Houston, Texas, États-Unis.

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Houston, Texas, États-Unis.Située au croisement d’un gigantesque réseau d’oléoducs, Houston se prévalait d’être la capitale mondiale de l’énergie. Au cœur de la ville, un gratte-ciel de style néo-gothique surplombait tous les autres. Cette construction extravagante et mégalomane abritait le siège de l’entreprise CorFox. La nuit était tombée depuis bien longtemps et seul le dernier étage de la tour était illuminé. Derrière les vitres opaques et blindées, une vingtaine d’hommes conversaient. De l’extérieur, on n’apercevait que leurs ombres. Ils étaient assis autour d’une longue table ovale présidée par un vieillard à l’échine courbée, Cornelius Edwin Fox III, l’une des plus importantes fortunes du pays. Le milliardaire à la mine austère était à la tête d’un empire hérité de son père. Tout au long de sa vie, il avait œuvré pour transformer l’entreprise pétrolière familiale en un vaste conglomérat. La société CorFox était maintenant active dans de nombreux secteurs : l’armement, le génie civil, l’extraction minière, les médias, l’aéronautique et l’espace. Pour réaliser cette transformation, le richissime héritier avait dû changer le système politique et économique en profondeur. Afin d’y parvenir, à la mort de son père, Fox avait décidé de chasser en meute. Patiemment, pendant des décennies, il avait identifié, approché et séduit la quintessence des entrepreneurs sans foi ni loi de son pays. Autour de Fox, ils formaient un groupe informel très secret, le New American Dream. Ce think tank, qui n’avait aucune existence officielle, se réunissait une fois l’an. Chacun avait pris des mesures draconiennes pour se rendre à Houston dans la plus grande discrétion. La plupart des membres œuvraient dans les mêmes secteurs que CorFox, mais aussi dans l’industrie pharmaceutique, l’agrochimie, l’informatique, les biotechnologies, la banque ou l’assurance. Pendant une journée, ils laissaient libre cours à leur imagination pour décrire les futurs marchés qu’ils pourraient se partager et surtout pour dresser la liste des entraves qu’il leur faudrait éliminer pour y accéder. Ils savaient mettre de côté leurs différences pour mener à bien, ensemble, leurs funestes desseins. Cette édition était très spéciale pour les membres du New American Dream. Elle était la dernière du vingtième siècle et marquait le début d’un nouveau cycle. Un siècle neuf s’ouvrait et ils allaient tout faire pour couvrir cette page blanche d’une encre à leur couleur, noire. Un Siècle noir. En ce jour, ils célébraient aussi la victoire du nouveau président américain, élu la veille. Depuis la création du New American Dream, ils agissaient toujours dans les coulisses de chacune des élections, mais c’était la première fois qu’ils hissaient au pouvoir un personnage aussi stupide et docile. Pendant quatre ans, voire huit avec de la chance, ils seraient les véritables maîtres de la Maison Blanche. Profitant de cette occasion unique, chacun des participants avait présenté un plan pour les enrichir davantage dans les années à venir : invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, envolée des prix du pétrole, affaiblissement des classes moyennes et des États par le crédit à bas prix, déplafonnement des contributions aux partis politiques, privatisation des grandes fonctions de l’État, pillage du système bancaire, construction du bouclier antimissile… Avant de réaliser leurs rêves, les membres du think tank étaient conscients qu’un dernier rempart pourrait encore se dresser contre eux : les peuples. Ils s’inquiétaient de la montée des mouvements de résistance en tout genre – activistes, altermondialistes, zadistes, etc. – qui pourraient exploiter la colère et les frustrations pour déclencher des révolutions en s’appuyant sur les réseaux sociaux naissants. L’abrutissement et le nivellement par le bas des masses étaient la contre-mesure la plus claire : l’accès à l’éducation et à la culture devait être restreint aux élites. Sans intelligence ni discernement, pas de résistance possible. Pour prendre le problème à sa racine, il faudrait aussi progressivement museler les journalistes d’investigation en coupant leurs budgets, isoler et faire souffrir les lanceurs d’alerte, appauvrir les artistes en rendant gratuites leurs productions, pervertir l’usage d’Internet par le commerce, le divertissement et l’ego, mettre en place une surveillance de masse pour traquer les opposants au système. Parmi toutes ces cibles, les écologistes constituaient la principale menace. Pour l’instant les membres du New American Dream et leurs affiliés détenaient la parade en les présentant soit comme de dangereux intégristes radicalisés soit comme des ringards passéistes et moralistes, opposés à la croissance économique et au confort. Et si cela n’était pas suffisant, ils les englueraient dans des discussions technocratiques sans fin. Chiffres, scénarios, négociations internationales et normes calmeraient leurs dernières ardeurs. Mais les écologistes demeuraient tout de même dangereux car sur le fond ils avaient raison. Le mode de vie des humains – qui profitait tant à la santé de leurs entreprises – était incompatible avec les limites et les ressources finies de la Terre ; et cela commençait à se voir. Cornelius Fox, qui clôturait traditionnellement les conventions annuelles du New American Dream, allait justement s’exprimer sur un sujet connexe. Pour cette édition très spéciale, il leur avait réservé une surprise de taille. – Les États-Unis doivent retourner sur la Lune. Le vieil homme déclencha une vague de rires. – Nous y retournerons pour exploiter le plus miraculeux des eldorados, compléta-t-il très sérieusement. Instantanément, le silence se fit autour de la table. Derrière Fox, sur l’écran, apparut en lettres dorées le symbole d’un élément chimique : 3He. – L’hélium 3, quasiment inexistant sur Terre, est présent dans des proportions beaucoup plus importantes à la surface de la Lune. La maîtrise de cette ressource sera le grand enjeu stratégique du vingt-et-unième siècle et des suivants, résuma Cornelius Fox. Le jeune Mike Prescott écoutait avec attention la présentation de son patron. Celui-ci exposa avec précision chacun des points du plan que Prescott avait élaboré. Tout était d’une logique implacable : l’humanité franchirait d’ici quelques décennies le fameux pic de Hubbert1 et verrait inexorablement le déclin de la production d’énergies fossiles. Parmi les alternatives envisageables, les énergies dites renouvelables ne pourraient subvenir seules aux besoins des Terriens énergivores. Les réacteurs nucléaires par fission n’étaient pas non plus une option généralisable à cause des déchets radioactifs et du risque de prolifération militaire. Selon Fox, seuls les réacteurs à fusion pouvaient constituer une solution durable et l’hélium 3 en était le combustible le plus fiable, mais aussi le plus rare. – Un kilogramme d’hélium 3 lunaire serait évalué à plus d’un million de dollars, ce qui en ferait l’une des matières premières les plus chères au monde, poursuivit Fox. Dans ces conditions, l’exploitation minière de la Lune serait même extrêmement rentable. Les hommes d’affaires se regardèrent avec des yeux emplis de cupidité. Un tel projet aurait certainement des retombées pour chacun d’eux. – Si nous en contrôlions l’accès, les États-Unis continueraient à dominer le monde pour de nombreux siècles, conclut-il. Mais nous devons agir vite car les Chinois convoitent le même objectif. Ce sera l’une des missions de notre nouveau président : retourner sur la Lune avant eux. L’intervention de Cornelius Fox clôtura cette longue journée sous une pluie d’applaudissements. Il se tourna vers Mike Prescott, son conseiller. – Prescott, votre hélium 3 est la meilleure idée que l’on m’ait jamais proposée ! Le jeune homme savoura ce compliment. Pour lui, à peine trentenaire, c’était un honneur d’avoir pu participer à cette réunion historique du New American Dream. Il devait maintenant aider le nouveau président à retourner sur la Lune. 8 ans plus tard
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