Nafi
J'ai observé les rues défiler par la fenêtre poussiéreuse du taxi, sentant la fatigue du long voyage. L'air de Dakar était lourd et plein d'odeurs nouvelles. Finalement, la voiture s'est arrêtée avec un grincement de pneus devant un haut mur d'enceinte crème, surmonté d'un portail noir électrique.
— C'est ici, Bijou. Une belle adresse, m'a lancé le chauffeur, un homme au sourire chaleureux, dans son rétroviseur.
— Merci, monsieur, ai-je répondu timidement.
Bijou. Un nom pour me séduire. Il est sorti pour m'aider avec ma vieille valise marron et le sac contenant mes affaires. Tandis que je le payais, il m'a regardée avec insistance.
— Tu es nouvelle dans le quartier, hein ? Tu as un beau teint, Bijou. Très beau.
Il a fouillé dans sa poche et a sorti un petit bout de papier griffonné.
— Tiens, prends ça, c'est mon numéro. Je m'appelle Mamadou. Si jamais tu as besoin de te déplacer... ou si tu t'ennuies ici, tu m'appelles. N'hésite pas, j'insiste !
J'ai pris le papier sans le regarder, le visage en feu.
— Au revoir, Mamadou. Merci beaucoup.
Quand il est parti, je me suis tournée vers la demeure. C'était un palais. Deux étages de luxe, des murs modernes et tellement de baies vitrées qu'on aurait dit que la maison entière était faite de verre. J'ai sorti mon vieux téléphone à l'écran fissuré pour récupérer le numéro de Madame Diop, la nièce de l'amie de ma tante.
Elle cherchait une cuisinière. Je n'avais jamais pensé qu'elle serait si riche. Cette maison était la preuve que mon diplôme en cuisine pourrait enfin me sortir de l'impasse. Mes doigts tremblaient en composant le numéro.
— Allô ? répondit une voix féminine, sèche et pressée.
— A-Allô... As-salamou 'aleykoum, Madame Diop ? C'est Nafi. Je suis devant chez vous.
— Ah, enfin ! Tu me fais perdre mon temps ! Attends, je fais prévenir Ousmane, le gardien. Ne bouge pas !
Elle a raccroché brutalement. Mon estomac s'est serré. La maîtresse de maison n'était visiblement pas très patiente. Quelques instants plus tard, Ousmane, le gardien, m'a conduite jusqu'à la cuisine. Il m'a fait signe d'attendre juste à côté du passage menant à la salle à manger. Des voix fortes venaient de là. Une dispute.
— Quoi encore, bordel !
Un homme a hurlé. Une voix riche, puissante, emplie de colère. L'homme que j'allais servir, le maître de cette forteresse, était en furie. Ousmane a balbutié :
— Monsieur Diop, je suis désolé de vous déranger, mais...
Et j'ai fait mon entrée. J'ai vu l'homme se retourner. J'ai vu sa colère s'éteindre soudainement, remplacée par un regard si lourd, si perçant, qu'il m'a gelée sur place. J'ai dû baisser les yeux, terrifiée. Le silence est devenu assourdissant, jusqu'à ce que Madame Diop le brise :
— Oh bébé, voilà la servante que ma tante m'a ramenée du village.
Je me tenais là, les mains jointes et moites, mon cœur battant la chamade dans ma poitrine. Monsieur Diop m'avait jeté un regard de prédateur, un regard qui semblait me déshabiller de l'intérieur. J'ai pris mon courage à deux mains pour saluer, comme on me l'avait appris au village.
— As-salamou 'aleykoum.
Ma voix tremblait, accompagnée d'une flexion de genou en signe de respect profond. Monsieur Diop a répondu d'une voix contrôlée, mais incroyablement rauque. J'ai eu l'impression que le son vibrait dans mes os.
— Wa 'aleykoumou s-salam.
Il m'a ignorée immédiatement pour se concentrer sur sa femme.
— Que ce soit bien clair, Leyla. Je veux que ma maison soit impeccable. Et je veux de la vraie nourriture ! Pas de ces conneries de traiteur demain.
La colère était revenue, froide et cinglante. Puis, il a tourné les talons. Alors qu'il passait juste à côté de moi, j'ai été frappée par son odeur. Un parfum cher, boisé et épicé, à la fois propre et agressif. C'était l'odeur de l'argent et du pouvoir.
Il était si grand, si large. J'ai dû lever légèrement le menton pour apercevoir son épaule musclée. J'étais une femme de petite taille face à sa carrure imposante qui remplissait l'espace. Son passage a créé un mouvement d'air, et j'ai senti mon propre corps se tasser instinctivement face à cette force.
Le rugissement d'un moteur a rempli la cuisine, puis il est parti. La tension a mis plusieurs secondes à se dissiper. Madame Diop m'a alors regardée de haut en bas, d'un air à la fois ennuyé et méfiant.
— Nafi, arrête de rêvasser. Viens !