Chapitre 11

3441 Mots
Ces réflexions s’imposaient à François Liébaut tandis qu’il embrassait son fils et sa fille. Leur incohérence traduisait bien les sentiments contradictoires dont cet homme amoureux et trop lucide était possédé. Il éprouvait à la fois le besoin irrésistible de s’expliquer avec Madeleine et celui de se taire pour la ménager. Vaines chimères que toutes les âmes nobles ont caressées, quand la jalousie les brûlait de sa fièvre convulsive ! Et, tôt ou tard, elles ont toutes manqué à ce pacte de silence, qui n’est pas humain. Le mari de Madeleine devait succomber à cette tentation de confesser toutes ses tristesses avec d’autant plus de facilité qu’il avait à confesser aussi une faute, commise uniquement en esprit, mais si grave : ce consentement au piège proposé par la perfide Agathe. Et comment eût-il pu garder sur son cœur le secret de cet insultant projet, devant la loyauté dont sa femme lui donna une preuve saisissante, une fois les enfants partis ? – « Je t’ai dit que j’avais à te parler de ma sœur, » commença-t-elle, « Il s’agit d’un point délicat, si délicat que j’hésite depuis très longtemps à t’en entretenir. Mais les choses en sont venues à une crise si aiguë que j’ai le devoir de t’y mêler… Tu te souviens ce que je t’avais écrit de Ragatz, » continua-t-elle avec un visible effort, « et du projet que j’avais formé à l’endroit d’Agathe ? … Je rêvais de la marier à M. Brissonnet… Cette alliance t’a souri, à toi aussi, et quand le commandant s’est présenté chez nous, à Paris, nous avons, d’un accord unanime, accepté qu’il pénétrât dans notre société. Il a paru manifester le désir de se rapprocher d’Agathe. Nous ne nous y sommes pas opposés. Bref, il est devenu presque un de nos intimes… Et ce que nous n’avions pas osé espérer est arrivé. Agathe s’est laissé toucher le cœur. Elle l’aime. » – « Tu ne m’apprends rien, » répondit Liébaut. Il avait sur la bouche l’aveu de sa conversation avec sa belle-sœur. Il se tut cependant, le cœur serré, pour laisser parler sa femme. Qu’allait-elle lui dire, n’étant prévenue de rien ? Il avait là une occasion trop tentante d’éprouver sa véracité, sans se déshonorer lui-même par l’emploi d’une ruse honteuse. – « Si tu as deviné l’intérêt que M. Brissonnet inspire à Agathe, » reprit Madeleine, « tu te rends compte que tu as pu ne pas être le seul. Elle n’a pas su cacher ce sentiment à d’autres personnes de notre entourage, et qui ne sont pas aussi bienveillantes que toi ou que moi… Bref, on en cause, et Agathe a acquis la preuve que l’on en cause. Elle est venue aujourd’hui me communiquer ses inquiétudes. Elle est tourmentée d’une situation qui risquerait, en se prolongeant, de la compromettre, et qu’elle ne comprend pas. Comme elle me l’a dit très justement, il y a là un malentendu certain. Elle est veuve. Elle est prête à donner sa main à M. Brissonnet. Elle ne veut pas, de sa part à lui, d’une attitude qui pourrait faire croire aux malveillants qu’elle n’est qu’une coquette, et elle se plaint qu’il ait pris, vis-à-vis d’elle, cette attitude. Il sait, comme tout le monde, qu’elle est libre. Il n’a qu’à ouvrir les yeux pour constater comme tout le monde encore, malheureusement, qu’il ne lui déplaît pas. Ses assiduités sont inexplicables s’il ne s’intéresse pas à elle, et il ne se prononce pas. Il peut y avoir bien des motifs à cette abstention : une liaison cachée qu’il hésite à rompre, la pudeur de sa trop modeste position de fortune… Que sais-je ?… Agathe s’en est d’abord étonnée. Maintenant elle s’en tourmente, je répète le mot, et elle a raison de s’en tourmenter. Il lui a paru nécessaire de mettre fin à des commentaires dangereux, en avertissant celui qui en est la cause, sans aucun doute, inconsciente. M. Brissonnet ne doit pas être rendu responsable de médisances qu’il ne soupçonne pas. Il faut qu’il les connaisse, et que, les connaissant, il se décide à prendre un parti. C’est l’idée d’Agathe, et que je trouve absolument sage… Elle a hésité à provoquer elle-même une explication de cette nature. Encore là elle a été sage. Elle a pensé que lui ayant présenté M. Brissonnet, j’étais une intermédiaire toute désignée et par ce petit fait et par ma qualité de sœur. Elle m’a donc demandé de voir le commandant. Elle veut que je l’avertisse des mauvais propos qui courent. C’est le mettre en demeure de se prononcer… J’ai accepté cette mission, si pénible qu’elle fût. J’ai écrit à M. Brîssonnet pour lui demander de venir ici demain à deux heures. La lettre n’est pas encore partie. Je n’ai pas voulu l’expédier avant que nous en eussions causé ensemble. » – « Pourquoi ?… » interrogea le médecin. Il avait saisi dans l’accent de sa femme le frémissement d’une extrême émotion, mais contenue, mais domptée par une volonté que rien ne briserait. Son affectation à exposer le détail des faits sans commentaires, avec des soulignements voulus de chaque mot, en était la preuve. « Oui, pourquoi ? » insista-t-il, « je t’ai toujours laissée libre d’agir en toutes circonstances comme tu l’entends. Je te connais trop pour ne pas être sûr que tu ne te permettras jamais rien que je doive blâmer. » – « Tu es très bon, je le sais, » lui répondit Madeleine. Elle répéta, en le regardant avec des yeux dont la détresse lui fit mal, « très bon… Aussi n’est-ce pas une permission que je voudrais obtenir de toi, ni même un conseil… Je voudrais te demander d’être là demain, si tu le peux, à deux heures, quand M. Brissonnet viendra… Je désire que tu le reçoives avec moi… Il me semble que ta présence augmentera la solennité de cet entretien, elle lui donnera le caractère familial qui la justifie… Enfin… » (et elle eut dans la voix un tremblement plus accusé encore) « toute seule, je me sentirais trop intimidée. Je ne trouverais pas bien mes phrases. Toi ici, près de moi, pour reprendre mes paroles au besoin, et les appuyer, j’aurai de la force… Ne me refuse pas d’assister à cette visite du commandant, mon ami ! C’est le plus grand service que tu puisses rendre à ma sœur, et, par conséquent, à moi… » Il y avait, dans la simplicité avec laquelle l’épouse tentée, mais malgré elle, invoquait le secours de son mari à cette occasion, quelque chose de si délicat et de si loyal que celui-ci en demeura une minute sans répondre, tant il venait d’être touché à une place vive de son cœur. Lui qui, tout à l’heure, avait écouté les cruelles et flétrissantes insinuations de sa belle-sœur, lui qui avait accepté l’idée de se cacher là, derrière la porte du petit salon, pour épier cet entretien de Madeleine et Brissonnet, il éprouva un de ces sursauts de conscience qui ne peuvent se soulager que par l’entière franchise, et, brusquement, il se dressa debout devant sa femme, et lui saisissant les mains : – « Écoute, Madeleine… Avant de te répondre, il faut que je t’aie fait une confession. Je ne peux pas accepter que tu me parles de la sorte et que moi, je me taise. Je ne le dois pas… Depuis que tu as commencé de me raconter ta conversation d’aujourd’hui avec ta sœur, la vérité me brûle les lèvres… Moi aussi, j’ai causé avec ta sœur aujourd’hui, tout à l’heure. J’arrive de chez elle… Tout ce que tu viens de me dire, elle me l’avait dit… Laisse-moi continuer, » insista-t-il comme Madeleine esquissait un geste d’étonnement. « Il faut que tu saches pourquoi je ne t’ai pas interrompue, dès les premiers mots… Il y a trop longtemps que ce secret m’étouffe, et quand je te vois si droite, si simple, si vraie, comme tu viens de l’être, je ne supporte pas de nourrir à part moi des idées que je te cache… Ne me réponds pas encore, » fit-il de nouveau, sur un second geste. « J’ai le courage de parler, à cette minute. Je ne suis pas sûr de l’avoir plus tard… Pourquoi je ne t’ai pas interrompue ? » répéta-t-il. « Je voulais savoir si tu me rapporterais exactement ce que m’avait dit Agathe. C’est une épreuve, ah ! bien honteuse, à laquelle je t’ai soumise, parce que… » il hésita un moment, « parce que je suis jaloux !… Le mot est prononcé, l’horrible mot !… Vois-tu, j’ai trop souffert depuis ces dernières semaines. Ces assiduités de M. Brissonnet dans notre milieu, dont tu me parles, je les ai remarquées, comme toi. Comme toi, j’ai remarqué cette anomalie dans sa conduite : il nous fréquentait avec une suite qui prouvait de sa part un intérêt très spécial, et il ne faisait cependant aucune démarche de nature à indiquer un projet précis… Pardonne-moi d’aller jusqu’au bout de mes pensées, Madeleine … Au moment même où je m’étonnais, à part moi, du mystère aperçu dans les façons d’être de cet homme, je t’ai vue devenir un peu nerveuse d’abord, puis davantage, puis vraiment malade. Il m’a semblé que ton état ne s’expliquait point par des désordres purement physiques. J’ai cru démêler en toi un trouble moral, et j’ai eu peur… Oui, j’ai eu peur que toi aussi tu ne te fusses laissé prendre à la séduction qui émane naturellement d’un héros, jeune, intéressant, malheureux… Et voilà comment je suis devenu jaloux ! Ce n’est pas ta faute si ton pauvre mari n’est qu’un tâcheron d’amphithéâtre et d’hôpital, usé par la besogne et qui n’a rien pour parler à l’imagination… Si souvent, depuis que je t’ai épousée, te voyant si jolie, si fine, si élégante, j’ai tremblé, non pas que l’on te fit la cour, j’ai toujours su que tu ne le permettrais point, mais que notre vie ne te suffit pas !… Et puis, je me suis demandé si ton charme n’avait pas agi sur l’esprit de notre nouvel ami, si ce n’était pas là une explication et de ses assiduités dans notre milieu et de ses silences à l’égard d’Agathe ?… J’ai lutté contre ces idées. Je ne me suis pas reconnu le droit de t’en infliger le contre-coup… Cette semaine-ci, elles sont devenues trop pénibles. J’ai été incapable de les dominer. Je n’ai pas eu la force d’avoir une explication avec toi. Je l’ai eue avec Agathe… cette après-midi… il y a quelques heures… » – « Tu lui as parlé comme tu viens de me parler ?… » s’écria Madeleine. Tu lui as dit ce que tu viens de me dire ?… » – « Tout, » répondit Liébaut. – « Ah ! » gémit-elle, « comment as-tu pu ?… Tu m’as aliéné son cœur pour toujours !… Mon ami ! Que m’as-tu fait ?… Comme tu as mal agi envers moi ! …Ah ! Je ne le méritais point !… » Le médecin la vit trembler de tout son corps, en jetant ce cri où frémissait une révolte. Elle allait en dire davantage. Elle s’arrêta. L’idée de cet entretien que son mari avait eu avec sa sœur la bouleversait. Ce trouble n’était rien, à côté de l’épouvante dont l’avait remplie la première partie de cette confidence. Par un instinct qui n’était pas une ruse, elle ne relevait dans ces déclarations de Liébaut qu’un seul point, celui où elle pût s’exprimer en pleine liberté sans avouer son secret. Elle tendit son énergie intérieure à cacher l’émotion dont l’accablait cette découverte de son mari, cette divination du sentiment qu’elle avait voulu dissimuler à tout prix, dont elle était décidée, même maintenant, à défendre le mystère. Cet effort dans une minute de si intense émotion eut son contre-coup subit et impossible à cacher. Elle n’eut pas plus tôt prononcé cette phrase qu’elle pâlit, comme si elle allait mourir. Elle se renversa en arrière sur son fauteuil, dans un spasme où le praticien saisit une nouvelle preuve, palpable et indiscutable, du profond ébranlement nerveux dont cet organisme était atteint. À de pareils désarrois il faut pourtant une cause. Et quelle autre supposer, sinon la vraie ? Malgré qu’il en eût, cette évidence s’imposait à Liébaut, tandis qu’il vaquait, avec une émotion que lui-même ne dominait pas, aux soins que nécessitait cet évanouissement. Quand Madeleine fut revenue à elle, ils restèrent, un instant, silencieux, à se regarder. Ils comprenaient l’un et l’autre que leur conversation ne pouvait pas s’achever ainsi. Ils devaient s’expliquer sur une question abordée entre eux, pour la première fois, et dans quels termes ! Elle rompit le silence, la première : – « Pardon, mon ami, » dit-elle, « si je t’ai parlé un peu vivement tout à l’heure. Tu me dis que tu as souffert, et, pour insensée qu’elle ait été, cette souffrance est ton excuse… Oui, elle a été insensée… » Elle eut le courage, voulant imprimer jusqu’au fond du cœur de son mari la croyance à cet héroïque mensonge, de l’envelopper, de le pénétrer de son regard. Elle y avait mis toute sa loyauté d’honnête femme qui ne faillira jamais, tout son dévouement d’épouse qui se sent le droit et le devoir de garder pour elle seule le secret de ses tentations parce qu’elle sait qu’elle n’y succombera pas… « Mais, » continua-t-elle, « cela n’empêche pas que tu ne m’aies fait auprès d’Agathe un tort irréparable… Je t’ai si souvent dit qu’elle avait à mon égard une disposition un peu ombrageuse et que j’en étais peinée. Elle l’avait exercée à vide, jusqu’ici. Maintenant, elle va me haïr. Tu m’as aliéné son cœur, mon pauvre ami, le cœur de mon unique sœur, et pour une chimère, une insensée chimère !… » – « Alors, » interrogea Liébaut, tu n’aimes pas cet homme ?… » De tout ce qu’elle venait de lui dire, le mari, si magnanime pourtant par nature, n’avait perçu, il n’avait retenu qu’un fait : ce démenti donné au soupçon qui le rongeait depuis tant de jours. Mais l’infaillible intuition de la jalousie ne se rend pas si vite. François avait faim et soif que sa femme répétât cette dénégation, qu’elle la précisât, qu’elle l’aidât à interpréter dans un sens favorable tant de petits signes dont il avait nourri son chagrin. En même temps il sentait que cette insistance était, en ce moment, une brutalité. Madeleine était si visiblement souffrante, qu’il était presque inhumain de prolonger une explication, très douloureuse si elle disait vrai, plus douloureuse si elle essayait de tromper la perspicacité de son mari afin de l’épargner. Hélas ! il suffisait que le médecin entrevît cette seule chance d’une généreuse imposture pour qu’il passât outre à tous les scrupules et il répéta : « Redis-moi que tu ne l’aimes pas. » – « Encore, » fit-elle dans un geste accablé et d’une voix brisée. « Tu ne m’as donc pas fait assez de mal avec cette idée, en m’atteignant dans l’affection qui m’était la plus chère après la tienne ?… Je suis ta femme, mon ami, ta femme fidèle, et j’aime mes enfants… » – « Ah ! » gémit-il, « ce n’est pas répondre… » – « Hé bien… » commença-t-elle d’un accent plus ému encore.– « Hé bien ?… » – « Hé bien, non, je ne l’aime pas… » dit-elle. – « Mais ta mélancolie, ces derniers mois, depuis ton retour de Ragatz, ta maladie, tes silences… Qu’avais-tu si tu n’avais pas un chagrin qui te rongeait ?… Mais ton évanouissement de tout à l’heure ?… » – « Et c’est toi qui me poses des questions pareilles, » interrompit-elle, et trouvant la force de sourire, « toi, un médecin ?… C’est vrai. Je ne suis pas bien forte depuis ces quelques semaines. Mes nerfs me trahissent souvent… Ce serait à toi de savoir ce que j’ai et de m’en guérir. Tu préfères me rendre plus malade… » Il la regarda. Elle continuait de lui sourire avec un pli d’infinie tristesse dans le coin de sa bouche entr’ouverte. Le tourmenteur, qui était aussi comme le héros de l’antique comédie, au titre poignant d’humanité éternelle, un « bourreau de soi-même », subit soudain, devant ce charmant visage dont il était si amoureux, un de ces accès foudroyants de remords comme les jaloux en éprouvent devant la funeste besogne de leur frénésie. Qui ne se rappelle le cri déchirant d’Othello devant Desdemona morte : « O femme née sous une mauvaise étoile ! Pâle comme ta chemise ! Lorsque nous nous rencontrerons au tribunal de Dieu, ton aspect présent suffira pour précipiter mon âme du ciel, et les démons s’en saisiront ! … Froide, froide, mon enfant ! Froide comme ta chasteté ! … » Certes les inquisitions angoissées du mari de Madeleine n’avaient rien de commun avec le geste du More assassin, et les susceptibilités du cœur dont il souffrait ne ressemblaient guère non plus à cette folie du héros shakespearien tombant d’épilepsie : « Leurs lèvres ! Est-ce possible ? Leurs lèvres ! Qu’il avoue !… Le mouchoir !… O démon !… » Pourtant ce fut bien par un même retournement v*****t de tout l’être que Liébaut se révolta brusquement contre sa propre passion. Il eut subitement l’horreur des paroles auxquelles il s’était laissé emporter. Il prit sa tête dans ses mains en se cachant les joues et les yeux, comme s’il ne pouvait supporter son remords, et il resta une minute sans parler. Puis il se mit à genoux devant sa femme, et, couvrant de larmes ses mains qu’il baisait, il lui dit : – « Que faudra-t-il que je fasse pour que tu oublies l’action que j’ai commise en allant chez ta sœur comme j’y suis allé, et l’outrage que je t’ai fait en te parlant comme je t’ai parlé ?… Tu as raison. J’ai été un insensé. Je ne le serai plus… Cela m’a pris comme une fièvre, comme un vertige… Je n’ai plus été mon maître. … Mais je sais que tu me dis la vérité. Je le sais. Je te crois… Ah ! comment te prouver que je te crois ?… » – « En te relevant d’abord, » répondit Madeleine sur le même ton de bonhomie attristée et tendre, qu’elle avait pris pour parler de sa santé. Elle venait de voir que c’était le plus sûr moyen de manier ce cœur blessé sans lui faire trop de mal. « Et puis, » continua-t-elle quand Liébaut fut debout, « me promettre que tu vas me répondre en toute franchise… Tranquillise-toi. Il ne s’agit pas d’une question qui mette en doute ta foi en moi. Moi aussi, je crois que tu me crois. Je le sais… Mais nous ne sommes pas seuls au monde. Tu me répondras ?… » Et sur un signe d’assentiment, elle reprit, avec un accent où palpitait encore toute son émotion cachée : « J’avais écrit ma lettre à M. Brissonnet pour lui demander de venir demain. Je ne l’avais pas envoyée, parce que je voulais savoir auparavant si tu approuvais ce projet d’explication concerté avec ma sœur… Les choses sont bien changées, maintenant que je sais ta visite chez elle et les chagrins que tu t’étais faits… Ne penses-tu pas qu’il vaudrait mieux que cette lettre ne partît point ?… Si ton entretien avec Agathe avait eu lieu hier, elle ne serait certainement pas venue aujourd’hui me demander ce qu’elle m’a demandé. À quoi servira mon intervention ? Si M. Brissonnet aime ma sœur et qu’il hésite à l’épouser, par timidité, par scrupule peut-être de la savoir trop riche, comme je t’ai dit, il se déclarera bien, tôt ou tard, et les mauvais propos tomberont d’eux-mêmes. Ils sont évidemment désagréables. Après tout, il ne faut pas s’en exagérer l’importance. Cet ennui n’est rien à côté de la peine que nous éprouverions, si, à la suite d’une conversation avec moi, où il aurait compris qu’il lui allait se décider, le commandant s’effaçait définitivement. Agathe ne me le pardonnerait pas, après que sa jalousie a été éveillée ainsi. Elle m’accuserait d’avoir joué un double jeu… Évidemment tu serais là, pour témoigner que je t’ai prié moi-même d’assister à cette explication. Y ayant assisté, tu pourrais en rapporter le détail… Elle ne te croirait pas non plus. Elle penserait que j’ai trouvé le moyen de t’abuser… Elle est tellement défiante !… Si tu m’as vue bouleversée tout à l’heure au point de défaillir, c’est que je connais ce trait de son caractère. J’ai prévu du coup dans quelles difficultés nous allions tous être enveloppés… Le mieux, vois-tu, c’est de ne pas nous mêler de ce mariage, dorénavant. »
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