7 Dans l’herbe couchée Lune flottant sur le nuage Le condor passe

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7 Dans l’herbe couchée Lune flottant sur le nuage Le condor passe Là-bas, dans son pays, l’administrateur surveille le souffle des pins et le chuintement de la pluie sur le chemin. Il a attendu la lune pour prier l’auguste kami des carrefours à barbe de mousse et libérer le pigeon voyageur. Quand le cri de la chouette a déchiré le silence, il a regardé sa montre, a pris la mallette, il est parti. Sa voiture s’est engagée dans la rue déserte, à l’ouest du Palais impérial, puis s’est arrêtée devant une vaste demeure à colonnades. L’homme est sorti pour déposer le colis sous l’auvent, puis a regagné sa voiture. Il a rallumé les phares, fait ronronner le moteur, et démarré en direction de l’autoroute, puis bifurqué à la bretelle. Une fois passé le chemin montant, après le cèdre et le colombier, il s’est arrêté au bord du précipice et a jeté les cendres. L’air s’est engouffré par la vitre baissée. Un pigeon passe. Le temps va se gâter. À nouveau, l’homme consulte sa montre. Des flots de pluie se mettent à frapper le pare-brise. En hiver, à Kyōto, le ciel est changeant. L’homme remonte la vitre au moment où la sonnerie du téléphone de la voiture retentit : le rite est accompli. Rien d’étonnant : au dernier nouvel an, Yukio est allé prier au sanctuaire shinto pour implorer le succès de sa mission. L’enfant des Écrits d’Hier illumine l’espace sacré. Pour fêter l’Oshōgatsu, l’équipe de Castelnada s’apprête donc à embarquer sur Le Fugitif à Rio de Janeiro. La sœur aînée de Yukio y a fait un mariage d’amour. Comme les lucioles enflamment la rivière, la branche de cerisier attend son heure. Yukio demandera la bénédiction à l’église catholique, le rituel est accompli. Cependant, nul ne peut donner un nom à la substance insondable. Chaque pensée, chaque parole, chaque action participe au jeu du Grand Tout. Yukio dévoilera le jardin au clair de lune pour faire découvrir à l’élue les traces du petit chat, du renard et de l’oiseau sur la neige. N’y a-t-il pas huit millions de kamis ? Le visible est une infime partie de l’invisible. Yukio est né à Kyōto, la cité mystique, d’abord choisie comme cible de la première bombe atomique de l’ère du Monstre-Sangsue, mais par miracle, la terreur nucléaire l’a épargnée pour qu’un jour il puisse y fêter avec l’élue le Tsukimi où se contemple la lune d’automne au festival de la mélancolie. Après s’être entretenu avec les services chiliens, il poursuivra sa quête. Avec le commissaire Bertrand, les enquêteurs de la police judiciaire ont examiné les lieux et posé un scellé sur la porte du suspect, en présence de Maître Olivier von HH. Baruch le Corbeau s’est volatilisé, condamné par contumace avec ses jumeaux. Meubles et objets d’art ont disparu. L’enquête de voisinage de la star Suzie-Valentine n’a rien donné. Personne n’a rien vu ni entendu. Les auditions des témoins se poursuivent. Le directeur d’enquête a rédigé le procès-verbal après les premières constatations. Reste à examiner le crâne trouvé dans les décombres. Pour l’attentat de la Tour du Pan d’Or, Maître Jonathas a été formel : ⸺ Les marchands du Temple Noir prônent leur dieu PAN, Puissances d’Argent de Négoce, non les devoirs envers Dieu. La SIPO est la boîte de PANDORE ! Puissants Anges Noirs Démons Organisés Régurgités des Enfers. De la SIPO naîtront d’autres légions sous la bannière des fléaux Conflit et Profit. Après avoir traversé la rivière Mapocho sous les étoiles, de retour à sa chambre, Yukio prépare ses affaires pour le lendemain où il pourra enfin se donner à l’essentiel. Du coffret d’aloès se répandent des effluves de santal et de prunier rouge portant le souvenir du cerf-volant aux ors du crépuscule. Il s’allonge sur le lit, face à la fenêtre pour contempler les étoiles, attendant les oiseaux de l’aube. Il a déposé la cendre sous la lampe de chevet de l’hôtel Tupahue, et s’est endormi dans l’odeur de sève. En arrivant au matin sur les hauteurs ensoleillées des Andes, il sifflote el cóndor pasa, songe au papillon bleu, et se souvient de Maître Shibata : « Le coquelicot devient papillon, le papillon devient coquelicot. Il faut boire l’écume, si tu veux soulever la Vague ». Lorsqu’il aperçoit le chat roux aux longues moustaches, qui le suit d’un pas majestueux en ondulant sa clochette dans les coquelicots et pâquerettes, il songe au kami-neko de son pays et à la fleur de Perséphone. Il se rappelle le rayon vert de l’œil du chat se faufilant par sa mansarde d’étudiant à Paris, pour écouter l’adagio pour cordes de Barber. Aspirant l’air de la Cordillère des Andes, il s’imagine au printemps prochain, au chant de la chouette, longeant la rivière Kamo près de l’élue, entre les herbes vertes et les roseaux d’or, allant de pont en pont sous le regard du héron silencieux. Sous l’emprise de la fleur que le vent fait danser au bord du chemin, il attend la lune qui va bientôt flotter au milieu des nuages. Sur les sommets, le chat le suit allègrement. Au vent des cimes, le long du sentier montagneux envahi de hautes herbes et de fleurs sauvages, son regard survole le panorama. Comme dans le rêve, il aperçoit au loin le groupe de randonneurs auxquels il fait signe. Certitude : auréolée de joie, l’élue est avec eux. Ses grands-parents sont aidés par Marishiten, la reine des cieux et du paradis. Sur ses huit bras, deux tiennent d’un côté la Lune, de l’autre le Soleil. Elle personnifie la Lumière. Le soleil brille au zénith. Yukio invoque Aizen Myo-ō, le Dieu de l’Amour dans son pays. Au moment où le condor prend son envol vers l’océan de lumière verte, il aperçoit la Fleur d’un rouge si puissant qu’elle aspire le soleil.
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