Chapitre 7

1821 Mots
Moscou – Cœurs déchus     ZAKHAR     Des étoiles coruscantes jonchaient un ciel assombri, accompagnant Zéphyr caresser ma peau. Sous une lumière tamisée émise par un vieil lampadaire, j'étais assis sur une chaise, contemplant ce paysage si familier mais si inconnu à la fois. Mon âme maussade épousait le ciel, laissant celle-ci s'immiscer dans les profondeurs de la Lune. Séléné me contemplait silencieusement comme elle le faisait chaque nuit pour son amant endormi. Je n'étais plus ce petit ange melliflu. Zakhar Kovalovski, un homme abject, ce squalide directeur. Je me mis sous sédatifs et greffai toutes mes peines envolées depuis des lustres. Cauchemar sur cauchemar, je m'ingéniais à réprimer ce souvenir jaculatoire mais le passé se ressassait et venait me mettre en émoi chaque soir. J'occultais tous ces refoulements mais en vain. Je voyais toutes ces épines, les plus épaisses comme les plus fines. Je m'ingéniais à fermer les yeux et faire un vide mais rien. La cause de toute cette réflexion n'était qu'une seule personne, Irina. Le cogito stimulait mon esprit turlupiné et en faisait des siennes. Ma pensée était aiguillonnée par le fait d'en savoir plus sur elle. Pourtant je devrais être satisfait de la délaisser, de me tenir à l'écart mais un nœud encombrait mon estomac et mon cœur ressentait une certaine vacuité. Ses lamentations pitoyables, ses pleurs stridents me donnaient la migraine. Sa voix tremblotante m'horripilait au point de lui demander de fermer sa p'tain de gueule. Quelle femme, quelle plaie. La soirée toucha à sa fin. — Quel chevalier ! s'exclama Viktor en affrontant mon regard incompris, rythmé par des applaudissements. Il s'est jeté au milieu de nombreuses griffes pour sauver sa belle princesse. Il poursuivit avec sarcasme en conversant avec Sergei. Il était courroucé par mon attitude mais je n'avais pas le choix. Une écume de culpabilité m'aurait rongé inlassablement au point de coltiner cette sensation dérangeante si je n'étais pas venu à sa rescousse. — Il s'est interposé pour la sauver et s'est peut-être mis Koskov à dos mais non ce n'est pas grave, ce n’est rien. Bravo Zakhar, bravo ! Toi qui disais que tu n’en avais strictement rien à faire des femmes, qu'elles étaient toutes vicieuses et que tu aimerais simplement les détruire psychologiqu... — Elle m'a sauvé la vie, articulai-je en serrant fermement mes poings, je ne pouvais pas la laisser comme ça. Sergei intervint en élevant sa voix pour calmer cette tension palpable. — Calmez-vous. Viktor tu ne peux pas lui en vouloir. Cette femme a sauvé Zakhar qui était sur le point d'agoniser. Et toi Zakhar, calme ton impulsivité parce que Koskov n'est pas un homme à négliger. — Je te rappelle que c'est un homme très puisant, un très gros calibre. Il est connu dans tout le pays et je te rappelle qu'il est également en contact avec Koskov. Il a compris qu'en s'associant avec ce vieillard son pouvoir se démultiplierait. Mais toi crédule que tu es, tu préfères te noyer dans l'oubli. Quand les mots étaient indicibles, quand les mots étaient ineffables, quand la parole ne détenait le pouvoir, le silence se proclamait maître. Quand le corps était vide d'émotions, quand le cœur était privé de sensations, quand l'âme était dépourvue de sentiments, le néant se professait maître. Il. Une émotion haineuse s'immisçait dans les abysses de l'aversion, où un sentiment patibulaire recouvrait mon cœur, prêt à se fissurer. Abhorrer serait un faible mot pour décrire la relation entretenue. Je portais en moi une importante acrimonie à son égard, qui pouvait me provoquer une effroyable anarchie. Je ne le chérissais absolument pas et pourtant il me cherchait sans arrêt. Je le haïssais au plus profond de mon être mais il faisait tout pour savoir comment je me portais. Une chose était certaine, à l'intérieur de nous, une nébuleuse embrasait nos cœurs, un océan de sentiments fielleux transgressait nos corps qui ne cessaient de se fortifier et devenir aussi solide que le béton, aussi vide que le néant. Des pulsions meurtrières coulaient dans nos veines tel un fleuve se jetant à la mer, des pulsions de mort enfiévraient nos âmes tâchées d'aversion, profondes et violentes. L'anxiété atteignait son paroxysme, les chants amers enjôlaient ma neurasthénie, les spasmes de l'affliction s'abattaient sur moi. Mes complaintes sourdes de mon âme cristallisée s'entremêlaient dans le gouffre. Symptômes d'un mal-être enfoui dans les abysses. Mes tourments demeuraient et charmaient mon esprit châtié. Le noir n'était plus mauvais. Mon corps était déjà empouacré dans un océan noirâtre, maculé d'impuretés. Je n'étais plus cette atma imbibée de chasteté qui pouvait facilement être souillée. Elle était plus malheureuse qu'elle ne l'était. À force d'être dans le noir, elle entamait un processus d'habitude. Elle était accablée, elle inhalait l'odeur de l'amertume et c'était dorénavant normal. Elle était une lumière éteinte depuis des lustres. J'errais dans la pénombre où mes râles blêmes s'amenuisaient. Les chants dépressifs de mon coeur embrasaient mon être pathologique et étaient prêts à atteindre l'overdose de désespoir. — Comme je le répète sans arrêt, tu aspires à devenir un grand homme Zakhar et je ferai tout mon possible pour que tu puisses atteindre le sommet. Je suis prêt à sacrifier ma vie pour que tu réussisses ce dessein avec succès. Tu comprendras un jour Zakhar. Les promesses de Viktor frôlaient l'absurdité mais il les maintenait sans flancher. Je ne saisissais pas tout cet engagement et surtout cette confiance inébranlable misée sur moi. — Tu comprendras un jour Zakhar, répéta Sergei en tapotant l'épaule. Tu comprendras. La dernière phrase émise par Viktor et répétée par Sergei me rendit perplexe comme si une vérité était dissimulée sans pouvoir la connaître. Je pensais aux paroles de mon meilleur ami et je me maugréais terriblement. Je haïssais les femmes au plus profond de mon être, enfin j'avais approuvé cette idée malsaine pour altérer tout once d'espoir qui oserait jaillir en moi. Zakhar exécrait les femmes. Elles étaient toutes lubriques. Elles étaient seulement à ma disposition pour sécréter mon venin. Feodora fit son apparition au bout du couloir. Une robe épousant ses formes, accompagnée d'un décolleté qui laissait tout regard baladeur visiter son jardin aphrodisiaque. Son regard igné, sa langue qui humectait ses lèvres pulpeuses marquaient l'érotisme qui se dégageait en elle. Sa longue chevelure hirsute, son parfum capiteux empoisonnait tout homme qui osait la sentir, sauf moi. Elle était à ma disposition pour me soulager et simplement pour cette raison. Avant de quitter les lieux, je m'empressai de les questionner sur un sujet très important qui perdurait. — Qu'en est-il du voleur ? — Dimitri et Kwang-Beom m'ont affirmé qu'il travaillait bien pour lui et s'est enfui à Saint-Petersbourg, répondit Sergei avant d'émettre une nouvelle question. Viktor, quel était son nom déjà ? — Alexei. — Attrapez-le moi, ordonnai-je d'un ton autoritaire avant de m'éclipser pour calmer mes démons, mort ou vivant.    IRINA   — Mon Dieu Irina ! Que s'est-il passé ? Ébaubie par mon état médiocre, Elizaveta fut frappée de stupeur lorsqu'elle franchit le seuil de la porte. Elle se hâta pour m'aider. Je lui donc racontais toute la soirée sans oublier les détails et les comportements de certains. Les serveuses m'ignoraient en escamotant toute inquiétude. Elles étaient même frustrées par mon attitude peu avenante. La pression démesurée retombait sur les épaules de chaque employé avec une intensité égale et une épée de Damoclès qui nous suivait sans cesse. — Quelles crapules vraiment ! Elles n'ont aucune honte et ça m'énerve pour toi parce que tu vas devoir travailler avec elles. Si ça devient dur tu quittes le bar c'est bien compris Irina. Sinon dis-moi que tu vas bien ? — Oui ne t'inquiète pas Eli. — Dis-moi sincèrement Irina, accentua Elizaveta sur mon prénom en me prenant dans les bras. Dis-moi sincèrement. — Elizaveta, c'est trop dur. Après l'épisode catastrophique, j'avais rencontré Zaven dans les alentours du bar. Il avait employé un ton fripon où son regard mutin m'encombrait au point d'être dépourvue de toutes armes pour livrer un combat. Son chantage dépassait les limites de la rationalité mais il s'en foutait royalement. Rien que d'y penser, j'en frissonnai. Il avait une mainmise sur ma vie. Sa menace raffinée, enveloppée par l'euphémisme m'oppressait, devenant une marionnette qui pouvait l'utiliser à sa guise. J'appréhendais les rencontres, la future mise en scène de ce vaudeville. Je construisais un édifice sans évaluer l'équilibre et les périls. Je savais pertinemment que cette mascarade ne pouvait convaincre Zakhar. — Il souhaite récupérer un objet précieux à ses yeux et me donne exactement un mois pour le faire. La vie de mon entourage est en danger et n'aura aucun scrupule à nous tuer. — Il faut le dénoncer à la police Irina ! Tu ne peux pas laisser un homme te menacer de mort, s'écria-t-elle d'une voix regorgeant de rage. — C'est impossible, impossible et tu le sais bien ! Il a la police sous la poche et peut donc commettre de multiples crimes sans pour autant être condamné. La seule solution est de séduire ce mystérieux Zakhar Kovalovski pour récupérer l'objet. — Quelle est leur relation ? — Il m'a dit que c'était un ami très important mais je n'ai pas d'autres détails, lui répondis-je avec incertitude. — En parlant de cet homme Zakhar, comment est-il ? — Il est mystérieux et intriguant. D'après une femme qui travaille dans le bar, il est difficile à cerner et déteste les femmes. Comment t'expliquer que mes chances sont proches de zéro. — Et physiquement ? — Elizaveta ! haussai-je le ton, écarquillant mes yeux en raison de sa question saugrenue. Elle m'ignora littéralement et continua dans sa lancée. — Alors ? — Il est normal. Je n'ai pas fait attention à ça. — Irina ! — Beau ? — Irina. — Il est beau, non, terriblement beau et charmant mais à quoi bon ? Il est glacial avec tout le monde et spécialement avec les femmes. Je m'engouffre dans un fossé en essayant de le séduire. Je ne veux faire de mal à personne et je ne veux causer aucune mort mais Zaven est déterminé à m'utiliser pour arriver à ses fins. Face à lui j'agis comme un pantin en exécutant ses ordres sans broncher. Je suis dans l'obligation de répondre à ses attentes et je dois tout faire pour que Zakhar me porte dans son cœur et puis je dois l'achever d'un coup de poignard. — Écoute Irina, tout se paiera un jour et Zaven connaîtra les châtiments les plus cruels. Je ne veux pas que tu t'embarques dans des précipices dont tu n'en sortiras pas indemne. Si tu sens que la situation est trop alambiquée, peut-être qu'il serait préférable d'en parler à Zakhar. Il pourrait peut-être t'aider.   J'étais comparable à un diamant inerte suspendu dans un ciel dépourvu d'étoiles, un joyau égaré dans les profondeurs de la trahison. Mon âme se jetait dans un maléfice où mon cœur cristallisé risquerait de trépasser jusqu'aux derniers souffles amoindris. Immuables sentiments glacés émanant d'un cœur funèbre, l'affliction atteignait son acmé, laissant cette étoile éteinte et blême saupoudrer des bribes de désolation. Raboteux esprit d'un ange platonique de minuit, d'un ange séraphique d'une vie, je creusais ma propre tombe pour ensevelir mon âme chaste. Incandescente mélancolie pleurait l'absence de la blancheur de mon atma, braillait de tristesse et l'illicite embrasait la noirceur de mon cœur pour enfiévrer les sortilèges mortuaires. Nébuleuse noire, tel est mon noyau céleste qui fleurissait en moi pour accomplir les maléfices d'Hadès. Amène rivière de sombres souvenirs se jetait dans l'incommensurable océan de l'illusion.   On ne pouvait raisonner une personne qui avait perdu l'envie d'être raisonnée. 
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