Je m’éveillai avec le dos endolori et le bras engourdi par la douleur. Leo dormait blotti contre moi, refusant de me quitter d’une semelle depuis la veille. Avant de s’endormir, il avait déclaré avec un sérieux touchant qu’il veillerait sur moi toute la nuit. L’évocation de ses paroles m’arracha un sourire attendri.
Avec précaution, je parvins à le déplacer sans l’éveiller. Il n’était pas encore huit heures et je songeai qu’il valait mieux préparer le petit-déjeuner avant qu’il ne s’agite. Dans la cuisine, je restai un instant immobile, hésitant sur la manière d’accommoder des crêpes avec un seul bras valide.
Alors que je sortais les ingrédients, les souvenirs de la veille me revinrent avec une intensité douloureuse. Tout semblait si irréel que j’aurais pu croire à un cauchemar, n’eût été mon bras en écharpe et l’élancement persistant de ma plaie.
Je revis ma panique à l’hôpital, au moment de mon réveil. Le médecin et l’infirmière avaient dû me retenir pour m’apaiser. On m’avait expliqué que la balle était restée logée dans mon épaule, mais sans causer de dommages irréparables. La chance m’avait souri : un centimètre plus bas, et mon cœur aurait été atteint. L’opération avait consisté à retirer le projectile, nettoyer la blessure et recoudre les chairs. On m’avait ensuite prescrit des antibiotiques et des analgésiques, en m’ordonnant de garder le bras surélevé.
Alors que je m’efforçais de battre la pâte, je pensai à l’homme qui s’était précipité pour me sauver. Lui seul avait agi, quand ma famille se montrait indifférente à ma sécurité. Je décidai qu’il méritait mes remerciements.
Un coup frappé à la porte me tira de mes pensées. Intriguée, je l’ouvris avec prudence. L’homme de la veille se tenait devant moi. Ses yeux bleus, d’une intensité troublante, furent la première chose que je remarquai. Hier, absorbée par la douleur et le choc, je n’avais pas perçu sa beauté frappante : une haute stature, une carrure athlétique sans excès, une mâchoire volontaire et des cheveux bruns ébouriffés qui lui donnaient un charme désinvolte.
— Salut, dit-il avec un sourire éclatant. Puis-je entrer ?— Oui, bien sûr, répondis-je en m’écartant.
Il jeta un coup d’œil à ma maison, et sa voix grave résonna :— Jolie demeure.— Merci, murmurai-je. J’étais en train de préparer des crêpes. Vous en voulez ?
Il accepta d’un signe et je l’installai à la cuisine. Avant que je ne reprenne mes gestes maladroits, il posa une main légère sur la mienne.— Nous ne nous sommes pas présentés hier. Je m’appelle Logan.
Il effleura le dos de ma main de ses lèvres, et je sentis le rouge me monter aux joues, peu accoutumée à ce genre d’attention.— Ava, balbutiai-je.— Je le sais déjà, répondit-il avec un clin d’œil amusé, en s’asseyant à l’îlot.
Sa désinvolture me déstabilisa. Je n’avais jamais rencontré un homme qui dégageât à la fois tant d’assurance et de chaleur. Pour masquer mon trouble, je changeai de sujet.— Alors, Logan… que faisiez-vous à l’enterrement de mon père ?
Il rit doucement.— Une menace avait été signalée. Comme votre père est mort à cause d’elle, notre chef voulait que nous soyons présents au cas où la famille serait à son tour visée.— Vous êtes donc policier ? Je connais presque tous les agents du coin, pourtant je ne vous avais jamais vu.— J’ai été muté récemment, expliqua-t-il. Le travail m’a accaparé, je n’ai guère eu le temps de nouer des liens.
Je le remerciai d’un sourire.— Alors, tu peux me compter parmi tes amis. D’ailleurs, je pensais déjà ce matin à te retrouver, pour te dire merci. Tu m’as sauvé la vie hier.
Il secoua la tête, l’air faussement modeste.— Je n’ai fait que mon devoir. Et puis, ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de tenir dans ses bras une femme aussi belle, même si elle s’évanouit à la vue de son sang.
Sa remarque me fit rire malgré moi. Sa présence avait quelque chose de léger, d’apaisant, comme une brise nouvelle dans une vie trop souvent étouffée par l’indifférence.
Nous partageâmes le café et les crêpes, conversant avec une aisance qui me surprenait moi-même. J’avais rarement été aussi détendue auprès de quelqu’un, hormis Leo. Au bout de trois quarts d’heure, Logan prit congé. Nous échangeâmes nos numéros, bien que je doutasse de le revoir un jour. Ce n’était pas dans mes habitudes de répondre aux hommes ou de leur ouvrir une place dans ma vie.
Je venais à peine de débarrasser la table qu’un nouveau coup retentit à la porte. Persuadée qu’Logan avait oublié quelque chose, j’ouvris… et me figeai. Harry se tenait là.
La douleur me transperça comme une lame. Son visage raviva l’amertume de l’abandon, l’image de l’homme qui m’avait laissée derrière lui pour protéger sa chère Maya. Tout en moi se contracta. Je n’étais plus rien à ses yeux, et désormais il n’était plus rien aux miens.
Harry était mort pour moi. Et l’on n’aime pas un mort.