Chapitre 4 : L'épreuve dans l'attente

2264 Mots
Le lendemain, il n’y a pas d’appel. Pas de mail non plus. Rien. Le téléphone est resté silencieux toute la journée. Et ce silence, à présent, fait plus de bruit que l’appel lui-même. Je suis resté planté devant l’écran de mon portable pendant deux heures ce matin. Les yeux fixés sur l’icône "Messages", comme si la simple force de ma foi pouvait faire apparaître une notification. Mais non. Rien. À midi, j’ai descendu les escaliers comme un automate. Naomi chantait doucement dans la cuisine, en préparant un gâteau. James lisait sa Bible dans le salon. Liam n’était pas encore rentré de son boulot du matin. Je suis passé devant eux sans dire grand-chose. Pas parce que j’étais de mauvaise humeur… mais parce que je ne savais pas quoi ressentir. — Toujours rien ? m’a demandé James sans relever les yeux de sa lecture. — Non. — Ça veut pas dire que c’est perdu. — Je sais. Mais en vérité, je ne sais rien. J’essaie de croire. Mais l’attente pèse. Et le silence, lui, commence à gronder. Je me suis enfermé dans ma chambre. J’ai ouvert ma Bible, sans même savoir où lire. Puis je suis tombé sur ce verset que Naomi m’avait déjà offert un jour : > “Car je connais les projets que j’ai formés sur vous, dit l’Éternel, projets de paix et non de malheur, afin de vous donner un avenir et de l’espérance.” (Jérémie 29:11) Je l’ai lu. Et relu. Et encore. Mais aujourd’hui, même les promesses paraissent lointaines. Je me suis levé. J’ai ouvert la fenêtre. L’air était doux, mais mon cœur restait serré. C’est là que j’ai compris : Ce chapitre de ma vie n’est pas celui de la réponse. C’est celui de l’attente. Et l’attente est une épreuve que même les plus forts redoutent. Il est un peu plus de 17h quand Liam rentre. Il claque la porte sans brutalité, mais assez fort pour que tout le monde entende. Son tee-shirt est couvert de poussière, ses mains sales, son visage fermé. Il s’essuie vaguement avec une serviette en traversant le salon. Je suis encore sur le canapé, portable en main, rafraîchissant ma boîte mail toutes les quinze minutes. — Toujours pas ? lance-t-il sans s’arrêter. — Toujours pas. — Normal. Ils répondent pas vite, ces gens-là. Tu crois que t’es le seul en liste ? Je me redresse un peu. — Je sais que je suis pas le seul. Mais j’espérais… Il lève une main. — Ouais, ouais, t’espérais. Comme moi l’année dernière quand j’ai envoyé vingt CV à des boîtes de mécanique et que j’ai reçu zéro réponse. Bienvenue dans le vrai monde. Il part vers la douche. Pas méchant. Mais dur. Comme si mes espoirs étaient un luxe qu’il ne pouvait plus supporter. --- Vers 20h, Elyna s’installe à table pour dîner. Naomi est joyeuse, raconte sa journée d’école, des histoires de devoirs et de prière en classe. James l’écoute, sourit doucement. Moi je suis là, mais ailleurs. Elyna regarde James, puis moi. — Tu vas faire quoi si t’as pas de réponse cette semaine ? Je hausse les épaules. — Je vais continuer. Envoyer d’autres candidatures. Prier. Elle pousse un léger soupir. — C’est bien de prier, Chris. Mais t’en fais pas un peu trop ? Je lève les yeux. Naomi la regarde, choquée. — Elyna… commence James d’un ton d’avertissement. — Non mais je veux dire… C’est bien de croire. Mais faut aussi redescendre. Le monde d’aujourd’hui fonctionne pas qu’avec des versets. Faut s’imposer, savoir frapper plus fort. T’attends quoi, un miracle ? Un silence lourd s’installe. Je la fixe. Non pas en colère. Mais blessé. — Peut-être que oui, Elyna. Peut-être que j’attends que Dieu ouvre une porte. Pas par paresse, mais parce que je crois qu’Il m’appelle à autre chose que courir dans tous les sens sans but. Elle baisse les yeux. Puis quitte la table sans un mot. Naomi pose sa main sur la mienne. — Continue à croire, Chris. Je lui souris faiblement. — Je vais essayer. --- La nuit tombe. Je suis dans ma chambre, seul. Je me lève. Je m’agenouille au bord du lit. Et dans ce silence, je prie. Mais pas à voix haute. Mon cœur parle en silence. Et je crois qu’Il entend. Le lendemain matin, je n’avais aucune envie de sortir du lit. Mais James, fidèle à lui-même, frappe doucement à ma porte vers 9h : — Chris. Tu m’accompagnes ? Je me redresse à peine, les paupières lourdes. — Où ? — Juste marcher un peu. Un tour dans le quartier. On étouffe là-dedans. Je finis par me lever. Jean, tee-shirt, baskets. On sort, lui et moi, sous un ciel pâle. La lumière est douce, le genre de lumière qui n’éblouit pas, mais qui apaise. On marche en silence pendant un moment. Puis il finit par dire : — T’as le droit d’être fatigué, tu sais. L’attente, c’est pas un vide. C’est un combat en soi. Je hoche la tête. — Je sais pas comment tu fais, James. T’as toujours l’air… stable. Solide. Il sourit. — C’est l’effet que je donne. Mais moi aussi, parfois, je suis perdu. J’ai appris à pas tout porter tout seul. Et surtout, j’ai appris à ne pas confondre le silence de Dieu avec Son absence. Je m’arrête. Ces mots résonnent. Fort. — Ne pas confondre le silence… avec l’absence ? — Oui. Parfois Il agit sans faire de bruit. Et parfois Il attend qu’on se taise… pour qu’Il puisse enfin parler. On reprend la marche. Au coin de la rue, une silhouette s’avance : Liam, qui revient avec un sac de pain sous le bras. Il ne nous a pas vus encore. Il avance lentement, les écouteurs dans les oreilles, l’air fermé. James m’adresse un regard. — Il est inquiet pour toi. Il le dit pas, mais ça se voit. — Il le montre bizarrement. — Parce que lui, il a jamais su demander de l’aide. Alors il attaque. Il pique. Mais c’est sa manière de dire qu’il tient à toi. Quand Liam nous voit, il retire ses écouteurs. — Salut. Vous faites les romantiques du quartier ou vous fuyez Elyna ? Je souris, malgré moi. — Ni l’un ni l’autre. On prend juste l’air. Liam me lance le sac de pain. — Tiens. C’est toi le héros du moment, non ? Je rattrape le sac, surpris. — C’est pas grand-chose, dit-il. Mais bon… C’est déjà ça. Et il repart vers la maison, sans attendre de réponse. James me donne un léger coup d’épaule. — Il fait des progrès. On rigole. Puis, alors qu’on remonte vers chez nous, une voix m’interpelle : — Excusez-moi… Chris ? Je me retourne. Une femme. Une quarantaine d’années. Elle a un badge autour du cou. Je la reconnais : Madame Esson, une responsable dans une ONG locale à laquelle j’avais envoyé un mail, il y a deux mois. — Oui… c’est moi. — On s’est déjà parlé, non ? C’était pour un stage qui s’est transformé en projet temporaire. On n’a pas pu donner suite, mais… vous cherchez toujours un poste ? Je hoche la tête, un peu troublé. — Oui, toujours. Elle sourit. — Passez me voir lundi. Une collègue vient de démissionner. Ce n’est pas exactement ce que vous visiez, mais ça pourrait vous ouvrir des portes. Je bredouille un "merci" sincère. Elle s’éloigne. Je reste planté là, bouche légèrement ouverte. James me tape doucement sur l’épaule. — Tu vois ? Je souris. Pas un miracle… Mais un signe. Et dans ce désert, ça suffit pour faire reverdir l’espérance. La maison était étrangement calme en fin d’après-midi. Liam dans sa chambre. Naomi lisait un livre biblique sur le canapé. James écoutait de la louange douce dans ses écouteurs. Et Elyna, assise seule sur le balcon, jambes croisées, regard dans le vide. Je prends une grande inspiration, puis je la rejoins. Elle tourne la tête à mon approche, mais ne dit rien. Je m’assieds à côté d’elle. — Je suis pas venu pour discuter. Juste… être là. Elle acquiesce, muette, puis au bout d’un moment : — Je suis désolée pour ce que j’ai dit hier. Je tourne lentement la tête. — T’as été honnête. Et moi aussi. Je pense qu’on a juste mal placé nos silences. Elle sourit faiblement. — Tu crois toujours que Dieu t’ouvrira une porte ? — Je crois surtout que même si c’est pas celle que j’imagine, il y aura toujours un passage quelque part. Elle hoche la tête. — T’as de la chance d’y croire autant. Je me penche légèrement vers elle. — Tu sais… Le doute, ça fait partie du chemin. Même moi, je lutte tous les jours. C’est pas une foi parfaite qui tient, c’est une foi persistante. Elle baisse les yeux. — Je voudrais retrouver ça, moi aussi. Je lui tends doucement la main. — Alors t’as rien à retrouver. T’as juste à avancer avec ce que t’as déjà. Et dans ce silence… je sens quelque chose se répare entre nous. --- Ce soir-là, Naomi toque à ma porte. — Chris… Je peux te raconter un truc ? — Bien sûr, petite sœur. Elle entre, les yeux un peu brillants. — J’ai rêvé cette nuit. C’était bizarre. Y’avait une salle pleine de portes. Et toi, tu étais devant. Tu savais pas laquelle ouvrir. Puis y’a eu un vent. Doux. Silencieux. Il t’a poussé vers une porte en bois usée. Pas la plus jolie. Mais tu l’as ouverte. Et dedans… y’avait une lumière. Vraie. Pas aveuglante. Mais forte. Je la regarde, bouche entrouverte. — C’est un rêve que t’as inventé ou… — Non, c’était réel. J’me suis réveillée et j’ai senti que c’était pas juste mon imagination. J’ai senti… que Dieu voulait que je te le dise. Je la serre dans mes bras, ému. — Merci Naomi. Elle murmure contre mon épaule : — Il n’a pas oublié. Même dans le silence. --- Le lendemain matin, c’est dimanche. À l’église, je m’installe au troisième rang avec James et Naomi. Liam et Elyna restent à la maison. Le culte est simple. Les chants sont doux. Mais quand le pasteur s’avance pour prêcher, ses premiers mots m’arrêtent net : — Ce matin, Dieu veut parler à quelqu’un qui attend. Quelqu’un qui pense qu’Il est resté silencieux trop longtemps. Quelqu’un qui croit que peut-être… il a été oublié. Mon cœur bat fort. Il continue : — Mais Dieu dit : "Je n’ai jamais cessé d’agir. Je préparais ce que tu ne pouvais pas voir. Ce qui te semble silence est en réalité une œuvre invisible. Tiens bon. Garde la foi. Le moment arrive." Je baisse la tête. Les larmes montent. C’était pour moi. Je le sais. Je le sens. Et dans ce moment-là, je n’ai plus peur du silence. Lundi matin. 7h46. Le réveil n’a même pas eu le temps de sonner. Je suis déjà éveillé, assis sur le bord du lit, mains jointes. Pas de prière spectaculaire. Juste un mot dans mon cœur : “Je suis prêt, Seigneur. Même si rien ne change.” --- 9h23. J’ai envoyé une dernière candidature avant le petit déjeuner. Pas la plus prestigieuse. Un poste administratif dans un centre d’aide sociale. Moins bien payé. Moins stable. Mais… humain. Concret. James me regarde depuis la table. — Pourquoi celle-là ? — Parce qu’elle ressemble à la porte en bois du rêve de Naomi. Pas la plus belle. Mais peut-être la plus vraie. Il acquiesce lentement. — Alors vas-y. Et n’oublie : là où tu vas avec Dieu, c’est toujours plus grand que là où tu pourrais aller sans Lui. --- 10h54. Le téléphone sonne. Mon cœur bondit. Je décroche. — Bonjour, suis-je bien chez monsieur Chris Newh ? — Lui-même. — Bonjour. Ici Madame Esson. On s’est croisés l’autre jour dans la rue, vous vous souvenez ? — Bien sûr ! — Je voulais vous confirmer que nous avons une place disponible au sein de notre équipe pour un contrat temporaire de trois mois. Ce n’est pas exactement ce que vous visiez, mais on a besoin de quelqu’un de fiable, humble et motivé. Vous êtes disponible ? Je ferme les yeux. Trois mois. Rien de garanti. Pas un CDI. Pas un rêve. Mais une porte. Et je m’étais promis d’entrer dans celle que Dieu ouvrirait. — Oui, je suis disponible. — Très bien. Vous commencez mercredi matin. On vous enverra tous les détails dans la journée. Je raccroche. Et je reste là. Silencieux. Les mains tremblantes. Pas de cris de victoire. Pas de musique de film. Juste ce silence apaisé. Celui de Dieu quand Il dit : “Tu peux avancer maintenant.” --- Quand j’annonce la nouvelle à la famille, Naomi saute dans mes bras. James sourit avec cette lumière discrète dans les yeux. Même Liam tape dans ma main avec un petit sourire en coin. Elyna me regarde longuement, puis dit : — J’espère que t’as bien choisi la porte. — Je l’ai pas choisie. Je l’ai suivie. Elle sourit. — Alors t’es en bonne voie. --- Le soir venu, je m’assieds seul sur le balcon. Le vent est doux. Le silence n’est plus lourd. Il est plein. Habité. Saint. Je relis encore une fois le verset que j’ai surligné dans ma Bible, maintenant cornée, usée, vivante : > “Je t’instruirai et je te montrerai la voie que tu dois suivre ; je te conseillerai, j’aurai le regard sur toi.” (Psaume 32:8) Je souris. L’épreuve n’est pas finie. Mais le chemin a commencé. Et même si tout reste fragile… je n’ai plus peur.
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