II
Mon locataire !
C’était le mot que Trip avait maintenant sans cesse à la bouche, fond de ses entretiens avec ses voisins, qui, pour se moquer quelquefois de sa fierté d’avoir un locataire, n’en écoutaient pas moins ses histoires et les discutaient entre eux.
Elle était cependant bien simple, la vie de ce locataire, mais précisément cette simplicité frappait ces voisins et faisait travailler leur imagination que la curiosité surexcitait.
Lorsqu’il était à son atelier, il travaillait du matin au soir, sans sortir jamais, sans jamais recevoir personne, et cela était déjà une bizarrerie : le sculpteur qui l’avait précédé dans cette maisonnette recevait des modèles, hommes et femmes, son praticien, ses mouleurs et quelquefois des amis qui faisaient retentir l’atelier des éclats de leurs discussions ou de leurs rires. C’était vivant là-dedans et jeune ; on s’y amusait ; maintenant il semblait que ce fût mort ou qu’on s’y livrât à des besognes inconnues qui exigeaient le silence et le mystère ; le soir et quelquefois même la nuit, on voyait des lueurs fantastiques de couleurs bizarres éclairer le châssis vitré et souvent des flammes rouges s’échappaient de la cheminée. Quelle cuisine faisait-on là ?
En tout cas, ce n’était pas celle d’honnêtes gens. En effet, le soir, sa journée finie, il dînait chez un marchand de vins de l’avenue de Saint-Ouen, et on pouvait le voir dans la salle commune, tout seul à une petite table, n’adressant la parole à personne le premier, mais répondant par quelques mots quand on lui parlait, ce qui d’ailleurs était rare ; si ces dîners, composés de l’ordinaire du marchand de vins, n’étaient pas des festins, ils étaient cependant suffisants pour qu’il n’eût pas besoin de souper le soir. Quant au déjeuner, on savait que Trip le lui portait en rentrant, tantôt une portion prise chez le marchand de vins, tantôt un morceau de jambon venant de chez le charcutier, et que, en travailleur zélé qu’il était, il mangeait dans son atelier sur un coin de table, en compagnie de son chat jaune, buvant tout simplement un verre d’eau. Trip avait assez parlé de ce verre d’eau pour que tout le monde connût ce trait caractéristique, et ce n’était pas celui qui paraissait le moins inexplicable : on boit de l’eau quand on n’a pas de quoi se payer une bonne bouteille, ou plus modestement un canon, et ce n’était pas son cas. En lui, rien n’indiquait qu’il fût gêné, ou gagnât mal sa vie ; à preuve les cinq sous de foie et les trois de lait qu’il dépensait tous les jours pour son chat ; avec huit sous on peut se payer un demi-litre à seize.
Si encore il avait été malade, on aurait compris cette abstinence ; quand on n’a pas d’estomac, le vin peut être mauvais, mais il n’y avait qu’à le regarder marcher d’un pas ferme et léger dans la rue ; ou bien il n’y avait qu’à le voir aller et venir autour de son atelier, vêtu d’une longue blouse noire, pour être certain que c’était un gaillard solide qui ne connaissait pas la maladie.
Des remarques plus singulières encore que celles-là entretenaient les commentaires des bavards qui s’occupaient de lui : la rue Championnet n’étant point assez habitée pour qu’on y pût vivre perdu dans la foule comme en plein Paris. Ainsi il ne recevait jamais de lettres ; des fournisseurs déposaient pour lui chez Trip des feuilles de métal, des produits chimiques ; le charbonnier apportait souvent du coke, le facteur n’apportait jamais rien : n’était-ce pas extraordinaire chez un homme qui travaillait et qui devait par conséquent avoir des clients avec lesquels il entretenait des relations ? Et cependant, de même que ces clients ne venaient jamais le voir, de même ils ne lui écrivaient jamais. Alors, pour qui travaillait-il ?
Sa façon de travailler était bien extraordinaire aussi. Quelquefois, durant une semaine, il ne quittait pas son atelier, y vivant, y couchant, et du dehors on pouvait voir ses fenêtres éclairées de ces lueurs qui paraissaient fantastiques, surtout parce qu’on voulait qu’elles fussent telles. Puis il disparaissait et restait absent pendant des périodes tout aussi longues, et cela sans avoir prévenu Trip et sans lui avoir dit quand il rentrerait.
Où allait-il ? Travailler en province. C’était la réponse que trouvaient ceux qui lui étaient bienveillants, Trip tout le premier. Mais s’il en était ainsi, comment ne recevait-il pas de lettres avant ces départs ?
Ceux qui ne se rangeaient pas parmi les bienveillants avaient une autre explication qui paraissait plus invraisemblable en expliquant tout : les absences, les lueurs qu’on voyait la nuit dans son atelier, les plaques de métal qu’on lui apportait, enfin, les mystères de sa vie. Naïfs ceux qui croyaient à l’émailleur, faux-monnayeur tout simplement ; c’était de la fausse monnaie qu’il fabriquait lorsque ses vitres flamboyaient la nuit, et c’était pour écouler cette fausse monnaie qu’il voyageait en province et à l’étranger.
Une fois qu’il avait donné en payement une pièce d’or étrangère, on avait cru le prendre en flagrant délit ; et bien que cette pièce portée à un changeur de l’avenue de Clichy eût été reconnue bonne : un Franz-Joseph valant huit florins d’Autriche, la légende du faux-monnayeur n’en avait pas moins suivi son cours : à la vérité on ne le dénonçait pas, mais on savait à quoi s’en tenir.
Est-ce que, s’il n’avait pas été un faux-monnayeur, c’est-à-dire un homme qui gagne ce qu’il veut, il aurait dépensé huit sous par jour pour un chat ? Est-ce que, lorsqu’il venait à son atelier, il serait arrivé en fiacre, comme il le faisait presque toujours, gaspillant ainsi trente-cinq sous pour ne passer quelquefois qu’une heure au travail ?
Cependant comme les légendes, si bêtes qu’elles soient, sont rarement acceptées sans opposition, il y avait d’autres curieux qui, par esprit de contradiction, n’admettaient pas qu’il pût être faux-monnayeur. Sorcier, oui, et cela n’était pas difficile à démontrer, mais faux-monnayeur, jamais de la vie. Les preuves de sa sorcellerie étaient nombreuses, et sans les ramasser toutes, rien que par les bêtes dont il s’entourait, il était bien sorcier, et ne pouvait être que cela : son chat jaune d’abord, qu’il avait, par des sortilèges, obligé à abandonner son ancien maître en lui donnant la puissance diabolique qui lui avait permis de se guider à travers le cimetière pour venir du boulevard de Clichy à la rue Championnet ; puis un bouvreuil qui, un beau jour d’automne, sans qu’on sût d’où il venait, s’était abattu dans l’atelier, où, depuis, il était resté apprivoisé et mêlé à toutes les diableries qui s’accomplissaient là mystérieusement. Des gens, en coupant de l’herbe dans le terrain, avaient vu, par la porte ouverte, ses bêtes dans l’atelier, et leurs attitudes disaient bien qu’il ne s’agissait pas de bêtes naturelles. Lui allait et venait devant son four à la gueule rouge, il avait les yeux couverts de lunettes en fil de fer, sûrement pour n’être pas empoisonné par ses drogues, et avec une longue pince il faisait cuire sa cuisine infernale. Les animaux l’assistaient : le chat, assis gravement sur le derrière, la queue enroulée autour des pattes ; le bouvreuil perché, le plus souvent sur la corniche de la hotte du four, sifflant là des airs de sorcellerie ; il n’y a pas besoin d’être savant pour reconnaître cette musique-là qui est l’accompagnement obligé des opérations magiques, et tous ceux qui l’avaient entendu ne pouvaient pas s’y tromper ; et puis il s’appelait Piston, ce qui n’était pas moins significatif.
Quand on parlait à Trip du faux-monnayeur et du sorcier, il haussait les épaules et ne répondait que par des plaisanteries ; mais quand ou le poussait pour qu’il donnât des preuves de l’un ou de l’autre de ces deux métiers, il se fâchait, et avec toute l’éloquence dont il était capable, il répétait que son locataire était émailleur et rien que cela : sur des plaques de cuivre il peignait, avec des couleurs en poudre délayées dans de l’eau, des personnages, des arbres, des prairies, des monuments, et ensuite il les passait au four où ces couleurs fondaient. Mais ces dénégations et ces explications restaient sans effet : il était payé pour parler ainsi, le père Trip, et il ne gagnerait pas honnêtement son argent s’il avouait la fausse monnaie ou la sorcellerie ; il avait ordre de dire émailleur, il disait émailleur. Mais qu’est-ce que c’est qu’un métier qui s’exerce sans qu’on voit jamais venir des acheteurs ?
Et cependant, il avait raison, le père Trip : émailleur son locataire, réellement peintre émailleur, car il y en a encore, et si nous ne sommes plus au temps où les Pénicaud, les Limousin, les Courteys donnaient ces beaux émaux peints qui comptent parmi les œuvres d’art les plus remarquables du XVIe siècle, ni à celui où les Petitot signaient leurs jolis portraits, nous ne sommes plus à l’époque où l’art de l’émail peint était complètement abandonné ; des artistes de talent, Popelin, de Courcy, Meyer, de Serre, renonçant à suivre les petits peintres du siècle dernier, ont renoué la tradition des grands émailleurs français ; et il en est parmi eux de nouveaux venus : Grandhomme, Garnier, à qui il ne manque pour recommencer Léonard Limousin que d’être connus du grand public, ou soutenus par un homme d’initiative qui fasse pour l’émail ce que Deck a fait pour la céramique.
C’était de ceux-là que procédait le locataire de Trip, et quand le soir les vitres de son chalet s’éclairaient de lueurs fulgurantes, il ne travaillait ni à la fausse monnaie ni à la sorcellerie, mais il passait simplement au feu ses émaux peints.