdu mon âme.
Amira se sentit submergée. Ce n'était pas seulement une romance interdite. C'était une tragédie shakespearienne. Japhet n'était pas un simple adultère, mais un homme piégé par une dette morale et un chantage.
— Et Tshameni ?
— Il était obsédé par Marlyse. Il la voulait. Il veut ma ruine pour se venger du fait qu'elle m'ait aidé. Et ce message secret... il vient d'un vieil ami de Marlyse. Il me demande de venir au terrain pour déterrer quelque chose. Quelque chose que Marlyse a laissé.
Le Premier Contact et l'Urgence
La voiture s'engagea sur une route de terre rouge, parsemée de roches. Le 4x4 se mit à tanguer violemment.
— Accroche-toi, Amira. On est bientôt arrivés à la concession.
Soudain, un bruit strident sous le véhicule. La voiture s’arrêta brutalement.
Japhet sortit, jurant. Il revint quelques minutes plus tard, le visage fermé.
— C'est un pneu crevé. Je l'ai changé la semaine dernière ! C'est la malchance, ou... l'œuvre de Tshameni.
Ils étaient au milieu de nulle part, à une heure de Bouda. Le soleil commençait à descendre.
Japhet prit son téléphone, mais il n'y avait pas de réseau.
— Nous devons marcher jusqu'au hameau le plus proche, dit-il, prenant le dossier. Je ne peux pas rater ce rendez-vous.
Alors qu'ils s'apprêtaient à partir, une légère pluie commença à tomber. Le chemin devint glissant, boueux.
Amira glissa sur une motte de terre et tomba. Japhet se précipita, la tirant vers lui. Leurs corps étaient pressés l'un contre l'autre, la boue sur leurs vêtements, la pluie battant leurs visages.
Cette fois, il n'y avait pas de machine à café, pas d'excuses. C'était la peur, l'urgence, la vérité à vif qui les reliait. Japhet ne lâcha pas Amira, la maintenant contre sa poitrine.
— Je suis désolé, Amira, murmura-t-il, sa voix grave, ses yeux remplis d'une passion refoulée.
Leur proximité physique, exacerbée par l'environnement hostile, fit exploser toute retenue. Leurs lèvres se trouvèrent.
Ce n'était pas un b****r tendre, mais un b****r de désespoir et de libération. Un b****r de serment sur le lieu de toutes les tragédies.
Japhet se détacha d'elle, le visage décomposé par la culpabilité. La pluie lavait leurs joues, mélangeant la boue et les larmes.
— Je... Je n'aurais pas dû, Amira. C'est le contrat de Clarisse que je brise.
— C'est le vôtre que vous honorez, Tonton, répondit Amira, le souffle court, réalisant qu'elle était aussi coupable que lui.
Soudain, au loin, un bruit de moteur. Une vieille moto s'approchait sur la route boueuse. Le conducteur était un jeune homme, le visage masqué par la pluie. Il s'arrêta devant le 4x4 crevé.
— Japhet Fotsing ? demanda l'homme, d'une voix rauque. J'ai un message. Tshameni le sait.
L'homme masqué pointa du doigt l'arbre le plus proche, sur lequel était cloué un morceau de papier.
Sur le papier, écrit au fusain, il y avait le symbole de l'union interdite des clans, et sous celui-ci : "La Ndjap est arrivée. La Dette s'appelle... Amira."
Japhet et Amira échangèrent un regard horrifié. Amira n'était pas juste un bouclier. Elle était le prix, ou le catalyseur, de la dette de Japhet.
Mais si Amira était la "dette" de Japhet, qui était cette Marlyse qui lui ressemblait tant ?