CHAPITRE 1 : L'ANOMALIE

812 Mots
Mon métier consiste à trouver ce qui manque. Une virgule mal placée, un actif dissimulé, une colonne de chiffres qui ne s'équilibre pas. Je suis comptable forensique. Je suis payé une fortune pour repérer l'anomalie dans des bilans parfaits. Le problème, c'est que je ne peux pas m'empêcher de le faire chez moi. Je regardai Sophie. Elle était assise à l'autre bout de l'îlot central en marbre blanc, éclairée par la lumière crue des suspensions design. Elle tapait sur son téléphone d'une main, portait une fourchette de salade à sa bouche de l'autre. Pas un bruit de mastication. Pas une tache de vinaigrette sur le comptoir immaculé. Tout dans notre condo du centre-ville criait la réussite. Le mobilier italien, la vue sur les tours de verre, le silence feutré. C’était une vie sur papier glacé. Une vie sans bavure. Une vie morte. — Tu as vu l'heure ? Demandai-je. Elle ne leva pas les yeux de son écran. — Je boucle le dossier Lamarre. J'en ai pour cinq minutes. Mange, ça va tiédir. Je piquai une pomme de terre rôtie. Elle avait le goût de rien. Juste de la texture. — J'ai croisé Simon aujourd'hui, dis-je, tentant de percer la bulle. Le pouce de Sophie se figea une seconde au-dessus de l'écran, puis reprit sa course. Sophie : Ah oui ? — Il m'a montré les photos de sa petite dernière. Elle a six mois. Elle commence à... Sophie : Julien. Le ton était sec. Tranchant comme le bruit de sa fourchette qu'elle posa un peu trop fort sur la céramique. Elle verrouilla son téléphone et releva enfin la tête. Ses yeux bleus, que j'avais tant aimés pour leur clarté, me semblèrent soudain faits de glace. Sophie : S'il te plaît, ne commence pas. — Je ne commence rien, Sophie. Je raconte ma journée. Sophie : Non. Tu ne racontes pas ta journée. Tu tentes encore une fois de glisser ton agenda dans une conversation banale. C'est ta technique préférée, non ? L'usure. Je sentis une bouffée de chaleur monter dans mon cou. Je posai mes couverts. — On a 35 ans, Sophie. On a l'argent. On a la place. La chambre d'amis sert à empiler tes dossiers d'archive. Est-ce que c'est vraiment si insensé d'en reparler ? Elle soupira. Un long soupir, exaspéré, celui qu'on réserve à un enfant lent à comprendre ou à un client difficile. Elle se leva, lissait sa jupe crayon invisiblement froissée, et contourna l'îlot pour venir se planter devant moi. Elle ne cria pas. Sophie ne criait jamais. Elle gérait les conflits comme elle gérait ses fusions acquisitions : avec une efficacité létale. Sophie : Regarde autour de toi, Julien. Regarde cette vie. On est libres. On voyage quand on veut. On dort la nuit. On a des carrières que tout le monde nous envie. Pourquoi tu veux absolument saboter ça avec des couches, des cris et du vomi ? — Parce que je me sens vide, lâchai-je. Parce que tout ça... (je fis un geste vague englobant le luxe froid de l'appartement) ... ça ne sert à rien si on ne le transmet pas. Elle posa une main sur mon épaule. Son contact était léger, mais distant. Sophie : C'est ton vide, Julien. Pas le mien. Moi, je suis complète. Elle recula d'un pas, reprenant sa distance de sécurité. Sophie : La réponse est non. Elle était non, il y a quatre ans, elle est non ce soir, et elle sera non demain. Je ne veux pas être mère. Je ne veux pas sacrifier mon corps et ma carrière pour satisfaire ton besoin de "transmission". Si tu as besoin de materner quelqu'un, achète un chien. Mais arrête d'attendre que je change. Je ne changerai pas. Les mots restèrent suspendus dans l'air climatisé. Je ne changerai pas. C'était une sentence. Un verdict sans appel. Il n'y avait pas de négociation possible, pas de zone grise où je pourrais espérer. C'était un 0 ou un 1 binaire. Elle reprit son téléphone, le visage de nouveau éclairé par la lueur bleue des notifications. Sophie : Je vais prendre ma douche. Ne m'attends pas pour regarder ta série. Elle tourna les talons. J'écoutai le claquement régulier de ses pas s'éloigner dans le couloir, puis le bruit de la porte de la salle de bain qui se verrouillait. Le silence retomba. Plus lourd qu'avant. Il m'écrasait les poumons. Je regardai mon assiette à moitié pleine. J'eus soudain envie de la jeter contre le mur blanc, juste pour voir une tache. Juste pour créer du désordre. Je me levai brusquement. J'avais l'impression d'étouffer. Si je restais ici une minute de plus, j'allais devenir l'un de ces meubles design : beau, coûteux et inanimé. J'attrapai ma veste. — Je sors, dis-je à l'appartement vide. Personne ne répondit. Dehors, il pleuvait. Une pluie sale, froide, de novembre. C'était exactement ce qu'il me fallait.
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