Pas le temps de finir sa phrase. Suivant le bon principe qu’un téléphone sonne 98 % du temps quand on est dans son bain, sous la douche ou peinardement installé dans son salon, la mélodie du portable de Clément résonne, incongrue dans cette douce quiétude feutrée et vespérale.
— Oh, Claude ! Ça me fait plaisir, qu’est-ce que tu deviens ?
Apparemment, les nouvelles ne sont pas si bonnes, car la jeune femme voit le visage de son copain se décomposer à mesure que la conversation avance, avant de se conclure sur un inquiétant :
— Tu as le numéro des chambres ? On peut aller les voir ?
Un silence, Clément griffonne des chiffres sur un bloc-notes, judicieusement placé à côté d’un crayon sur la table basse, et reprend :
— Pas avant demain matin, OK ! Je les appelle le plus tôt possible !
Il raccroche, la mine inquiète.
— Qu’est-ce qui se passe ? Des mauvaises nouvelles ?
— C’était Claude Guillou, de Locquirec. La mère de Fabien, mon copain du foot. Je ne crois pas que tu la connaisses…
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Elle me disait que Fabien et Tiphaine venaient d’être emmenés en urgence à l’hôpital de Morlaix avec une gastro-entérite hémorragique.
— Fabien et sa copine ? Merde ! Et comment ils vont ?
— Je te dirai ça dès que j’aurai eu l’hôpital…!
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Le lendemain matin, mercredi 16 novembre, quelque part dans le Trégor.Si les services médicaux de l’agglomération morlaisienne ne désemplissent pas, la nouvelle n’intéresse pas, à l’évidence la presse locale. L’homme a beau chercher : que ce soit dans Le Télégramme ou Ouest-France, pas un mot sur une possible intoxication collective dans la région et tout particulièrement dans le secteur de Locquirec. Pas d’écho non plus dans les radios alentour : Radio Nord Bretagne, Plestin FM, Variation ou France Bleu Breizh Izel restent silencieuses sur le sujet. Un manque d’information qui a le don de déclencher sa colère. Une colère passée dans son garage, à taper, de ses poings nus, sur un punching-ball accroché au plafond. Cette séance de boxe improvisée dure deux minutes à peine, mais suffit à lui remettre ses idées, noires, en place.
*
Le même matin.Un sous-sol bétonné, à peine éclairé par des ampoules nues qui dispensent une lumière faiblarde. Un placard tout de mélamine blanche, dans lequel attendent, soigneusement pliées et repassées, une douzaine de blouses aussi blanches que la conscience d’un politicien passée à la machine. Plusieurs fois. Sur le côté, un vasistas tout en longueur diffuse un peu de lumière naturelle, tamisée par un mince voilage. Un peu plus loin, une porte s’ouvre sur une pièce d’à peine trois mètres sur deux, aux murs gris, simplement enduits de ciment. Face à l’entrée, un évier encadré de deux plans de travail, entièrement carrelés de faïence blanche. Deux paillasses comme on en trouve dans les laboratoires de chimie ou de biologie. Posé dessus, tout un attirail d’instruments et du matériel divers, allant de tubes à essai soigneusement bouchonnés de liège et impeccablement alignés dans leurs supports en bois, jusqu’au bec Bunsen, cette étrange sorte de brûleur vertical, de mini-chalumeau, qui sert parfois aux cruciverbistes, mais surtout aux microbiologistes. Que ce soit pour chauffer une préparation ou stériliser du matériel. À l’extrémité de chacune des deux paillasses, un grand four métallique ou plus exactement une étuve. La silhouette en blouse blanche a maintenant enfilé des gants fins en latex, ouvre la porte de celle de droite et en sort une douzaine de boîtes de Pétri. Comme chacun sait ce qu’est une boîte de Pétri, ne comptez pas sur moi pour vous dire que ce sont des boîtes cylindriques en verre ou en plastique, d’une dizaine de centimètres de diamètre, sur un centimètre de hauteur, transparentes, munies d’un couvercle, que l’on utilise notamment pour la mise en culture de micro-organismes et notamment de bactéries. Non, ne comptez pas sur moi, je ne vous le dirai pas ! Dans une lumière généreuse dispensée par des tubes au néon, la silhouette s’affaire devant les deux paillasses, se livrant, avec dextérité, à des manipulations de spécialiste. Manipulations conclues en prenant une grande et fine pipette en verre et en transférant quelques millilitres d’un liquide incolore, d’un tube à essai dans une sorte de petite poire en caoutchouc, de la taille d’une noisette. Une dizaine de mini-réservoirs en plastique sont ainsi remplis et se retrouvent dans une boîte de stockage alimentaire, genre Tupperware, soigneusement refermée. Et placée à son tour dans une boîte en inox, sortie de l’étuve.
Après quelques opérations de nettoyage et une vérification des étuves, la silhouette, satisfaite de son travail, enlève ses gants et les jette dans une poubelle spéciale, avant de remonter au rez-de-chaussée, marmonnant un inquiétant : « Et maintenant, deuxième épisode ! On verra bien si ça n’intéresse toujours pas la presse ! » Un sourire sardonique retrousse ses lèvres, insuffisant pour adoucir son visage aux traits creusés par la haine.
*
Même jour.Au sein de la cellule de crise, à la sous-préfecture de Morlaix, autour de l’émissaire du préfet, Jean-François Tréflez, et d’un petit-déjeuner agrémenté de croissants tout frais, donc tout chauds, l’heure du premier bilan a sonné. Pour les docteurs Kersaint et Ploujean, la nuit, même très agitée, ne s’est pas soldée par d’autres décès. Sur les vingt-neuf personnes hospitalisées, toutes de Locquirec ou de ses environs, seules quatre présentent encore des symptômes suffisamment graves pour que leur pronostic vital soit réservé. Notamment à cause de constantes rénales suspectes. Pour les autres, la situation s’avère stabilisée, et certains d’entre eux ont même pu sortir des soins intensifs. La plupart des autres malades recensés par les médecins du secteur, ceux qui sont restés à domicile, ont vu leur état de santé évoluer “d’inquiétant” à“préoccupant”. Nuances et subtilités du jargon médical. Quatre d’entre eux ont même rejoint les rangs des hospitalisés, leurs symptômes digestifs et hémorragiques étant insuffisamment contrôlés à domicile. Heureusement, leurs cas, même sérieux, n’affichent pas de majeure gravité apparente.
Côté laboratoires, les recherches continuent pour essayer d’identifier l’agent responsable. Mais rien n’est simple. Près de soixante cas avérés, avec une investigation sur les aliments consommés qui remonte jusqu’à cinq voire huit jours, cela fait énormément de possibilités et donc de sources potentielles de contamination. Avec un méga problème. Contrairement à la restauration collective où les responsables doivent garder au frais un échantillon de la nourriture servie pendant une durée de cinq jours, la grande majorité des personnes touchées n’a pas mangé au restaurant ou dans une cantine, mais uniquement à domicile ou chez des amis. Ce qui complique énormément les recherches. L’Agence Régionale de Santé, l’ARS, a été avertie, et l’Institut de Veille Sanitaire, l’INVS, a alerté sa structure bretonne qui répond au joli nom de CIRE. Cellule Interrégionale d’Épidémiologie. Les différentes directions départementales de l’État ont commencé à mettre en place leur stratégie d’investigation. Une enquête difficile commence, avec des recherches à plusieurs niveaux. Il faut interroger tous les consommateurs, aussi bien ceux qui sont malades que ceux qui ont mangé avec eux et qui n’ont pas eu de problèmes. Il va falloir essayer de retrouver des échantillons ou, à défaut, des traces des aliments consommés par les personnes atteintes. Et bien sûr, il faut d’intensives recherches de laboratoire, tous azimuts, pour faire le tri entre les diverses causes possibles, extrêmement nombreuses.
Difficile pour Jean-François Tréflez de mesurer l’ampleur de la tâche promise aux enquêteurs de terrain, car en tant que diplômé de l’ENA et de Sciences Po, ses connaissances en matière d’empoisonnement alimentaire restent très limitées. Il est vrai que si l’on se mettait à enseigner l’art d’empoisonner son prochain à nos futurs dirigeants politiques, ils utiliseraient sans nul doute cette faculté à leur propre profit, façon Borgia, en se débarrassant de manière radicale, c’est le cas de le dire, de leurs concurrents potentiels. Il y aurait à l’évidence beaucoup moins de candidats aux élections, et moins d’hésitations pour l’électeur lambda, mais cela serait-il très moral ? Donc, monsieur Tréflez se contente d’entériner la répartition des tâches entre les différents services départementaux et régionaux, et de poser quelques questions-clés à la dizaine de représentants des diverses autorités présents :
— À votre avis, il vous faudra combien de temps pour identifier l’aliment responsable ?
Un discret brouhaha s’installe brièvement dans l’assistance, avant que la responsable de l’ancienne DDASS, Jeanne Martin, intervienne. L’air maussade.
— Ça, j’ai bien peur que ce soit impossible à dire maintenant ! Il faut contacter les patients et, pour ça, il faut non seulement les retrouver individuellement dans chaque service hospitalier ou à la clinique, mais il faut aussi retrouver tous ceux qui n’ont pas été hospitalisés. Pour cela, nous devons recontacter tous les médecins du secteur qui ont fait une déclaration de TIAC. Ce n’est pas tout, on doit aussi interroger les personnes qui ont partagé au moins un repas avec les malades. Et à tout le monde, on doit remettre un questionnaire à compléter où ils doivent détailler tout ce qu’ils ont mangé ou bu dans les cinq derniers jours. Comme la plupart des gens l’ont déjà oublié, ce n’est jamais facile, sur un tel nombre de personnes, d’avoir des données fiables, vous savez…
— J’imagine. Et après, vous analysez cela en ordinateur, je présume ?
— Absolument, mais vous imaginez déjà le temps que cela va prendre, sans compter tous ceux qui vont passer au travers : ceux qui ont quitté le secteur après avoir consommé un ou plusieurs repas ici, ceux qui ne se souviendront de rien, ceux qui refuseront de nous aider… Il y en a, vous savez, plus qu’on ne pense ! Parallèlement, nos collègues de la DDPP, enfin des Services Vétérinaires, et de la Répression des Fraudes, vont commencer leurs recherches sur le terrain. Collecter les aliments suspects, les transmettre au laboratoire… Tout ça, ça va prendre encore beaucoup de temps…
— Surtout si la personne hospitalisée vivait seule, il faut se faire ouvrir la porte par un parent ou un voisin, ce n’est jamais simple, surenchérit Agnès Leblanc, la responsable des Services Vétérinaires, SV pour les intimes.
— OK ! J’ai compris, on n’aura pas la réponse demain, c’est ce que vous voulez dire ?
— J’en ai bien peur… ça va prendre du temps… Plusieurs jours, avant d’avoir des résultats vraiment interprétables.
— Mais on aura quand même des résultats d’analyses avant ? Madame Leblanc, rassurez-moi !
— On a des tests rapides, mais ils ne sont pas assez fiables sur une TIAC de cette ampleur. Si l’agent responsable est une bactérie, sur un milieu de culture classique, il faut au moins 24 heures pour que les bactéries poussent, et encore plus de temps pour certaines espèces. Et après, il faut encore identifier la souche. Ça peut prendre encore un, voire deux ou trois jours… Par contre, on devrait avoir les premiers résultats pour les recherches virales, les recherches de toxines et les parasites, ce matin. Mais je n’y crois pas beaucoup. Les symptômes ne font, a priori, pas penser à une intoxication d’origine virale ou parasitaire. La plupart des patients présentent des symptômes diarrhéiques avec du sang, ce serait plus évocateur d’un problème bactérien, Escherichia Coli ou Campylobacter… À la rigueur, une salmonel-lose…
L’air dépité, à l’évidence peu familier avec ces noms barbares, l’émissaire du préfet demande :
— Et c’est plutôt une bonne ou une mauvaise chose ?
— Souvent, avec les virus, les choses se tassent rapidement, sans trop de dégâts. Tous les ans en France, il y a une grosse épidémie de gastro et relativement peu de complications. Par contre, avec E. coli, tout est possible… Regardez ce qui s’est passé en Allemagne au printemps 2011, on a quand même eu presque cinquante morts…
— Justement à propos de l’Allemagne… enchaîne Jean-François Tréflez, vous vous rappelez que le plan de communication avait été désastreux, avec des aliments incriminés à tort…
— Le fameux “concombre tueur”… Alors qu’en fait, les aliments responsables étaient des graines germées de fenu-grec venues d’Égypte. Oui… sur ce coup-là, les Allemands, ils n’ont pas fait fort !
— Justement, il ne s’agit pas de refaire la même erreur. J’ai eu Monsieur le préfet au téléphone ce matin. Il a été très clair. Pas de précipitation. Pas la peine de mettre la presse au courant tant qu’on n’a pas d’éléments de certitude à lui communiquer, pas la peine d’affoler les foules, alors qu’il est plus que vraisemblable que l’on a juste affaire à un feu de paille…
*
Un feu de paille que quelqu’un s’empresse de raviver… Quelqu’un qui, tout en conduisant sa voiture, ne peut s’empêcher de jeter régulièrement un coup d’œil sur la boîte métallique, soigneusement fermée par deux rabats pivotants, posée sur le plan-cher devant le siège passager. Ce récipient porteur de mort, ces quelques millilitres de poison qu’il transporte sans le moindre état d’âme. Il est maintenant sur la D786, passe Pont Losquet et se retrouve dans la zone commerciale de Kerfolic à Minihy Tréguier. À quelques centaines de mètres de la cathédrale et de la maison natale d’Ernest Renan. Deux des joyaux de la ville de Tréguier, la capitale historique du Trégor. Pas un regard sur l’Intermarché à sa droite, il s’engage bientôt sur le boulevard Jean Guéhenno, où le Super U local ne semble pas plus l’intéresser. Arrivé au rond-point au bas de la colline, il ignore le pont Canada qui enjambe le Jaudy et roule à présent le long du port de plaisance. Quelques centaines de mètres sur le quai, et juste après avoir passé l’Office du Tourisme, il range sa voiture sur le parking du supermarché qui surplombe la rivière. Même s’il semble nager un peu dans son imperméable ou plus exactement son ciré, bleu marine, rien ne le distingue d’un client ordinaire quand il passe le seuil du magasin, avec son sac décoré de paysages du secteur, “logoté” aux couleurs de l’enseigne. Il faudrait des yeux très avertis pour remarquer le petit anneau de plastique qui enserre son annulaire et qui supporte une petite poire en caoutchouc, agrémentée d’un pulvérisateur tout simple, qu’il tient très discrètement au creux de sa main droite. Un dispositif astucieux, tout simplement acheté dans un magasin de farces et attrapes, un genre de bague-pistolet à eau, qu’il a un peu bricolé, afin que l’embout par lequel sort le brouillard empoisonné soit dirigé vers le bas et invisible du dessus. Traînant un panier à roulettes, il flâne devant les rayons, tel un consommateur banal qui n’aurait pas d’idée d’achats préconçue. Devant lui, le rayon poissonnerie. Le temps d’un regard rapide au prix des langoustines glacées, et il arrive devant le rayon Charcuterie-Traiteur. Jour de promotion aujourd’hui : en plein milieu de l’allée trône un étal tout d’inox et de verre, derrière lequel une vendeuse, d’âge et de corpulence confortables, interpelle les acheteurs potentiels :