IILa Moscovite Barbara Grosko est une grande et plantureuse femme d’une cinquantaine d’années. Blonde aux cheveux longs, faisant fi de maquillage, elle a des yeux bleus d’une grande pureté, mis plus encore en valeur par son teint d’un blanc laiteux. Elle possède cet indicible charme slave, cette froideur qui, à l’opposé, réchauffe le cœur – et pas seulement le cœur – des hommes qui croisent son chemin. Les présentations faites, je l’emmène à mon bureau, où je la laisse seule le temps de descendre aux cellules chercher le voleur.
Vladimir Korovak a digéré son interpellation musclée. S’il subsiste une bosse à son front, je lis dans son regard une indéfectible détermination à ne pas se laisser manipuler, que ce soit physiquement ou verbalement. Hélas pour lui, il en faut plus pour m’intimider ou me décourager. Requérant l’assistance de personnels présents au commissariat, c’est encadré de deux solides policiers que, menotté, il est conduit au troisième étage. Une menotte est défaite, libérant une main, mais est aussitôt refermée sur un anneau fixé dans la maçonnerie. Il ne bougera que lorsque je le déciderai !
Les yeux mi-clos, il sonde la femme qui patientait, debout, regardant par la fenêtre les toits du quartier, au-dessus desquels, de rares nuages n’en donnent que plus de valeur au ciel azur, qui dans moins d’une heure sera noir. S’en apercevant dans le reflet de la vitre, elle se retourne vers nous et opte pour l’indifférence plutôt que pour une guerre des regards perdue d’avance. Parce qu’il faut bien que ses mirettes se posent sur un point, elle les pose sur moi. Je remarque alors une petite lueur qui souligne que je suis à son goût. Si un récent sondage indique que les femmes craquent pour les bad boys, ce ne sont pas le blouson noir, les épaules de lutteur, et la bosse au front de son compatriote qui la feraient fondre ou se pâmer.
Je la prierais bien de s’asseoir, mais il est évident qu’elle ne veut pas voisiner avec le dur à cuire. En raison de l’exiguïté du bureau, il n’y a pas de point plus éloigné que celui où elle se tient. Ayant anticipé mon invitation, elle me fait comprendre d’un hochement de tête qu’elle préfère rester à l’endroit où elle se tient.
Avant de procéder à l’interrogatoire, nous devons respecter les dispositions légales :
— Madame Grosko, demandez à ce monsieur s’il souhaite que quelqu’un soit averti de sa présence dans nos locaux. Demandez-lui aussi s’il veut qu’un médecin l’examine, et s’il connaît un avocat qui assurera sa défense. Sinon, il lui en sera désigné un d’office.
À peine a-t-elle prononcé quelques syllabes qu’il l’interrompt en persiflant entre ses lèvres tout juste entrouvertes. S’il était un personnage de dessin animé, ses billes marron lanceraient des éclairs.
Levant la tête vers la femme, d’un haussement des sourcils je lui signifie de me traduire la riposte du Russe.
— Je ne répéterai pas ce qu’il a dit. C’est… c’est indécent.
— Ne vous laissez pas démonter, et surtout n’entrez pas dans son jeu en répondant de la même manière. Expliquez-lui calmement qu’il a tout à perdre à ne pas répondre.
Elle répète sa première tirade, sans qu’il ne la coupe cette fois. Quand elle a terminé, il grommelle quelques mots, qu’elle me rapporte.
— Il ne veut ni médecin, ni avocat. Et il ne connaît personne à Quimper. Je ne vous dis pas ce qu’il a ajouté, parce que, là encore, c’est trop grossier.
— Eh bien je vais requérir un avocat.
Je m’y attendais, aussi avais-je préparé la liste des avocats de permanence. Répondant dès la troisième sonnerie, Maître de La Bonchesse garantit qu’il sera rapidement parmi nous. Il ne reste plus qu’à l’attendre.
*
L’homme de loi a effectivement fait fissa pour nous rejoindre. À peine âgé de trente ans, costumé et cravaté, il lance un bonsoir à la cantonade avant de s’inquiéter de l’identité de son client :
— Comment vous appelez-vous ?
— Il se nomme Vladimir Korovak. Je réponds à sa place, puisqu’il ne semble pas parler notre langue.
— Ceci complique les choses, fait-il en se rembrunissant. Que reprochez-vous à mon client ? Quel est le motif de son inculpation ?
— Il a été pris en flagrant délit de vol dans un supermarché. Ce n’est pas réellement un délit majeur, mais ce qui nous intrigue, c’est l’importante somme d’argent qu’il avait sur lui. J’agis sous commission rogatoire, la vice-procureure Juliette Trodat désirant savoir d’où provient cet argent.
— Seulement cela ! fait-il agacé, ou simulant de l’être.
— Oui. Nous pouvons cependant raisonnablement penser que ce simple vol à l’étalage est anecdotique. Ce qui l’est moins, ce sont les cinq mille cinq cents euros en espèces qu’il détenait. Je vous présente madame Grosko. Votre client étant russe, elle est chargée de la traduction.
Se tournant vers Barbara Grosko, il n’y va pas par quatre chemins.
— Dites-lui de ne pas répondre aux questions. Et ajoutez que je le verrai au tribunal, le jour du jugement. Au revoir.
Sans attendre qu’elle s’y plie, il tourne les talons et disparaît. Trentenaire, mais déjà vieux briscard, il a tout compris du système pour se faire du fric. C’est énervant, cette attitude très courante chez les hommes de loi. En l’espace de deux minutes de présence, que l’on peut aussi calculer à environ une demi-heure entre le moment où il a déserté son étude et son retour, il vient de se mettre près de trois cent cinquante euros dans la poche. Ça fait cher la minute pour le contribuable, quand on considère qu’il arrive que les avocats ne se déplacent parfois même pas pour assister au jugement. Et tout cela pour dire quoi ? Pour conseiller au “client” de se taire. Belle défense, à défaut de plaidoirie. Et encore, la Sécurité sociale a fait l’économie d’une consultation médicale…
Après que Barbara Grosko ait expliqué à Korovak qui était le coup de vent, nous pouvons enfin entrer dans le vif du sujet.
Je le scrute quelques secondes, avant de tourner la tête vers la traductrice.
— Tout d’abord, demandez-lui d’où provient l’argent qu’il avait sur lui.
Elle a tout juste proféré quelques syllabes que son compatriote durcit les traits de son visage et crache dans sa direction, le mollard atteignant la cible au niveau du nez. Formulant dans la foulée ce qui doit être une volée d’insultes, il la toise durement. Choquée, elle recule au plus loin qu’elle le peut, tandis que je me lève pour lui donner un paquet de mouchoirs en papier.
— Bon, si c’est comme ça, on remet l’interrogatoire à demain matin. Une nuit au frais, seul dans une cellule, le fera peut-être réfléchir. Vous pourrez vous libérer, madame Grosko ?
Tout en s’essuyant avec dégoût et en jetant deux mouchoirs roulés en boule dans la corbeille, elle réfléchit avant d’annoncer :
— Oui… non… je n’ai pas vraiment envie de revoir ce porc !
— Je peux vous comprendre. Néanmoins, ce serait indispensable. Soyez tranquille, je prendrai des dispositions pour que pareille mésaventure ne se reproduise pas.
Elle hésite avant d’abonder :
— D’accord pour demain. À quelle heure voulez-vous que je vienne ?
— 8 heures, c’est possible ?
— Oui, je serai ponctuelle.
Pour sortir, elle doit inévitablement passer à proximité de Korovak, et cela lui est insupportable. J’ai une astuce pour lui éviter cette épreuve.
— Voici une feuille blanche. Inscrivez en russe qu’il ne se rend pas service en refusant de répondre à nos questions, et qu’en temps voulu le juge tiendra compte de son attitude pour corser son verdict, ou au contraire faire preuve de clémence. Notifiez-lui aussi sa garde à vue au motif de vol à l’étalage. Je vais demander de l’aide pour l’emmener assister à la fouille de sa voiture.
Tandis qu’elle s’exécute, j’appelle l’accueil du commissariat pour quémander l’appui de deux costauds, et ensuite la vice-procureure Juliette Trodat. La représentante du parquet ne tique pas lorsque j’évoque la poursuite de la garde à vue. Les interrogations quant aux cinq mille cinq cents euros, demeurant, et la quasi-certitude que si nous relâchons Korovak nous ne le reverrons pas de sitôt, voire plus jamais, sont d’inébranlables arguments. Ma suggestion de la fouille du véhicule emporte également son assentiment.
Un peu plus tard, les deux mêmes policiers que plus tôt se pointent pour escorter Vladimir Korovak jusqu’à un fourgon, dans la cour du commissariat. Avant de les rejoindre, je raccompagne Barbara Grosko vers le rez-de-chaussée.
*
Le parking s’est considérablement vidé. Il ne doit plus rester que les véhicules des employés de la grande surface et de la galerie marchande, ainsi que ceux des traînards qui, après le travail, se souviennent que, chez eux, frigo et placards sont vides. Dans le fourgon, nous parcourons à allure réduite les travées du parking, à la recherche d’une Alpha Roméo. Lorsque nous en voyons une, j’appuie sur la commande d’ouverture à distance. Si le premier essai est infructueux, le deuxième est le bon. Répondant à la pression de mon pouce sur la partie plastique de la clé, les feux de détresse d’une Giulietta grise clignotent. Nous nous garons à proximité de la belle italienne immatriculée dans le Morbihan, et en approchons tous les quatre.
Le coffre ne recèle rien qu’un bidon d’huile moteur et un autre de liquide de refroidissement, rangés dans un carton pour éviter qu’ils ne se baladent ou ne perdent leur contenu si d’aventure ils se renversaient.
Dans l’habitacle, un pull-over est posé sur le siège passager. Dans la boîte à gants, outre une petite boîte d’ampoules pour les éventuelles défections des phares, veilleuses, ou clignotants, il y a quelques papiers. Ce sont bien sûr ceux-ci qui suscitent ma convoitise. Je compte trois reçus de la Western Union, tous au nom d’un bénéficiaire en Russie, en la ville de Novossibirsk. Il y a également neuf contrats de location de meublés, sur plusieurs villes de la région, à savoir : Quimper, Brest, et Douarnenez, et trois billets de train. Tous sont au départ de Quimper, à différents jours de la semaine prochaine, pour des destinations du grand Ouest de la France. Depuis les tragiques attentats terroristes qui ont frappé la France en 2014 et 2015, la SNCF fait figurer sur les titres de transport l’identité du voyageur. En l’occurrence, les prénoms et noms de trois femmes à consonance russe. Il y a enfin un bloc-notes, sur lequel, en lettres manuscrites, figurent des adresses de sites internet annonçant des massages. Les noms de ces sites ne sont pas sans distiller l’équivoque quant à la teneur des séances. Troublant, tout cela. Louche, même. Il y a fort à parier que ce qui se passe derrière la porte n’a rien de commun avec une manipulation chez un ostéopathe ou un kinésithérapeute. Illico, je fais un lien entre les locations de meublés, les sites de petites annonces, et l’argent expédié en Russie, et dont Vladimir Korovak semble conserver une partie sur lui. De là à supposer qu’il soit l’un des maillons d’un réseau de prostitution, il n’y a pas loin.
Sans quitter Korovak du regard, j’arbore sur les lèvres un sourire de vainqueur. Il peut conserver le silence, le résultat de mes investigations alourdit considérablement son dossier. Pour la troisième fois en cette fin de journée, je suis en communication avec Juliette Trodat.
— Madame la procureure, nous avons repéré la voiture de Vladimir Korovak sur le parking du supermarché dans lequel il s’est fait serrer. Je crois que nous avons mis la main sur du lourd. Vous connaissez le système de transfert d’argent de la Western Union ?
— Oui. C’est ce que l’on appelle du cash to cash. Il n’y a pas d’agence en France, c’est la Banque postale qui assume ce service de virements de particuliers à particuliers.
— Tout à fait ! On peut virer de l’argent à une personne à l’autre bout de la France, comme à l’autre bout du monde. Dans la boîte à gants, nous avons découvert trois reçus au nom d’un certain Boris Ouklov, qui habiterait Novossibirsk, pour des sommes de deux mille, trois mille, et trois mille cinq cents euros. Le tout étalé sur une période de deux semaines.
— Pas mal. Ça chiffre à huit mille cinq cents euros en quinze jours. Vous avez une idée de la provenance de cette somme rondelette ? Une histoire de drogue ?
— Je ne crois pas que ce soit cela. En plus des trois reçus, j’ai découvert des contrats de location de meublés dans trois villes du Finistère. Sur un bloc-notes, il est fait allusion à des petites annonces pour des massages relaxants. Partant de là, je verrais bien une affaire de prostitution, là-dessous, car en plus il y a trois billets de train pour un aller simple de Quimper vers différentes villes du grand Ouest, dans une huitaine de jours, mais correspondant à des jours différents. Ils portent les prénoms et noms de femmes. De là à ce que ce soit pour les emporter vers de nouvelles destinations afin qu’elles y monnaient leur charme, ceci en évitant qu’elles ne se rencontrent, il n’y aurait rien de surprenant.
— Finement réfléchi, capitaine Moreau. Vous avez déjà accumulé quantité de renseignements. Vous allez ensuite perquisitionner son domicile ?
— Pas dans l’immédiat, puisque je ne connais pas son adresse. Comme je vous le disais tout à l’heure, il a refusé de s’exprimer lors de l’interrogatoire, et a même craché sur la traductrice. Souhaitons qu’une nuit en cellule le rende plus loquace.
— C’est effectivement à espérer. Il y a vraisemblablement des femmes qui vivent un enfer, à l’heure où nous parlons, et plus vite nous y mettrons un terme, mieux cela sera. Pour vous chapeauter, je vais nommer un juge d’instruction. Il ne tardera pas à se mettre en liaison avec vous. Bonne soirée, Capitaine Moreau.
— Bonne soirée également, Madame. Au revoir.
L’Alpha Roméo refermée, nous remontons dans le panier à salade, et retournons au commissariat. Dans la cour qui sert de parking, nous nous extrayons du véhicule quand je reçois un appel du juge d’instruction Hugo Desmant, nommé dans le quart d’heure par la vice-procureure pour diriger nos investigations. Après un bref résumé de la situation, ensemble nous planifions les interventions du lendemain.
Sur mon bureau, le brigadier-chef Rodolphe Lancien a mis en évidence le procès-verbal d’audition de l’agent de sécurité du supermarché. Je le lis avant de le glisser dans un dossier à sangle qui devrait rapidement prendre du volume. J’attrape ensuite la feuille rédigée par Barbara Grosko, et descends au rez-de-chaussée.
Vladimir Korovak est enfermé dans la même cellule que plus tôt. J’ouvre la porte, et, sans un mot, lui donne la feuille manuscrite dont il se saisit sans y jeter un œil. Peu m’importe. À lui d’en faire bon usage. Il a toute la nuit pour réfléchir.
Je repasse ensuite par la salle de pause pour reprendre mes emplettes au frigidaire, puis par l’accueil du commissariat pour que les personnels de permanence n’oublient pas de nourrir le gardé à vue. Cette précaution prise, il est temps de faire route vers Concarneau, vers mon domicile.