– « Paroles ou silence, » finit par conclure le mari de Madeleine, en secouant sa tête pour chasser une appréhension qui allait devenir intolérable, « je n’en tiendrai pas plus compte que de ceci !… Il fit le geste de lancer dans le feu la plume d’oie avec laquelle il corrigeait son épreuve, et qui, appuyée trop fortement, par sa main soudain énervée, s’écachait sur le papier. « Mon devoir est absolu. Je dois à ma femme de réparer le tort que je lui ai fait. Je le réparerai, dès demain matin. Ma première visite, en sortant de l’hôpital, sera pour Agathe, je m’en donne ma parole d’honneur. » De pareils serments, tous ceux qui ont aimé et souffert de la jalousie sentimentale le savent trop, ne sont jamais que des prétextes à parjure. Quand il s’agit d’affronter une scène d’où nous risquons de sortir avec une crise nouvelle de la torturante maladie, que nous sommes ingénieux à nous chercher un prétexte pour la reculer ! Le lendemain matin, le docteur Liébaut alla bien à son hôpital, mais l’adresse qu’il donna a son cocher, quand il en sortit, ne fut pas celle de Mme de Méris. La pendule fixée devant lui dans le coupé marquait midi qu’il n’avait pas encore fait cette visite à laquelle il s’était engagé vis-à-vis de lui-même, si solennellement. Partagé entre sa terreur de se retrouver en face de sa belle-sœur et son remords de ne pas accomplir ce qu’il considérait comme une stricte obligation, il se rangea au parti le moins courageux. – Que ceux-là le blâment, qui n’ont jamais cédé à cette tentation d’éviter à tout prix une présence trop redoutée ! – Il écrivit. Rentré chez lui, pour l’heure du déjeuner, il avait demandé à son cocher d’attendre, et, vingt minutes plus tard, cet homme déposait chez le concierge de l’énorme maison érigée au coin de l’avenue des Champs-Élysées, ce billet à remettre aussitôt à Mme de Méris. « J’ai eu une explication avec M., ma bonne et chère Agathe. Je tiens à vous dire immédiatement que j’ai acquis la preuve absolue que nous nous sommes trompés tous les deux. Il faut » (le naïf médecin avait souligné ce mot en le répétant). « J’y insiste, il faut que vous effaciez de votre esprit toutes les idées que vous vous étiez faites à cause de ma folle imagination. J’espère d’ailleurs que vous aurez une bonne nouvelle, dès cette après-midi. M. doit toujours voir qui vous savez. Si vous venez vous-même vers trois heures, vous aurez sans doute la réponse. Si elle est telle que vous la désirez, personne ne sera plus heureux qu’elle et que votre frère dévoué. » Lettre presque implorative dont la signature : un François Liébaut tout tremblé – attestait davantage encore la crise de faiblesse dans laquelle ces lignes avaient été tracées ! Elles ne contenaient pas une phrase dont tous les mots ne dussent être, pour une femme du caractère d’Agathe et dans sa situation d’esprit, une preuve de plus qu’elle y avait vu juste et que sa rivale avait eu, une fois encore, l’art de jouer une comédie. – « Il n’a pas osé venir me raconter cela en face… » se dit-elle, après avoir lu ce peu courageux message. Elle froissa le papier, avec une espèce de rancune sauvage, et sa déception se soulagea en criant tout haut : « Ah ! le lâche ! le lâche ! » Elle avait passé la nuit à se demander si son beaufrère aurait l’énergie de tenir sa promesse. Au dernier moment, ne reculerait-il pas ? Les scrupules de sa faiblesse qu’il prendrait pour des reproches de sa conscience ne prévaudraient-ils pas, quand il s’agirait d’écouter caché cette conversation entre Madeleine et Brissonnet dont tout l’avenir de son bonheur, à elle, dépendait ? « Il est jaloux, » s’était-elle répondu en pensée, pour réfuter les objections que la connaissance profonde des timidités du médecin lui suggérait. « Il est jaloux, et un jaloux ne résiste pas au besoin de savoir… Pourvu seulement qu’il ne commette pas la folie d’avoir une explication avec Madeleine avant ?… Mais non. Il lui faudrait avouer qu’il est venu ici et qu’il m’a parlé… Un mari, même le plus aveuglé, ne fait pas de ces confessions-là… » Et voici que ce billet lui apportait la preuve que, cette confession, ce mari-ci l’avait faite ! Une scène de cette nature, entre les deux époux, supposait, de la part de la personne qui l’avait provoquée et qui ne pouvait être que François, un extraordinaire état d’exaltation, celui dont Mme de Méris l’avait vu possédé. Hors de lui, c’était trop certain, il n’avait pas gouverné sa parole. Il avait tout dit à Madeleine, pêle-mêle. Tout !… S’il en était ainsi, la sœur cadette connaissait le conseil que la sœur aînée avait donné à son mari ?… Cette idée suffisait pour qu’Agathe éprouvât contre son complice de quelques instants, et qui venait de la trahir, un passionné mouvement de haine. Elle n’eut pas le loisir de s’y livrer autrement que par cette insulte, répétée rageusement : « Le lâche ! le lâche !… » Une pensée qui touchait dans son cœur une fibre plus profonde que celle de l’amour-propre la traversait de sa pointe brûlante : « Madeleine aime Brissonnet. C’est la chose sûre, celle dont je ne peux plus douter, et qui explique tout. Elle a trouvé le moyen d’abuser son mari. Le malheureux ne sera pas là tout à l’heure, quand l’autre arrivera au rendez-vous. Madeleine et Louis seront seuls… » Cette possibilité d’un tête-à-tête entre Mme Liébaut et le commandant n’était pas un fait d’ordre nouveau. L’idée en fut soudain aussi insupportable à la sœur jalouse que si ce tête-à-tête eût dû avoir lieu pour la première fois. Le caractère de sa cadette, lui non plus, n’était pas pour l’aînée une nouveauté. Elle le connaissait, elle aurait dû plutôt le connaître assez pour ne jamais accuser Madeleine d’une abominable scélératesse. Et elle entrevoyait comme probable, comme indiscutable, cette sinistre histoire : Madeleine prenant à Ragatz Louis Brissonnet comme amant, et, pour assurer la sécurité de cette intrigue, faisant jouer à sa sœur le rôle de paravent. Hypothèse affreusement et gratuitement inique, et folle, avec cela ! D’où fussent venues, à une maîtresse heureuse, ces troubles profonds dont les retentissements avaient ébranlé la santé de Mme Liébaut au point de donner l’éveil au mari ?… Mais Agathe ne raisonnait plus… Elle avait repris la lettre de son beau-frère. Elle en épelait toutes les syllabes, et elle les traduisait comme il arrive, dans le sens de sa rancune, avec cette irrésistible ardeur de suggestion que la jalousie trouve à son service. Elle raisonnait : – « C’est Madeleine qui a dicté ces phrases. Je reconnais ses manières de s’exprimer, si insinuantes, si peu droites !… Elle a empêché Liébaut de venir me voir. Elle a craint ma perspicacité et aussi que je ne défisse son œuvre. Après ce qu’il appelle, lui, une explication, elle est avertie que je sais beaucoup de choses. A-t-elle vraiment compté que je serais sa dupe, sur la seule affirmation de ce pauvre François ?… Pourquoi non ? Si elle et Brissonnet s’entendent, depuis ces trois mois, pour nous trahir, Liébaut et moi, de cette infâme manière, ils doivent nous croire tous les deux aussi naïfs, aussi niais l’un que l’autre… Mais est-il possible qu’ils soient complices ?… Comment admettre que Brissonnet, un homme d’honneur, un héros, se soit prêté à une aussi vile, à une aussi honteuse manœuvre que celle qui aurait consisté à me faire la cour, au risque de troubler toute ma vie, sans m’aimer, et lié avec une autre ? Et quelle autre !… Non, ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! Il n’a pas fait cela !… » Elle n’osait pas ajouter, même tout bas et pour elle seule : « Il ne m’a pas fait cela. » C’était là le point le plus profond et le plus sensible. Toute l’attitude du jeune homme vis-à-vis d’elle depuis ces trois mois lui avait si souvent donné l’illusion qu’il l’aimait ! Elle s’était si complaisamment caressé le cœur à cette chimère ! Elle-même nourrissait pour lui un sentiment si vrai ! Cette hypothèse qu’il eût joué la comédie avec elle – et par passion pour sa cadette – lui déchirait toute l’âme. Et revenant à cette lettre qui lui avait annoncé l’échec de son plan d’espionnage : « Liébaut souffrait pourtant hier autant que moi. Il aime sa femme. Il est jaloux. Il peut savoir, et il ne veut pas savoir !… – Ah ! si j’étais lui ?… » Ce « si j’étais lui ?… » était gros d’une tentation détestable, mais si attirante. Une nouvelle idée commençait de lever dans l’esprit d’Agathe de Méris… « La cachette est là… Si j’étais lui ?… Pourquoi ne pas prendre sa place, puisqu’il la déserte ?… » Elle se vit tapie derrière cette porte qui communiquait du cabinet du médecin au petit salon de Madeleine. Si sa cadette était loyale avec elle, quel tort lui ferait l’aînée en écoutant cette conversation ? Aucun. Si, au contraire, Madeleine la trahissait, n’avait-elle pas le droit d’acquérir, à tout prix, la preuve de cette trahison ? – Liébaut lui disait de venir vers trois heures. L’entretien avec Brissonnet était donc fixé, comme Madeleine l’avait dit, entre la fin du déjeuner et ce moment, vers deux heures… Agathe se surprit à regarder la pendule. Elle marquait un peu plus d’une heure. Immobile, elle demeura indéfiniment à suivre les allées et les retours du balancier. La tentation grandissait, grandissait… Quand il ne resta plus que dix, de ces petites hachures qui représentent les minutes, entre la pointe de la grande aiguille et le chiffre II, la jeune femme ne fut plus maîtresse de cet appétit impérieux qui la dévorait. Elle s’habilla, descendit son escalier, prit une voiture, dans une sorte de somnambulisme dont elle ne s’éveilla qu’en se retrouvant sur le trottoir de la rue Bénouville, à l’angle de la rue Spontini. C’était l’adresse qu’elle avait donnée au cocher. Elle réalisa d’un coup l’énormité de l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre. Elle allait y renoncer, quand une silhouette aperçue dans un fiacre lui rendit sa frénésie, accrue encore. Elle venait de reconnaître Brissonnet. Elle le vit qui s’élançait sur le trottoir devant l’hôtel des Liébaut. Il consulta sa montre, du geste de quelqu’un qui se croit en retard… Quand la porte se fut refermée sur lui, la résolution d’Agathe était de nouveau prise. Le plan ébauché dans sa pensée était très simple : demander à monter dans le bureau de son beau-frère, sous le prétexte qu’elle avait un livre à y prendre, en priant que l’on ne dérangeât pas sa sœur… Quand elle eut pressé sur le bouton, le bruit du timbre retentit dans tout son être. Mais déjà cette porte s’était ouverte devant elle, comme tout à l’heure devant l’officier. Elle avait débité son mensonge, et elle montait droit au bureau, sans que le valet de chambre pensât une seconde à la suivre. Quelle idée se ferait cet homme en ne la voyant pas redescendre ? Ah ! que lui importait, pourvu qu’elle entendît ?… La voici dans la pièce d’attente, dans le cabinet de consultation… Elle marche vers la porte, derrière laquelle celui qu’elle aime et sa rivale sont en train de causer librement, se croyant seuls… Tous les bruits s’étouffent dans cette chambre aménagée pour assurer le plus complet secret aux confidences des malades… – Une première tenture était fixée sur cette porte de manière à bouger avec le battant. Une seconde tenture en tapisserie retombait de l’autre côté afin qu’aucun éclat de voix ne pût arriver du cabinet au petit salon, ou du petit salon au cabinet. – C’est bien sur cette particularité qu’Agathe avait compté. Ses doigts brûlants écartent la première tenture… Elle tient la poignée de métal de la serrure… Elle presse sur le pêne, lentement, doucement… Elle attire à elle la porte qui vire sur ses gonds avec un grincement, mais si faible !… Elle touche maintenant l’étoffe de l’épaisse doublure de l’autre portière… Elle écoute… C’est Brissonnet qui parle : – « Alors, si je vous comprends bien, madame, » disait l’officier, « mes assiduités auprès de Mme de Méris auraient été remarquées ?… » – « Elles l’ont été » repartit la voix de Madeleine, avec une fermeté dont Agathe commença de s’étonner. Mais ce qui l’étonnait davantage encore, c’était cette évidence que sa sœur ne lui avait pas menti. Elle tenait à Brissonnet, précisément le discours qu’elle avait annoncé. Il allait être obligé de déclarer ses vrais sentiments. Ah ! que le cœur de la femme jalouse battait vite ! Si cet homme hésitait, c’est qu’il ne l’aimait pas. Il reprit, d’un timbre sourd où Agathe devina une émotion grandissante : – « Vous me voyez bien au regret, madame, d’une conséquence de ma conduite à laquelle j’étais loin de m’attendre… Dites-moi, du moins, que vous ne m’avez pas, vous, cru capable de compromettre une femme, le sachant ?… Je n’ai jamais fait la cour à Mme de Méris, je vous en donne ma parole d’honneur. Elle-même en témoignera. Mais puisque vous considérez que j’ai été imprudent, à partir d’aujourd’hui, je me conduirai de telle manière que les plus malveillants devront changer de langage … » – « Que voulez-vous dire ? » interrogea Madeleine. « Quand quelqu’un aussi en vue que vous l’êtes a trop intimement fréquenté le salon d’une femme, il la compromet davantage encore en cessant avec trop de brusquerie ses visites. Prenez garde à ce que vous déciderez. Pensez bien que le monde n’est pas si aveugle. Il sait très bien que les soudaines ruptures de relations cachent presque toujours un mystère… Si l’on a remarqué vos assiduités, on ne remarquerait pas moins votre absence… On en chercherait la raison dans une brouille… À cause de quoi ? … Ma sœur n’est pas de celles dont on peut incriminer la conduite… Il ne restera qu’une hypothèse, la plus naturelle… » Cette fois, son intonation était moins ferme, pour conclure : « Car enfin, un honnête homme, et je sais combien vous l’êtes, ne peut pas avoir eu deux motifs pour s’intéresser à une jeune femme du moment qu’il est libre et qu’elle est libre… » – « Je crois vous comprendre, madame, » répondit Brissonnet, après un nouveau silence. « En effet vous avez dû croire cela de moi. Je l’aurais cru moi-même d’un autre. Mme de Méris est veuve. Elle est charmante. Tout homme serait fier, d’être distingué par elle et de lui donner son nom. Il eût été trop naturel que cette ambition fût la mienne… » Puis, d’une voix assourdie, il continua : « Je ne l’ai pas eue… Maintenant que vous me parlez, mes yeux se dessillent. La vérité de ma situation m’apparaît… Mes assiduités auprès de Mme de Méris semblaient traduire des sentiments queje n’avais pas pour elle. Je professe à son égard le plus profond respect. Mais, je ne l’aime pas et je n’ai jamais pensé qu’elle pût me faire l’honneur de m’accorder sa main… Vous m’affirmez que, dans ces conditions, le parti que je me préparais à prendre, qui était de suspendre presque complètement mes visites chez elle, risquerait d’aggraver les choses. Je ne saurais vous prouver mon entière, mon absolue bonne foi, madame, plus clairement qu’en vous disant : Dictez-moi vous-même ce que vous jugez que je dois faire, je le ferai… Je tiens trop à votre estime… et à celle de Mme de Méris. Rien ne me coûtera pour conserver l’une et l’autre… » – « Je n’ai pas qualité pour vous donner un conseil, monsieur, » repartit Madeleine. « Mais de plus autorisés que moi ont pris les devants… Vousmême, ne nous avez-vous pas rapporté l’autre jour, à ma sœur et à moi, une conversation que vous avez eue avec le général de Jardes ? Ce chef si distingué vous a dessiné le plan de votre avenir. Vous hésitiez, m’avez-vous dit, à suivre son avis. Cependant vous en reconnaissiez la sagesse… » – « Si je vous entends bien, madame, vous voulez dire que je devrais reprendre du service, et m’en aller très loin de Paris, pour très longtemps ?… » – « C’est la plus sûre manière d’empêcher que l’on ne continue de parler, » répondit Mme Liébaut. Sa voix aussi s’était un peu altérée. Son émotion croissante ne l’empêcha pas d’insister : « Même dans une difficulté où il s’agit de ce que j’ai de plus cher, la réputation de ma sœur, je me serais fait un scrupule de seulement mentionner cette solution, si l’autorité de M. de Jardes ne m’était une garantie qu’elle est aussi très conforme à votre intérêt… – « Je vous remercie de votre sollicitude, » interrompit Brissonnet. L’irritabilité des hommes nés pour l’action et qui se dominent malaisément, avait passé dans cette trop vive réplique, et surtout l’ironie douloureuse de la passion méconnue. – « Oui, madame, » reprit-il, « je vous remercie… Vous serez obéie. En sortant de chez vous, j’irai chez M. de Jardes… Ma demande pour le Tonkin sera signée dès ce soir… D’ici là, je me retirerai en province, chez mes parents. J’ai à leur dire adieu avant un nouvel exil, qui finira, Dieu sait quand… On ne me verra plus dans le monde de Mme de Méris, et le motif de mon absence sera d’un ordre si professionnel qu’il évitera les commentaires… Vous avez raison. Quand un homme d’honneur a commis des imprudences, même à son insu, il se doit de les racheter… Ce n’est que juste… Et pourtant, non, » continua-t-il plus âprement, « ce n’est pas tout à fait juste. Il y a une trop grande disproportion entre les torts d’attitude que j’ai pu avoir et le sacrifice que je vais accomplir… Ah ! madame, » et son accent se fit déchirant, … « laissez-moi du moins, avant de m’en aller, vous avoir dit quelque chose encore… Permettez-moi de vous raconter une histoire… l’aventure d’un de mes amis… d’un soldat comme moi… Il avait rencontré une femme accomplie ; une, de ces créatures idéales comme on rêve d’en avoir eu une, enfant pour mère, frère pour sœur, adolescent pour fiancée, homme pour épouse… Cette femme, elle, n’était pas libre… Malgré son existence passée tout entière dans des compagnies peu scrupuleuses, mon ami n’était pas de ceux qui se font un jeu de troubler la paix d’un ménage… S’il éprouva aussitôt pour cette femme une sympathie passionnée, il se jura à lui-même, non seulement de ne jamais la lui dire, mais de ne pas la lui montrer… Et il s’est tenu parole, des jours, des semaines, des mois… Celle qu’il aimait avait une sœur qui lui ressemblait, dans de certains moments, à les prendre l’une pour l’autre… L’insensé dont je vous raconte le malheur avait bien tenu son serment. Mais précisément parce qu’il se sentait, ou croyait se sentir assez d’énergie, pour le tenir jusqu’au bout, il s’était laissé aller à vivre dans le milieu de celle qu’il aimait… Je vous ai dit que c’était un insensé, mais c’était aussi un homme qui savait aimer, je vous le jure… Ses bonheurs étaient de respirer dans le même air que cette femme, de la rencontrer et d’entendre sa voix, de causer avec elle et de découvrir à chaque nouvelle occasion un prétexte de plus pour justifier à ses propres yeux le culte qu’il lui avait voué… Il eût été complètement heureux, dans cet amour sans espoir, s’il avait pu venir chez elle tous les jours et demeurer en sa présence, sans lui parler, à la contempler, l’écouter parler, penser, sentir… Ces visites quotidiennes lui étaient interdites. D’autres lui étaient permises, – du moins il crut qu’elles lui étaient permises, – à cette sœur dont la quasiidentité de traits avec celle qu’il aimait était si saisissante… Mon ami se laissa aller, sans réfléchir, à cette tentation de tromper par cette ressemblance la passion qui le dévorait. Il prit l’habitude de se rendre au théâtre, en soirée, à la promenade, partout où il était sûr de rencontrer cette sœur, sur le visage de laquelle sa rêverie reconnaissait, – avec quelle émotion, – cette grâce adorable dont il était épris, pas tout à fait la même, mais si pareille !… Et puis, une heure vint où même cette pauvre joie lui fut interdite. Alors il lui fut insupportable que les motifs auxquels il avait cédé fussent méconnus de la seule personne à l’opinion de laquelle il tînt… Pour la première et la dernière fois, il manqua à la parole qu’il s’était donnée lui-même… Qu’il ne s’en aille pas madame, sans emporter cette consolation que vous lui avez pardonné et que vous l’avez compris. » – « J’ai compris, monsieur Brissonnet, » répondit la voix de Madeleine, toute frémissante, et comme cette preuve de son émotion fit mal à Agathe « J’ai compris que vous m’avez parlé comme personne ne m’a jamais parlé, comme personne ne me parlera jamais. Vous avez oublié que je suis mariée et mère. Vous n’avez respecté en moi ni mon mari ni mes enfants. Vous m’avez pour toujours empoisonné le souvenir de relations que j’avais crues simples, honnêtes, droites. Et elles ne l’étaient pas !… Adieu, monsieur, je vous demande de partir d’ici, sans ajouter un seul mot… Vous ne voudrez pas m’avoir obligée d’appeler… » – « Madame !… » s’écria le jeune homme avec une supplication. Puis, éclatant en sanglots : « C’est vous qui me répondez ainsi, vous, vous !… Ah ! malheureux ! Pourquoi ne me suis-je pas tu jusqu’au bout ? Pourquoi n’ai-je pas emporté avec moi un secret que j’avais si bien caché ? Madame, je vous en conjure, ne dites pas, ne pensez pas que je ne vous ai pas respectée ! N’ayez pas peur de moi surtout !… Ne me faites pas cet affront !… Permettez-moi de vous expliquer !… »