CHAPITRE 5 : L'ACTIF TOXIQUE

892 Mots
Le silence d'une tour de bureaux à 22h00 a une qualité particulière. C'est un silence pressurisé. On entend le bourdonnement sourd de la ventilation, le frottement lointain de l'aspirateur de l'équipe de nettoyage, et le bruit de son propre sang qui cogne aux tempes. J'étais seul à l'étage. Devant moi, l'écran brillait d'une lueur bleue rassurante. J'avais fermé le dossier "Lamarre". Ce n'était plus ma priorité. J'ouvris une nouvelle fenêtre. Pas celle de la banque de l'entreprise. Celle de mes comptes personnels. Compte Conjoint Julien & Sophie. Solde : 42 350,00 $. C'était l'argent du chalet. L'argent des vacances aux Maldives. L'argent de la sécurité. Sophie surveillait ce chiffre comme un faucon. Si je touchais à un centime, je recevais une notification. Elle aussi. Je sortis mon téléphone. J'allai dans les paramètres de l'application bancaire. Notifications : Désactivées. J'interceptai le SMS de confirmation. Je tapai le montant : 15 000,00 $. Destinataire : Compte chèque personnel (Julien). Mon doigt resta en suspension au-dessus de la touche Entrée. Voler sa femme, c'est le premier degré de la trahison. C'est domestique. C'est sale, mais ça reste "en famille". Mais quinze mille, ce n'était pas assez. Avec les billets d'avion, l'hôpital qui demandait des avances, l'hôtel, la vie sur place... il me fallait le double. Je validai le virement. Clic. Première ligne franchie. Sophie ne le verrait pas avant le prochain relevé mensuel, ou avant qu'elle n'essaie de payer quelque chose de gros. J'avais peut-être trois jours. Peut-être une semaine. Maintenant, le vrai crime. Je fermai mes comptes persos. J'insérai ma clé de sécurité RSA. Le petit écran LCD afficha un code à six chiffres qui changeait toutes les trente secondes. Code : 894 221. J'entrai dans le système interne de gestion des fiducies. En tant que comptable forensique senior, j'avais un accès "Super-User" pour auditer les comptes dormants. C'était mon travail de vérifier que personne ne volait cet argent. Quelle ironie. Je tapai une recherche : Vigneault, Arthur. Le dossier s'ouvrit. Arthur Vigneault était mort il y a trois ans. Sa succession était un bourbier juridique, bloquée par une guerre entre trois enfants illégitimes qui se détestaient. Le compte de la fiducie "en attente de jugement" dormait avec 450 000 $ dessus. Personne ne l'avait regardé depuis six mois. Si je prenais 12 000 $, ce serait une goutte d'eau. Une erreur d'arrondi. Une "frais de gestion exceptionnel". Je créai une fausse facture. En-tête : J.L. Consultants - Expertise Comptable. Motif : Audit pré-liquidatif d'urgence. Montant : 12 450,00 $. Je sentais la sueur couler le long de ma colonne vertébrale. Ma chemise collait au dossier de ma chaise ergonomique à mille balles. Je savais exactement comment on allait me tracer. Je connaissais les algorithmes de détection de fraude parce que c'est moi qui les avais configurés. 1. Le système allait flaguer un virement vers un nouveau bénéficiaire. 2. L'alerte serait envoyée à l'associé responsable (Simon). 3. Simon ne lirait pas ses mails avant lundi matin 9h00. On était vendredi soir. J'avais 60 heures d'avance. Je saisis les coordonnées bancaires de mon compte personnel (masqué sous le nom commercial). Le curseur clignotait. Si j'appuyais, ma carrière était finie. Rayé de l'Ordre des CPA. Poursuivi au pénal. Prison probable. Divorce certain. Je pensai au visage de Sophie quand elle m'avait dit "Je suis complète". Je pensai au visage d'Ana quand elle avait dit "Matei". Je ne volais pas de l'argent. J'achetais du sens. J'appuyai sur Entrée. Traitement en cours... Une petite roue tourna sur l'écran. Une seconde. Deux secondes. Une éternité. Transaction Approuvée. Numéro de référence : #TX-998204. Je expirai bruyamment, comme si je venais de remonter à la surface après une apnée mortelle. Mes mains tremblaient tellement que je dus les poser à plat sur le bureau froid pour les calmer. C'était fait. J'avais 27 450 $ sur mon compte. J'étais riche. Et j'étais foutu. Je me levai brusquement. J'attrapai ma veste. Je ne pris pas la peine d'éteindre l'ordinateur correctement, je verrouillai juste la session. Je traversai l'open space désert. En passant devant le bureau de Simon, je vis la photo de ses enfants scotchée sur l'écran. Je détournai le regard. Dans l'ascenseur qui descendait vers le parking souterrain, je sortis mon téléphone. J'ouvris l'application d'Air Canada. Montréal (YUL) -> Bucarest (OTP). Départ : Demain, 18h45. Passagers : 2 Adultes. Nom du Passager 2 : Anastasia Ionescu. (Je l'avais forcée à me donner son nom de famille complet tout à l'heure). Paiement confirmé. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent au sous-sol. L'air était lourd, sentait le béton et le gaz d'échappement. Je marchai vers ma voiture. J'avais l'impression de flotter. Je n'étais plus le Julien prudent, le Julien qui range ses chaussettes par couleur, le Julien qui demande la permission. J'étais un voleur. Et p****n, je ne m'étais jamais senti aussi vivant. Je montai dans l'Audi. Je démarrai. Je ne rentrai pas chez moi. Je ne pouvais pas affronter Sophie avec ce mensonge écrit sur mon visage. J'envoyai un texto à ma femme : "Urgence sur le dossier Lamarre. Je dois partir à Québec pour le week-end pour rencontrer les avocats. Je dors là-bas. Ne m'attends pas." Puis je tapai une nouvelle destination dans le GPS. Motel Le Refuge, Chambre 12. Je rentrais chercher ma complice.
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