II
Causerie d’intimesAvant que les portes des salons se ferment sur les derniers invités, il est toujours, à la fin de toute fête, un moment où les intimes se trouvent enfin presque seuls, et il n’est pas rare que s’établisse entre ces persévérants quelque causerie familière.
On est heureux d’avoir échappé au bruit, et c’est avec une sorte de soulagement qu’on se délasse en échangeant quelques mots que ne couvre plus l’éternel ronronnement de l’orchestre.
Ainsi en était-il chez la comtesse de Barnes.
Il était plus de trois heures du matin, et Léonide, aussi fraîche, aussi vive qu’au début de sa fête, avait retenu quelques amis et amies de choix qui, avalant un dernier verre de punch ou grignotant des fondants, lui donnaient gracieusement la réplique.
Il est vrai de dire qu’en ceci la comtesse Léonide avait eu un allié précieux, que nous devons présenter au lecteur.
C’était le prince Bellina, vingt fois millionnaire, grand seigneur dont les ancêtres avaient régné dans une principauté orientale, et qui lui-même était un des rois du Paris luxueux.
Et le prince adorait la comtesse Léonide, non point par un de ces caprices dont une femme n’est que le jouet, mais d’une de ces passions profondes, irrésistibles, qui dominent toute une existence.
Pourquoi ne lui offrait-il pas sa main ?
Pourquoi ?…
– Ainsi, chère Léonide, disait une des amies retenues, la petite marquise de Sylvère, vous ignorez absolument où est votre mari ?…
– Depuis plus de deux ans je suis sans aucunes nouvelles…
– Et d’où était datée la dernière lettre de ce pauvre comte ?
– De Khiva… Au fin fond du Caucase…
– Il faut avouer que cette passion de voyages est quelque peu impertinente pour vous, ma chère. Voyons ! Après combien de temps de mariage M. le comte a-t-il été repris de sa folie de Juif-Errant ?
– Mais… trois ans à peine, répondit Léonide en souriant.
– Et voici cinq ans qu’il est sorti de cette maison !… Les hommes sont des monstres ! Comment, voici que M. le comte, qui avait bien quelques quarante ans sonnés, a le bonheur inespéré…
– Oh ! marquise !
– Oui, inespéré, – je le répète, – de mettre la main sur un vrai trésor… une charmante femme de dix-sept ans… intelligente, riche…
– Marquise, vous allez me faire rougir…
– Laissez parler, dit le prince en sonnant (il avait un léger accent étranger), vous êtes de celles qu’on ne peut flatter…
Un regard caressant le remercia de cette gracieuseté.
– Je conclus, acheva la marquise, un homme qui quitte un pareil trésor pour aller courir le monde – et quel monde !… des Kirghis, des Guèbres, un tas de démons, cet homme-là…
– Eh bien !
– On ne lui pardonne que quand il a eu l’esprit délaisser une veuve…
– Chut ! fit Léonide en tapant doucement de son éventail la petite main de son amie, il pourrait vous entendre… et prendre la fantaisie de nous prouver qu’il est bien vivant !…
À ce moment (ce serait une erreur que de croire qu’il n’est de coups de théâtre que dans les romans), la femme de chambre de la comtesse qui, certes, ne se serait pas permis sans un cas très grave de pénétrer dans les salons, parut à la porte de la pièce où se tenaient les causeurs, et si agitée, si rouge, si haletante, que la comtesse s’écria :
– Francine !… mais que se passe-t-il donc ?
– Oh ! madame ! Si vous saviez !
– Parlez, fit le prince se levant vivement comme s’il eût cru à quelque danger menaçant…
– Madame la comtesse, dans votre appartement… à l’instant…
– Achevez donc ! Vous me faites mourir d’impatience…
– M. le comte !…
Un cri général l’interrompit. La comtesse Léonide était devenue soudain d’une pâleur mortelle.
Le prince Bellina d’un geste brusque avait desserré sa cravate qui le suffoquait.
– M. le comte, reprit la camériste, vient d’arriver à l’hôtel. Il s’est rendu aussitôt dans l’appartement de madame la comtesse, et il m’a ordonné – bien durement, je dois le dire – de prévenir madame qu’il l’attendait immédiatement…
Il y eut un instant de silence.
Était-ce donc seulement la surprise qui convulsait ainsi les traits de la comtesse Léonide ? En tout cas, il ne semblait pas que ce fût le bonheur d’une réunion attendue depuis si longtemps.
Le prince, qui tenait ses yeux ardemment fixés sur celle qu’il aimait plus que sa vie, avait le masque des désespérés.
La comtesse avait fermé à demi les yeux, comme pour se reconquérir elle-même. Puis s’adressant à sa camériste :
– Dites à M. le comte que je le rejoins dans quelques instants.
C’était pour les intimes un signal de départ.
Certes, on eût bien voulu papoter encore un peu, ne fût-ce que pour déchirer de la belle façon ce mari qui se permettait d’apparaître si intempestivement.
Mais à tout ce monde frivole, le nom seul du comte de Barnes imposait une sorte de respect, surtout depuis qu’on le savait aussi près. À peine chercha-t-on quelques mets ; moins de félicitation que d’encouragement.
Seul, le prince resta en arrière, et s’arrêtant devant la comtesse :
– Léonide, lui dit-il d’une veux frissonnante, vous savez que je vous aime à en mourir.
D’un mouvement spontané, et par cela même charmant, elle pencha son front vers lui :
– Prenez, lui dit-elle, prenez ce b****r, si longtemps demandé, si longtemps refusé, et ayez confiance !
Le prince Bellina était amoureux.
Ceux-là seuls qui ne l’ont jamais été, s’étonneraient qu’il fût sorti de l’hôtel la joie dans le cœur…
Restée seule, au milieu des salons, tout à l’heure encombrés, la comtesse se tint un instant immobile.
Son beau visage – d’ordinaire si placide – s’était transformé. On eût dit qu’un sentiment invincible, qu’une terreur intense s’imposaient tout à coup à elle.
Elle tressaillit comme si à travers les salles de fête un vent de glace avait passé.
Mais, soudain, relevant la tête, dardant à travers le vide ses regards noirs qu’illuminèrent un éclair, elle eut un geste de suprême résolution et prononça ce seul mot :
– Allons !